Le Maroc pourrait connaître une initiative politique sans précédent avec le projet de création d’un parti revendiquant une référence hébraïque. Baptisée « Parti de l’Unité », cette formation, dont la déclaration de constitution a été déposée auprès du ministère de l’Intérieur, suscite une réflexion sur la place des citoyens juifs dans la vie politique nationale, la diversité religieuse et l’avenir du pluralisme marocain. Au-delà de son éventuelle reconnaissance juridique, cette démarche met en lumière une singularité historique du Royaume : celle d’un pays musulman qui reconnaît officiellement son héritage hébraïque et qui dispose d’atouts considérables pour faire de la coexistence, de la citoyenneté et du dialogue entre les communautés des instruments de cohésion nationale et de lutte contre l’antisémitisme.

Une initiative politique inédite dans le paysage marocain
Le Maroc pourrait être à l’aube d’une nouvelle séquence dans son histoire politique et institutionnelle. Le 31 octobre 2026, une déclaration de constitution d’une formation baptisée « Parti de l’Unité », ou « Hizb Al Wahda », a été établie à l’initiative de Hussein Belmassoud, présenté comme président de son comité fondateur. Un récépissé de réception du Bureau d’ordre central du ministère de l’Intérieur, daté du 3 novembre 2026, accompagne cette démarche et atteste de la réception d’un courrier administratif. Le projet se distingue par sa référence à l’identité juive marocaine, une dimension qui lui confère une portée symbolique particulière dans un pays dont l’histoire est profondément marquée par la coexistence des traditions musulmanes et juives. Il convient toutefois de préciser que la réception d’un dossier ne constitue pas une reconnaissance officielle du parti et qu’aucune décision définitive des autorités compétentes n’est établie à ce stade sur la base des documents disponibles.
Cette initiative intervient dans un environnement politique et diplomatique marqué par plusieurs évolutions importantes, notamment la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara en décembre 2020, la reprise des relations officielles entre le Maroc et Israël et la multiplication des échanges culturels et institutionnels mettant en valeur les liens historiques entre le Royaume et les communautés juives d’origine marocaine. Les fondateurs du projet font explicitement référence à certains de ces événements dans leur déclaration, semblant vouloir inscrire leur démarche dans une dynamique de rapprochement et de reconnaissance mutuelle. Mais au-delà de ces références diplomatiques, la question essentielle demeure celle de la participation politique des citoyens marocains de confession juive et de la place que peut occuper leur héritage culturel dans un projet national ouvert à l’ensemble de la société.
Le judaïsme marocain, une composante millénaire de l’identité nationale
Pour mesurer la portée de cette initiative, il est indispensable de rappeler que la présence juive au Maroc ne constitue ni un phénomène récent ni une réalité étrangère à l’histoire du pays. Elle remonte à l’Antiquité et s’inscrit dans une continuité historique de plus de deux millénaires. Bien avant les transformations politiques de l’époque contemporaine, les communautés juives ont participé au développement économique, commercial, artisanal, scientifique et culturel de nombreuses régions du Royaume. De Fès à Marrakech, de Meknès à Essaouira, de Tétouan à Casablanca, leur contribution demeure perceptible dans l’architecture, les traditions musicales, les métiers, les pratiques culinaires, les archives et les lieux de mémoire. Cette présence a profondément marqué la civilisation marocaine, au point que l’héritage judéo-marocain ne peut être considéré comme une simple particularité communautaire, mais comme une composante constitutive du patrimoine national.
Cette réalité historique a trouvé une consécration institutionnelle majeure dans la Constitution de 2011, dont le préambule reconnaît explicitement l’affluent hébraïque parmi les éléments ayant enrichi l’identité marocaine, aux côtés des héritages africain, andalou et méditerranéen. Cette reconnaissance représente un acquis fondamental, car elle inscrit la diversité culturelle dans la définition même de la nation. Le Maroc affirme ainsi que son unité ne repose pas sur l’effacement des différences, mais sur la convergence de plusieurs héritages au sein d’une histoire commune. Dans un contexte international où les identités religieuses sont parfois instrumentalisées pour alimenter les divisions, cette approche constitue un atout considérable pour promouvoir une conception inclusive de l’appartenance nationale, fondée sur la continuité historique, la souveraineté et la citoyenneté partagée.
