En 2022, après la finale perdue contre l’Argentine, les Bleus avaient été raillés pour la présence dans leur effectif de nombreux joueurs aux origines étrangères. « Mon équipe africaine a perdu », s’était même permis de tweeter après cette défaite le président du Kenya, William Samoei Ruto, joignant un montage-photo des 15 joueurs « africains » de l’équipe de France en précisant le pays d’origine de chacun d’entre eux.
Plus récemment, à quelques jours du début de la Coupe du monde 2026, Éric Zemmour, le président du parti d’extrême droite Reconquête, a estimé dans un entretien à Sud Radio que la sélection « ne représente pas vraiment toute la France », mais surtout « la banlieue et l’immigration arabo-musulmane ». « Je pense que des Français sont gênés par l’image que donne cette équipe de France. La presse étrangère se moque régulièrement de nous en disant qu’il s’agit d’une équipe africaine », a-t-il ajouté.
Ces critiques racistes contre les Bleus ne sont pas nouvelles. Dans son dernier ouvrage « Bleus, histoire de l’équipe de France de football depuis 1904 » (éditions du Détour), l’historien François da Rocha Carneiro montre que les propos tenus par Éric Zemmour ont eu de nombreux précédents.
Un cosmopolitisme précoce
À sa création au début du XXᵉ siècle, l’équipe de France est surtout constituée de footballeurs issus « d’une élite parisienne venue de couches plutôt favorisées », selon ce spécialiste de la sélection tricolore qui a consacré sa thèse à son histoire. Mais dans les années 1920, « son recrutement se fait beaucoup plus large géographiquement dans toute la France, ainsi que dans les départements algériens ». « On note la présence de Pieds-Noirs avant que des Arabes d’Algérie ou d’Afrique du Nord soient à leur tour sélectionnés dans les années 1930 », décrit François da Rocha Carneiro.
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Pour ce docteur en histoire, chercheur associé au CREHS (Université d’Artois), ce « recrutement impérial » ne pose pas de problème immédiatement. « Il y a seulement quelques petites piques concernant les ‘joueurs nègres’, comme on dit à l’époque, et deux en particulier : Raoul Diagne, le fils de Blaise Diagne, et le Marocain Larbi Ben Barek. Mais ce sont deux personnages très différents, l’un est fils de député, tandis que l’autre ne sera jamais citoyen français », précise-t-il.
Avec la professionnalisation du football au début des années 1930, les clubs français sont autorisés à faire jouer trois footballeurs étrangers. Ce recrutement est orienté vers l’Amérique latine et l’Europe centrale. Ces sportifs rejoignent la France pour des raisons économiques ou politiques, alors que les tensions montent sur le vieux continent. Après quelques années passées dans le championnat de France, certains d’entre eux obtiennent la nationalité française et peuvent porter le maillot bleu.
Ce « cosmopolitisme » de la sélection n’est pas du goût des journaux d’extrême droite et notamment de l’Action française, qui dénonce la présence de Gusti Jordan, né en Autriche, ou encore de Désiré Korany, Jules Mathé et Edmond Weiskopf, originaires de Hongrie. Elle les accuse d’être des « étrangers à la race française ».

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« L’ère des ritals et des polaks »
Dans les années 1950, l’équipe de France voit apparaitre des fils d’immigrés polonais ou italiens. « C’est l’ère des ritals et des polaks », résume François da Rocha Carneiro. La sélection légendaire de 1958, qui réussit à se hisser pour la première fois jusqu’en demi-finale d’un Mondial en Suède, compte dans ses rangs Raymond Kopa, Maryan Wisniewski, Roger Piantoni ou encore Bernard Chiarelli. « Pour autant ces joueurs ne sont pas directement la cible d’attaques, mais plutôt de caricatures en soulignant leurs noms étrangers », note l’historien.

Au cours de la décennie 1970, les propos racistes se veulent « positifs ». Originaire de Guadeloupe et du Sénégal, Marius Trésor et Jean-Pierre Adams forment la charnière des Bleus et sont surnommés « la garde noire ». « On leur reconnait des qualités, mais qui renvoient à des particularismes liés à leur couleur de peau et à leur origine géographique. Les noirs courent vite comme des lions ou des tigres. Il y a toute une mythologie qui se construit, même si elle ne se veut pas offensante », juge l’auteur de « Bleus, histoire de l’équipe de France de football depuis 1904 ».

