Le 13 avril 2026, l’École militaire accueillait le colloque annuel de la pensée militaire, organisé par le Commandement du combat futur. Au programme : le retour de la guerre de haute intensité, les dépendances stratégiques en matières premières et le rôle central du corps d’armée à l’horizon 2030.
Devant décideurs politiques, militaires et jeunes générations, Thomas Gomart (IFRI) et Jean-Dominique Senard (Renault) ont dressé un tableau sans complaisance d’un monde où la force est redevenue un instrument central des relations internationales.
Le corps d’armée s’impose comme l’échelon décisif de la crédibilité militaire française : héritier de Napoléon, instrument de la solidarité atlantique, marqueur du rang de la France dans l’OTAN.
Le lundi 13 avril 2026, l’École militaire a accueilli le colloque annuel de la pensée militaire, organisé par le Commandement du combat futur. Placée sous le thème « 2030, l’armée de la victoire », cette édition s’inscrit dans un contexte de retour des logiques de puissance et de conflictualité ouverte. Un objectif : nourrir une réflexion stratégique partagée entre décideurs politiques, militaires, et jeunes générations sur l’adaptation de l’armée de Terre aux conflits futurs.
Le retour de la guerre de haute intensité en Europe et la multiplication des tensions systémiques marquent la fin d’une parenthèse stratégique ouverte après la guerre froide. Elle a également marqué la fin d’une célèbre formule née dans le sillage de la chute du Mur de Berlin et attribuée à Laurent Fabius : celle des dividendes de la paix. Les mots du chef de l’armée de terre sont sans appel :
« La guerre est aux portes de l’Europe ; elle redevient une hypothèse crédible, et donc structurante. »
Dans ce contexte, la question n’est plus seulement celle des capacités, mais celle de la cohérence d’ensemble d’un modèle de défense. L’enjeu est clair pour la France : disposer d’un outil militaire capable d’agir dans la durée, en coalition comme en autonome relative. Ainsi, au cœur de ces réflexions qui animent l’amphithéâtre Foch de l’École militaire, le corps d’armée s’impose comme un échelon décisif. Héritier d’une longue tradition opérative, il apparaît aujourd’hui comme l’instrument central de la crédibilité militaire à l’horizon 2030.
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Un monde contraint par le retour de la logique de puissance
Autour d’une table ronde qui permet de lancer ce colloque annuel, Thomas Gomart, directeur de l’Institut français des relations internationales (IFRI), analyse la fermeture de la parenthèse de la période ouverte par la fin de la guerre froide. En effet, à cette ère de stabilisation relative est substitué le retour des logiques de puissances où la force redevient un instrument central des relations internationales. Le système international ne tend plus vers un équilibre multipolaire apaisé, mais bien vers une rehiérarchisation conflictuelle entre grandes puissances. Dans son essai Qui contrôle qui ? publié aux Éditions Tallandier, Thomas Gomart propose une lecture des dynamiques contemporaines à travers une série de duels structurants (Ukraine / Russie ; États-Unis / Union européenne ; Chine / États-Unis…) qui traduisent la personnalisation et la brutalisation des rapports de force. La guerre en Ukraine en est l’illustration la plus manifeste, par la réintroduction en février 2022 de la guerre de haute intensité sur le continent européen et la révélation de la persistance de logiques de puissance fondées sur la violence que les sociétés européennes avaient en partie reléguées au passé.
De plus, l’imprévisibilité croissante des États-Unis, perceptible jusque dans certaines tensions avec leurs alliés, comme le Canada ou autour de l’Arctique, contraste avec la posture chinoise, qui apparaît comme celle d’une puissance structurée, inscrite dans une stratégie de long terme et déterminée à peser durablement sur la hiérarchie mondiale.
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Un monde contraint par des dépendances structurelles et la guerre des ressources
Après cette analyse soutenue par un penseur vient la clarification des enjeux proposée par un industriel, Jean-Dominique Senard, président du groupe Renault depuis 2019. Deuxième intervenant de la table ronde, il insiste longuement sur un point souvent sous-estimé : la souveraineté stratégique européenne se heurte à une dépendance critique en matières premières. Quand la Chine investit massivement dans des industries de raffinage des métaux, consciente de leur caractère vital pour la production de batteries et donc pour l’ensemble des technologies contemporaines, la France ne s’y engage que marginalement.