Une communauté réduite en nombre, mais immense par son héritage
Les chiffres permettent de mesurer l’importance historique de la communauté juive marocaine et les transformations profondes qu’elle a connues au cours du XXe siècle. À la fin des années 1940, les estimations situent généralement la population juive du Maroc entre 250 000 et 300 000 personnes, faisant du Royaume l’un des principaux foyers de la vie juive en Afrique du Nord et dans le monde arabe. Aujourd’hui, les estimations récentes évoquent environ 1 500 à 2 200 résidents juifs, principalement installés dans les grandes villes. Cette diminution spectaculaire s’explique essentiellement par les vagues successives d’émigration vers Israël, la France, le Canada et d’autres pays, particulièrement après la création de l’État d’Israël et durant les décennies qui ont suivi l’indépendance marocaine. Ces données demeurent des estimations, les méthodes de recensement et les périodes de référence variant selon les organismes.
Cependant, l’influence du judaïsme marocain dépasse largement le nombre de personnes résidant aujourd’hui sur le territoire national. Une diaspora importante, répartie sur plusieurs continents, continue de préserver un attachement profond à ses origines marocaines. Les traditions musicales, les pratiques religieuses, les langues familiales, la gastronomie et les souvenirs des villes ancestrales constituent autant de liens vivants entre ces communautés et leur pays d’origine. Cette continuité culturelle représente un patrimoine exceptionnel, mais également un potentiel considérable pour le rayonnement international du Royaume. Elle rappelle que l’identité marocaine ne se limite pas à une présence territoriale immédiate et qu’elle peut se transmettre à travers les générations, les migrations et les échanges entre sociétés.
La monarchie marocaine, garante d’un héritage historique de coexistence
L’une des singularités les plus remarquables du Maroc réside dans le rôle historique joué par l’institution monarchique dans les relations entre les différentes composantes religieuses du Royaume. Sous Mohammed V, notamment durant la période du régime de Vichy, la mémoire collective a conservé le souvenir d’un souverain attaché à la protection de ses sujets juifs, même si cette période doit être étudiée avec rigueur, en tenant compte des discriminations également imposées sous le Protectorat. Sous Hassan II, les relations avec les communautés juives marocaines établies à l’étranger ont conservé une importance diplomatique particulière, contribuant à maintenir des passerelles humaines et politiques malgré les bouleversements régionaux. Cette continuité historique a permis de préserver une relation spécifique entre la monarchie et une partie importante de la diaspora judéo-marocaine.
Sous le règne de Mohammed VI, la valorisation de l’héritage hébraïque a pris une dimension institutionnelle particulièrement visible. La restauration de synagogues, de cimetières et de lieux de mémoire, la réhabilitation de plusieurs espaces patrimoniaux et la reconnaissance constitutionnelle de l’affluent hébraïque témoignent d’une politique de préservation qui dépasse largement la simple conservation architecturale. Elle traduit la volonté de reconnaître le judaïsme marocain comme une partie intégrante de l’histoire nationale. Cette orientation contribue à renforcer l’image d’un Royaume capable de conjuguer son identité musulmane, sa continuité monarchique et la reconnaissance de sa diversité historique. Elle constitue également un fondement précieux pour développer une culture civique dans laquelle la fidélité à la nation et le respect des différences ne sont pas perçus comme des principes contradictoires, mais comme des valeurs complémentaires.
Les Marocains juifs, des citoyens à part entière de leur pays
Au-delà de la dimension patrimoniale, l’initiative du Parti de l’Unité remet au premier plan un principe fondamental : les Marocains de confession juive ne sont pas des étrangers dans leur propre pays et ne doivent pas être considérés comme des invités bénéficiant d’une tolérance particulière. Ils sont des citoyens marocains, appartenant pleinement à la communauté nationale, avec une histoire, des droits et des responsabilités qui découlent de leur citoyenneté. Leur participation à la vie politique, économique, sociale et culturelle ne constitue donc pas une faveur exceptionnelle, mais l’expression normale de leur appartenance au Royaume. Cette distinction est essentielle pour dépasser une conception purement communautaire de la diversité et affirmer une citoyenneté qui ne dépend ni de la religion, ni de l’origine familiale, ni des convictions personnelles.