Dans les années 1990, l’extrême droite prend à nouveau pour cible les Bleus. Lors de l’Euro 1996, le leader du Front national, Jean-Marie Le Pen, vise la composition de l’équipe et égrène les noms de ceux qu’il ne juge pas assez français : « Desailly est né au Ghana, Martins est binational portugais, ayant opté pour la nationalité française pour pouvoir faire partie de cette équipe, Lamouchi est Tunisien né en France, Loko Congolais né en France, Zidane Algérien né en France, Madar Tunisien né en France, Djorkaeff Arménien né en France. »
Pour François da Rocha Carneiro, il ne fait que « récupérer les leitmotivs de la presse d’extrême droite pour les plaquer sur la sélection, mais cela ne veut pas dire que la France s’en saisit ». Pour preuve, après la victoire historique au Mondial 1998, les Français louent la diversité et l’image d’une équipe « Black, Blanc, Beur ».
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De la « France Black, Blanc, Beur » aux « caïds »
Mais lorsque les échecs s’enchaînent, la rhétorique raciste ne tarde pas à faire son retour. « Avec le match interrompu entre la France et l’Algérie en 2001, l’élimination en Coupe du Monde en 2002, le coup de boule de Zidane en 2006, l’affaire Zahia et la grève de Knysna en 2010, toute cette séquence va être lue que par le prisme de la race », estime l’historien. « On utilise des arguments racistes et notamment islamophobes pour dénoncer des failles qui sont en fait essentiellement sportives et parfois humaines. »
Le paroxysme est atteint lors du Mondial 2010 organisé en Afrique du Sud. Lorsque les joueurs décident de ne pas s’entraîner en soutien à Nicolas Anelka, exclu de l’équipe pour avoir eu une altercation avec le sélectionneur Raymond Domenech, ils sont accusés « d’être des gosses de banlieue, de la racaille ou des caïds ». « On pointe du doigt tout particulièrement les joueurs musulmans, comme Franck Ribéry, ou les joueurs noirs comme le capitaine Patrice Evra », précise François da Rocha Carneiro.
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Quelques années plus tard, les attaquants vedettes Karim Benzema et Olivier Giroud, souvent opposés dans leur carrière, ne sont pas non plus logés à la même enseigne. En janvier 2024, l’avocat de l’ancienne star du Real Madrid dépose plainte contre le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, qui l’a accusé d’être en « lien notoire » avec les Frères musulmans.
« On dit qu’il ferait une sorte de prosélytisme. Qu’est-ce que vous dites à Olivier Giroud, qui dit qu’il prie avant chaque match ? Moi, ça ne me choque pas. Mais c’est un chrétien et ça ne pose pas problème. Quand c’est Benzema qui dit qu’il est croyant, il faut croire que l’islam est la religion qui pose problème », dénonce Me Hugues Viguier.

Au sein de l’équipe de France actuelle, cette stigmatisation est toujours ressentie. Dans une vidéo publiée à la veille du premier match des Bleus contre le Sénégal par la Fédération française de Football, Rayan Cherki, qui possède également la nationalité italienne de par son père et la nationalité algérienne de par sa mère, a dénoncé ce racisme : « Je ne sais pas pourquoi certaines personnes ne m’aiment pas. Je peux comprendre que j’ai un profil qui dérange… peut-être parce que j’ai une trop grosse barbe, peut-être parce que je suis un peu trop mat. »
« Ce qui fait la force de la France aujourd’hui »
La question des binationaux ressurgit aussi régulièrement. Les joueurs concernés doivent « plus faire leurs preuves », comme s’ils n’étaient pas totalement français. « Quand ils sont aussi originaires du Portugal ou de l’Italie, on ne leur fait aucun reproche ; mais quand c’est le Sénégal, la Côte d’Ivoire ou l’Algérie, c’est le cas. C’est vraiment paradoxal », remarque François da Rocha Carneiro.
L’historien ne comprend pas qu’on ne mette pas plus en avant ces footballeurs qui ont fait le choix de la France : « L’exemple le plus manifeste est Michael Olise, né à Londres d’un père nigérian et d’une mère franco-algérienne. Il n’a jamais vécu en France et c’est pourtant ce pays qu’il a choisi alors qu’il avait plusieurs autres nationalités possibles. »
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Pour l’historien, l’équipe tricolore n’est finalement que le reflet « de la globalisation » et de notre histoire : « La quasi-totalité des joueurs qui sont aujourd’hui en équipe de France sont issus d’anciennes colonies françaises. On a cette tradition d’immigration. Ce n’est même pas dans l’ADN des Bleus, mais dans l’ADN de la France. »
Rayan Cherki abonde dans le même sens. Le milieu de 23 ans qui dispute sa première Coupe du monde appelle à louer la richesse de ce groupe : « C’est une équipe de France magnifique, avec beaucoup de mixité, avec beaucoup d’histoires différentes. Et c’est ce qui fait la force de la France aujourd’hui. »
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