DéfenseLe régiment lourd-léger : vers un nouveau modèle de combat régimentaire

Le régiment lourd-léger : vers un nouveau modèle de combat régimentaire

Cette réflexion part du constat, issu notamment du conflit en Ukraine, d’un blocage tactique menant à un certain immobilisme sur le front. Un blocage qui résulte directement de la prépondérance des feux indirects – drones ou artillerie – et de la saturation du terrain par des lignes défensives valorisées par le génie, qui rendent les percées et leur exploitation extrêmement difficiles. Un débat oppose dès lors l’obsolescence supposée des unités blindées-mécanisées face aux drones à la faiblesse supposée des capacités de feu des unités légères d’une part et, d’autre part, l’essaimage dangereux d’unités faiblement protégées à la concentration de moyens lourds dans un champ de bataille rendu transparent par les capteurs.

La notion de « transparence du champ de bataille » doit toutefois être nuancée. Si les capteurs multiplient les renseignements, ils ne permettent pas de déterminer totalement les intentions de l’adversaire et peuvent être neutralisés (destruction ou brouillage). Cette étude s’inscrit modestement dans la lignée des travaux du commandant Brossolet (Essai sur la non – bataille) (1), pour qui le corps de bataille français de l’époque est celui d’une puissance qui n’est plus une superpuissance et dont le rapport de force avec les Soviétiques dans le domaine conventionnel lui serait fondamentalement défavorable (2). Outre sa faiblesse, ce corps serait, selon lui, porteur d’une contradiction stratégique puisque, pour compenser son désavantage, il devait être en mesure de délivrer le feu nucléaire sur le champ de bataille (Brossolet écrit dans les années 1970), aussi vu comme un outil de signalement vis-à‑vis de l’ennemi. Il devait donc être capable de gagner des batailles, au besoin en ayant recours au nucléaire tactique, selon Brossolet, tout en étant capable de dissuader l’adversaire de continuer son action. Si la France a abandonné le nucléaire tactique, le problème pour les forces terrestres semble demeurer sous une forme presque similaire.

Préambule et postulats : le blocage tactique

Aujourd’hui, il est demandé aux forces armées, et dans notre cas aux forces terrestres, à la fois d’être à même de gagner toute une gamme de conflits sous le seuil nucléaire, mais pouvant aller jusqu’à un engagement majeur, et de contribuer aux différents signalements stratégiques, visant aussi bien à renseigner l’adversaire ou le potentiel ennemi sur la fermeté française qu’à le dissuader en lui montrant que la France dispose d’un large choix de réponses à engager avant le nucléaire, le but étant de ne pas laisser dans la riposte un trou béant entre la cartouche de 5,56 mm et le missile M51, qui ferait perdre beaucoup de crédit. Or une situation de blocage tactique apparaît avec la guerre en Ukraine. Bien entendu, ce blocage n’est pas nécessairement destiné à se reproduire, en tout temps et en tout lieu. Mais il convient d’être proactif pour s’en prémunir.

Il faut éviter que les forces terrestres ne se retrouvent inopérantes et privent les décideurs de leurs options conventionnelles dans le milieu terrestre. En outre, on pourrait même considérer que l’échec d’unités terrestres dans un affrontement conventionnel (et son caractère public) pourrait contraindre le décideur de niveau stratégique à être à l’initiative d’une nouvelle escalade pour compenser un échec manifeste. Des pistes ont déjà été évoquées et aboutissent à des mesures afin de redonner à l’armée de Terre des capacités d’appui – feu à longue portée, de la doter de drones de manière plus systématique, de redonner de l’autonomie à la brigade interarmes en lui allouant des moyens logistiques propres et d’exercer le niveau 2 (division) à de véritables engagements. Les propositions porteront ici principalement sur le niveau régimentaire, étant admis qu’il sera, au vu du modèle de force de l’armée de Terre, au cœur de toutes les formes et de tous les niveaux d’affrontements dans le milieu terrestre – et ce bien qu’il s’agisse également d’un échelon en pleine mutation.

La révolution de la 3D et la puissance de feu « démocratisée »

Une révolution majeure est en cours : pour la première fois, le fantassin au plus bas échelon accède à la troisième dimension via les drones, ce qui lui permet de manœuvrer dans plusieurs milieux. Cette « manœuvre des drones » doit être intégrée au même titre que la manœuvre des feux, car elle bouleverse les abaques d’engagement en termes de front et de profondeur, mais également en termes de délais. Le combattant n’est plus cloué au sol ; il peut saturer l’espace de capteurs et d’effecteurs avant même le contact physique.

Par ailleurs, la puissance de feu se démocratise. Comme le souligne Jack Watling, l’automatisation n’impose pas de réduire le nombre de combattants, mais d’augmenter toutes les capacités (notamment automatisées) qui les accompagnent (3). Un petit échelon « augmenté » par des drones peut modifier considérablement le rapport de force nécessaire à sa neutralisation. Dès lors, est-il pertinent de faire peser le choc initial sur des unités mécanisées au risque de les voir subir une attrition fatale dès le « temps 1 » de la mission ? Le temps qui doit voir la préparation de l’effet majeur serait celui-là même qui hypothéquerait sa réalisation. Il paraît plus judicieux de confier le modelage et la prise de contact à des unités légères pour réserver la masse blindée à l’exploitation de la rupture, là où sa vitesse et sa protection restent déterminantes dans la profondeur tactique. Il existe bien des échelons de découverte (sous-groupement de renseignement au contact et groupement d’aide à l’engagement blindé), mais, opérant sur un fuseau brigade, ils ne peuvent complètement prendre en compte la dissémination de cette nouvelle puissance de feu démocratisée.


Source:

www.areion24.news

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