La Constitution marocaine consacre l’égalité devant la loi et affirme le principe de non-discrimination, tout en organisant l’exercice des libertés dans le cadre institutionnel du Royaume. Ces dispositions constituent des bases importantes pour promouvoir une société où les individus sont reconnus pour leurs compétences, leurs engagements et leur contribution à l’intérêt général. Les citoyens marocains musulmans, juifs, chrétiens ou sans affiliation religieuse partagent une même appartenance nationale, même si certaines questions relatives à la liberté de conscience et à l’exercice des pratiques religieuses continuent de faire l’objet de débats juridiques et sociaux. La reconnaissance de cette diversité ne doit pas conduire à fragmenter la société en catégories séparées, mais à renforcer l’idée selon laquelle la nation appartient à l’ensemble de ses citoyens, quelles que soient leurs différences.
Un parti politique juif face aux exigences de la Constitution
Si cette initiative possède une portée symbolique importante, elle soulève également une question juridique déterminante. L’article 7 de la Constitution marocaine interdit explicitement la constitution de partis politiques sur une base religieuse, linguistique, ethnique ou régionale, ainsi que sur toute base discriminatoire. La loi organique n° 29-11 relative aux partis politiques précise les conditions de création, d’organisation et de fonctionnement des formations partisanes. Cette disposition établit une distinction fondamentale entre le droit des citoyens juifs marocains de participer à la vie politique et la possibilité de constituer une organisation dont le fondement serait exclusivement confessionnel. Les citoyens de confession juive peuvent, dans les conditions prévues par la loi, adhérer à des partis existants, participer aux élections et contribuer à la création de nouvelles formations, mais un parti reposant juridiquement sur une appartenance religieuse pourrait se heurter aux limites constitutionnelles.
L’avenir du Parti de l’Unité dépendra donc de la nature exacte de ses statuts, de son programme, de ses conditions d’adhésion et de la manière dont ses fondateurs définissent leur référence hébraïque. Une formation ouverte à l’ensemble des Marocains, inspirée par un héritage culturel et défendant un projet politique national, ne soulève pas nécessairement les mêmes difficultés qu’un parti organisé autour d’une identité confessionnelle exclusive. Il appartiendra aux autorités compétentes d’examiner le dossier conformément au droit en vigueur. Cette exigence de rigueur ne diminue en rien l’intérêt de l’initiative, car le véritable progrès démocratique consiste précisément à permettre l’expression de la diversité dans le respect des règles communes, sans établir de privilèges ni de distinctions juridiques entre les citoyens selon leur religion.
Une occasion de renforcer la lutte contre l’antisémitisme et le racisme
L’un des principaux intérêts sociétaux de cette initiative réside dans sa capacité potentielle à relancer le débat sur la lutte contre l’antisémitisme, le racisme et les discriminations. L’antisémitisme ne se manifeste pas uniquement par des actes de violence ou des attaques contre les lieux de culte. Il peut également prendre la forme de préjugés, de stéréotypes, de théories complotistes, de discours de haine ou d’exclusions symboliques fondées sur l’appartenance religieuse. Dans un environnement international marqué par de fortes tensions géopolitiques, notamment au Proche-Orient, il est essentiel de rappeler que les citoyens juifs marocains ne sauraient être tenus responsables des décisions politiques d’un État étranger. Leur identité nationale et leur dignité individuelle doivent être pleinement respectées, indépendamment des débats diplomatiques et des conflits internationaux.
Cette exigence doit naturellement s’accompagner d’une distinction claire entre l’antisémitisme et la critique légitime des politiques gouvernementales, y compris celles de l’État d’Israël. La défense des droits du peuple palestinien, profondément ancrée dans les préoccupations diplomatiques et populaires marocaines, peut parfaitement coexister avec la protection des citoyens juifs et le rejet des discriminations religieuses. Il ne s’agit pas de choisir entre deux principes, mais de reconnaître que la dignité humaine, la justice et le respect des droits fondamentaux doivent s’appliquer à tous. Dans cette perspective, le Maroc possède un héritage historique particulièrement précieux pour promouvoir une pédagogie du dialogue, de la nuance et du respect mutuel. Une initiative politique capable de défendre ces valeurs sans distinction pourrait contribuer utilement à la consolidation du vivre-ensemble national.
