LA GOMME ARABIQUE est une matière première issue de la sève séchée extraite de deux espèces d’acacia (senegal et seyal), un arbre endémique du Sahel. Ses propriétés émulsifiantes lui confèrent une diversité d’usages, notamment dans les industries agroalimentaire, pharmaceutique et cosmétique. Or, la cartographie des flux encore méconnus de la gomme arabique sur le marché mondial révèle une chaîne de valeur fortement concentrée, dont les principaux nœuds se situent au Soudan et dans la campagne normande. Du Soudan en guerre à la Normandie : la filière mondiale de la gomme arabique réorganisée ?
Carte. La gomme arabique : une chaîne de valeur doublement concentrée en voie de diversification ? Cassini
Une matière première sahélienne indispensable aux industries européennes et nord-américaines
Pour Coca-Cola, L’Oréal, Danone ou PepsiCo, la gomme arabique est un intrant clé difficilement substituable. Elle est par exemple utilisée dans l’industrie agroalimentaire pour éviter la cristallisation du sucre dans les boissons gazeuses. En 2023, le marché mondial était valorisé à environ 782 millions de dollars, porté à plus de 60 % par les marchés européen et nord-américain. Du côté de la production, la quasi-totalité de cette matière première provient de la « ceinture de la gomme arabique », une étroite bande sahélienne qui s’étire de la Mauritanie au Kenya, et plus encore du Soudan, lequel assurait à lui seul, en 2022, 70 % des exportations mondiales de gomme brute. Récoltée à la main par des millions de petits producteurs, la gomme transite ensuite par des circuits de négoce avant d’être exportée vers les pays industrialisés, en particulier la France.
La France, un intermédiaire incontournable
La France occupe un rôle de pivot incontournable dans la chaîne de valeur. Premier importateur de gomme brute, elle a absorbé à elle seule en 2024 plus de la moitié des exportations soudanaises. Le seul autre gros importateur est l’Inde, qui est devenue le principal débouché de la filière malienne afin de répondre à ses besoins nationaux. À l’inverse, la majorité de la gomme arabique raffinée en France est destinée au marché international, en particulier les États-Unis. Sur 94 millions de dollars d’achats américains en 2024, 70 % provenaient de l’Hexagone.
Ce quasi-monopole français sur le commerce de la gomme raffiné est lui-même concentré entre les mains de deux PME normandes. Nexira assure plus de 40 % de la transformation mondiale via sa coentreprise soudanaise Afritec Ingredients ; Alland & Robert s’approvisionne, quant à elle, via son fournisseur local Nopec, tout en disposant d’installations de tri au Tchad, au Mali et au Sénégal. Ces partenariats établis de longue date dans les territoires de production africains ont permis à ces deux acteurs industriels français d’exercer une domination discrète sur la partie intermédiaire de la chaîne de valeur. Cependant, la dégradation de la situation sécuritaire au Soudan fait peser de fortes incertitudes sur la capacité de ces acteurs à maintenir leurs chaînes d’approvisionnement et à continuer d’alimenter le marché mondial.
Le conflit soudanais : entre mirage d’une diversification et économie de guerre
Depuis avril 2023, le Soudan est le théâtre d’un conflit armé opposant les Forces armées soudanaises (FAS) aux Forces de soutien rapide (FSR), milice paramilitaire dirigée par le général Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemetti ». Or ce conflit frappe de plein fouet la ceinture de la gomme arabique. Les FSR contrôlent les trois quarts des zones de production (Kordofan et Darfour), tandis que la route d’exportation classique via Port-Soudan reste aux mains de l’armée régulière. Dans ce contexte de contrôle territorial fragmenté, chaque belligérant entend prélever sa part : environ 2 500 dollars par camion du côté des FSR, et 155 dollars de taxe par tranche de 100 kg exigés par l’armée à Port-Soudan. En conséquence, les exportations soudanaises auraient reculé d’environ 32 % depuis le début du conflit.
Pourtant, les volumes échangés à l’échelle mondiale sont restés globalement stables. Cela est lié à la hausse vertigineuse des exportations de certains pays africains, comme l’Égypte, l’Érythrée et le Soudan du Sud, qui ne produisaient pas de gomme arabique auparavant. En réalité, la gomme soudanaise, pillée ou taxée par les belligérants, circule désormais par des canaux opaques de contrebande et est ensuite « blanchie » dans les pays limitrophes. Côtés européens, les importations depuis ces pays tiers ont progressé de 62 % en un an. Si cette recomposition des routes d’exportation témoigne de la grande résilience des chaînes d’approvisionnement face à la guerre civile soudanaise, la traçabilité de plus en plus difficile de la gomme fait planer un risque réputationnel et juridique sur les leaders français du secteur.
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