Cette vulnérabilité est désormais clairement identifiée. Fin 2024, l’OTAN a ainsi publié une liste de douze matières premières essentielles au secteur de la défense — du graphite, utilisé dans les chars et sous-marins, au cobalt, essentiel aux superalliages des moteurs à réaction. L’objectif affiché est explicite : sécuriser des chaînes d’approvisionnement devenues décisives pour la supériorité militaire. Pourtant, cette prise de conscience reste incomplète. Depuis plusieurs décennies, les pays européens ont peu investi dans la constitution de stocks stratégiques ou dans la coordination industrielle, laissant perdurer une réelle dépendance structurelle, notamment vis-à-vis de la Chine, qui concentre une large part des capacités de transformation. Un exemple ? Les terres rares, accaparées dans leur extraction et la production par l’Empire du Milieu à 80 %. Or, pas de système d’armes moderne sans technologie avancée et pas de technologie avancée sans terres rares.
Dès lors, la conflictualité contemporaine tend à se déplacer vers ces ressources critiques. Derrière les discours sur l’autonomie stratégique, l’Europe demeure largement dépendante pour des matériaux essentiels, comme le lithium ou le graphite. Les tensions internationales récentes, qu’il s’agisse des rivalités énergétiques ou des pressions sur certaines routes commerciales, illustrent cette évolution. La pression exercée autour des routes maritimes stratégiques, à l’instar du détroit d’Ormuz, en est la révélation. Ou encore, les initiatives américaines sous Donald Trump, qu’il s’agisse de l’intérêt affiché pour le Groenland ou des sanctions contre des pays producteurs comme l’Iran ou le Venezuela, traduisent une approche de plus en plus assumée liant directement stratégie géopolitique et accès aux ressources. Au lendemain de l’opération militaire américaine hors-norme baptisée Absolute Resolve qui avait vu les forces spéciales enlever le président vénézuélien déchu Nicolas Maduro, le POTUS avait affirmé :
« Nous allons demander à nos très grandes compagnies pétrolières américaines, les plus grandes au monde, d’intervenir au Venezuela, de dépenser des milliards de dollars et de réparer les infrastructures pétrolières gravement endommagées… »
Cela ne laisse place à aucune ambiguïté.
En définitive, ces tensions autour des ressources montrent une chose simple : la puissance militaire dépend directement de la puissance industrielle. Sans accès sécurisé aux matières premières, sans capacité de production et de transformation, il ne peut y avoir d’armée crédible dans la durée.
Dès lors, la question n’est plus seulement de savoir quoi produire, mais comment organiser et engager efficacement les forces disponibles dans un environnement contraint. Autrement dit, comment transformer ces moyens — nécessairement limités et dépendants — en puissance militaire réelle sur le terrain ?
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Le corps d’armée : un outil décisif de la haute intensité dans un milieu contraint
C’est précisément à ce niveau que se situe le corps d’armée. Échelon opératif central, il permet de structurer et de coordonner la force dans la profondeur et la durée. Face à une guerre redevenue industrielle et systémique, il apparaît comme l’outil le plus pertinent pour faire le lien entre contraintes stratégiques et efficacité militaire. Le cœur de la réflexion du jour peut alors s’ouvrir par ces mots du chef d’état-major de l’armée de terre (CEMAT), Pierre Schill :
« Dans ce nouveau contexte stratégique, l’armée de terre est un outil pour exprimer la détermination du pays. Se préparer à une confrontation qu’un adversaire pourrait imposer à nos alliés exige de prendre en compte les réalités des combats en cours et d’adapter le commandement et l’organisation de l’armée de terre. C’est l’ambition du corps d’armée. »
Le corps d’armée s’impose, au fil des échanges du colloque, comme bien davantage qu’un simple échelon de commandement : il constitue une architecture de la guerre, pensée sur le temps long et adaptée aux exigences contemporaines de la haute intensité. Sa définition, rappelée par le capitaine Robin Marteau, officier historien du Commandement du combat futur, en fixe les contours : « grande unité interarmes permanente, regroupant plusieurs divisions et disposant des moyens organiques nécessaires pour mener des opérations de manière relativement autonome au sein d’une armée plus vaste ». Autrement dit, un outil opératif capable d’articuler les niveaux tactique et stratégique, en intégrant à la fois la manœuvre, les appuis et le soutien.