Une diversité religieuse qui enrichit la société marocaine
Le Maroc contemporain est le résultat d’une histoire complexe dans laquelle se sont rencontrés des peuples, des langues, des traditions et des croyances multiples. Sa population est très majoritairement musulmane, mais le Royaume compte également des citoyens juifs, des chrétiens, des personnes sans affiliation religieuse et différentes sensibilités philosophiques. Cette diversité ne doit pas être comprise comme une juxtaposition de communautés étrangères les unes aux autres, mais comme l’expression d’une société dont l’identité s’est construite au fil des siècles à travers de nombreux échanges. Les composantes arabe, amazighe, saharo-hassanie, africaine, andalouse, méditerranéenne et hébraïque ont participé, à des degrés divers, à la formation d’un patrimoine commun qui constitue aujourd’hui l’une des grandes richesses culturelles du pays.
Cette pluralité représente une force lorsqu’elle s’accompagne d’une citoyenneté partagée, d’institutions solides et d’un engagement collectif contre les discriminations. Un Marocain juif de Casablanca, un Marocain musulman de Fès, un citoyen amazigh du Souss, un Marocain chrétien ou une personne agnostique peuvent avoir des convictions différentes tout en partageant un même attachement à leur patrie. Leur contribution à la nation ne devrait pas être appréciée à travers leur appartenance confessionnelle, mais à travers leur participation à la vie collective. Cette conception inclusive ne signifie pas que toutes les difficultés relatives à la liberté de conscience, à la reconnaissance des minorités ou aux pratiques religieuses soient définitivement résolues. Elle invite au contraire à poursuivre les efforts nécessaires pour transformer les principes d’égalité et de respect en réalités concrètes, accessibles à l’ensemble des citoyens.
Le Maroc, un modèle singulier de dialogue entre les civilisations
Dans un monde où les identités religieuses sont parfois instrumentalisées pour alimenter les tensions, le Maroc dispose d’une expérience historique susceptible de nourrir une réflexion internationale sur le dialogue entre les civilisations. Le Royaume se distingue notamment par la reconnaissance officielle de son héritage hébraïque, par la préservation de nombreux lieux de mémoire juifs et par les relations entretenues avec une diaspora profondément attachée à ses origines marocaines. Cette singularité ne signifie pas que le pays soit exempt de préjugés ou de difficultés, mais elle constitue une base importante pour développer des politiques de rapprochement, d’éducation et de coopération culturelle. La capacité à reconnaître plusieurs héritages au sein d’une même identité nationale représente, dans le contexte contemporain, un avantage moral et diplomatique considérable.
La reprise des relations officielles entre le Maroc et Israël en décembre 2020 a donné une visibilité supplémentaire à cette histoire commune, mais les liens entre le Royaume et les communautés juives sont beaucoup plus anciens que les accords diplomatiques contemporains. Ils ne peuvent être réduits à une conjoncture internationale ni à une orientation gouvernementale particulière. De la même manière, l’identité judéo-marocaine ne doit pas être assimilée automatiquement à la nationalité israélienne ou aux positions politiques de l’État d’Israël. Les citoyens marocains juifs appartiennent à la nation marocaine en leur qualité propre, tandis que les personnes d’origine marocaine établies à l’étranger entretiennent avec le Royaume des liens qui peuvent être culturels, familiaux ou juridiques selon leur situation. Cette distinction permet de préserver la cohésion nationale et d’éviter toute confusion entre appartenance religieuse, citoyenneté et choix diplomatiques.
De la reconnaissance patrimoniale à la participation politique
Pendant de nombreuses années, la contribution juive à l’histoire marocaine a principalement été évoquée à travers la restauration des lieux de culte, la préservation des cimetières, les manifestations culturelles et la transmission des traditions. Ces efforts sont essentiels, car ils permettent de sauvegarder une mémoire collective menacée par le passage du temps et les transformations démographiques. Toutefois, la reconnaissance d’une composante historique ne devrait pas se limiter à la conservation de son passé. Elle peut également encourager une participation plus visible à la construction de l’avenir national. C’est précisément dans cette perspective que l’initiative du Parti de l’Unité présente un intérêt, indépendamment de son éventuelle reconnaissance juridique, puisqu’elle invite à réfléchir aux formes de représentation et d’engagement politique accessibles à l’ensemble des citoyens.