Cet échelon plonge ses racines dans une transformation profonde de la guerre à l’époque moderne. Si son attribution classique à Napoléon est fondée, elle doit être nuancée : le corps d’armée n’est pas une création ex nihilo, mais l’aboutissement d’une réflexion amorcée dès le XVIIIe siècle, notamment chez Guibert dans son Essai général de Tactique de 1772. Napoléon en formalise l’usage à travers la campagne d’Ulm. Dans une lettre à Eugène de Beauharnais écrite le 7 juin 1809, l’Empereur se confie :
« Voici le principe général de la guerre : un corps de 25 000 à 30 000 hommes peut être isolé ; bien conduit, il peut se battre ou éviter la bataille et manœuvrer selon les circonstances sans qu’il lui arrive malheur, parce qu’on ne peut le forcer à un engagement, et enfin, il doit se battre longtemps. »
C’est précisément la capacité du corps d’armée qui justifie son retour au cœur du modèle français. Dans un contexte de guerre de haute intensité, il apparaît comme « l’instrument qui permet de peser dans la gestion de l’escalade », selon le CEMAT. Il constitue également un marqueur de puissance : « en disposant d’un corps d’armée, la France entraîne ses alliés, contribue à la sécurité de l’Europe, assoit son rôle de nation-cadre ». Dans une OTAN structurée autour de neuf corps d’armée, dont un seul est en alerte chaque année, la capacité à en armer un crédible conditionne directement le poids politico-militaire d’un État.
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Le war game : quand la théorie rencontre la décision
Ces enjeux ont été concrètement mis en scène lors du war game proposé aux participants. Plongés dans un scénario de conflit de haute intensité entre l’OTAN et la Russie, les centaines de participants ont été amenés à orienter le déroulement des opérations via des choix interactifs. À la question « la France doit-elle être nation-cadre ? », les réponses, majoritairement positives, ont mécaniquement accru le niveau d’engagement français, impliquant la montée en puissance d’un corps d’armée national. À l’inverse, des choix plus prudents conduisaient à une dilution de l’effort et à une dépendance accrue vis-à-vis des alliés.
L’exercice a mis en lumière plusieurs enseignements majeurs. D’abord, l’importance du commandement par intention, soulignée en creux par ses insuffisances dans certaines séquences du jeu : sans capacité à déléguer et à coordonner dans l’incertitude, le corps d’armée perd en efficacité. Ensuite, la question centrale de la tolérance aux pertes, rarement abordée, mais décisive dans un conflit de haute intensité. Enfin, l’impossibilité d’agir seul : le corps d’armée, par essence, s’inscrit dans une logique de coalition, ce que Thomas Gomart qualifie de « solidarité stratégique ».
En définitive, le corps d’armée apparaît comme la forme contemporaine de l’armée de Terre en ordre de bataille : un système complet, capable de durer, d’encaisser et de frapper. Il concentre, selon les termes employés lors du colloque, « la supériorité décisionnelle et les forces morales pour la tête et le cœur ; la protection et l’endurance pour encaisser les coups ; la masse, l’agilité, la coopération et l’initiative pour frapper ». À l’horizon 2030, il ne s’agit donc pas seulement de disposer de moyens, mais de savoir les organiser. Et sur ce point, le corps d’armée reste, plus que jamais, l’échelon décisif.
Colloque annuel de la pensée militaire, « 2030, l’armée de la victoire », organisé par le Commandement du combat futur, École militaire, Paris, 13 avril 2026.
Source:
www.revueconflits.com