L’histoire contemporaine du Royaume montre d’ailleurs que les Marocains juifs ont déjà occupé des fonctions publiques importantes. André Azoulay, conseiller royal, et Serge Berdugo, ancien ministre du Tourisme, illustrent notamment la possibilité d’exercer des responsabilités nationales sans que l’appartenance religieuse constitue un obstacle de principe. Ces parcours rappellent que l’engagement au service du Maroc ne dépend pas d’une confession particulière. Le véritable enjeu n’est donc pas nécessairement de créer des formations politiques séparées selon les religions, mais de garantir que les partis, les institutions et les espaces de décision puissent accueillir les compétences et les aspirations de tous les citoyens. Une participation politique pleinement inclusive suppose que les Marocains juifs, comme tous les autres, puissent intervenir sur l’ensemble des grandes questions nationales, qu’il s’agisse de l’éducation, de l’emploi, de la santé, de l’économie, de la justice sociale ou du développement territorial.
Une initiative dont la portée reste à confirmer
Malgré l’intérêt suscité par cette démarche, plusieurs interrogations demeurent concernant sa structure, ses ambitions et sa représentativité. Les documents actuellement disponibles ne permettent pas d’établir avec précision l’identité de l’ensemble des fondateurs, le nombre de soutiens réunis, le contenu détaillé du programme, les modalités d’adhésion ou la position officielle des autorités compétentes sur la recevabilité du projet. Ils ne permettent pas davantage d’affirmer que cette initiative bénéficie du soutien de l’ensemble de la communauté juive marocaine, dont les sensibilités et les opinions politiques ne sauraient être présumées uniformes. Il convient également de distinguer l’existence d’un comité fondateur, le dépôt d’une déclaration administrative et l’acquisition effective du statut légal de parti politique, qui relèvent d’étapes différentes.
Cette prudence est indispensable pour préserver la crédibilité du débat public. Une initiative peut posséder une portée symbolique importante sans avoir encore franchi les étapes nécessaires à sa reconnaissance institutionnelle. De même, la valorisation de la diversité religieuse ne doit pas conduire à ignorer les dispositions constitutionnelles qui encadrent la vie partisane. Le Maroc dispose d’un cadre juridique dont l’application doit garantir l’égalité entre les citoyens et les formations politiques. L’intérêt de cette démarche réside donc autant dans les questions qu’elle soulève que dans son éventuel aboutissement administratif. Elle pourrait contribuer à une réflexion plus large sur la représentation, l’inclusion et la manière dont les différentes composantes de l’identité marocaine peuvent participer à un projet démocratique commun.
Une opportunité pour rapprocher les Marocains autour de valeurs communes
Au-delà des débats juridiques, cette initiative offre l’occasion de rappeler que la cohésion nationale se construit à travers la connaissance mutuelle, le respect et la reconnaissance des contributions de chacun. La société marocaine possède un patrimoine de coexistence qui mérite d’être transmis aux nouvelles générations, non comme un récit idéalisé dépourvu de difficultés historiques, mais comme une expérience humaine riche d’enseignements. Les quartiers anciens où vivaient des familles musulmanes et juives, les traditions musicales partagées, les expressions linguistiques communes et les souvenirs familiaux constituent autant de témoignages d’une histoire collective. Leur transmission peut contribuer à déconstruire les préjugés et à rappeler que les différences religieuses n’empêchent ni les solidarités quotidiennes ni l’attachement à une même nation.
Cette ambition exige toutefois davantage que des déclarations symboliques. Elle suppose une éducation historique rigoureuse, une vigilance constante contre les discours de haine, une protection effective des droits fondamentaux et une représentation plus équilibrée de la diversité marocaine dans les espaces culturels, médiatiques et institutionnels. La lutte contre l’antisémitisme doit s’inscrire dans une démarche universelle de rejet du racisme, de l’islamophobie, des discriminations religieuses et de toutes les formes d’exclusion. Une société ne devient pas plus juste en protégeant une communauté au détriment d’une autre, mais en affirmant la dignité de chaque individu. C’est précisément cette approche qui pourrait donner une véritable portée nationale à une initiative inspirée par l’héritage judéo-marocain, à condition qu’elle demeure ouverte à l’ensemble des citoyens et attachée à l’intérêt général.
Le Maroc de demain, une seule nation et plusieurs héritages
L’histoire du Royaume démontre qu’une identité nationale forte n’a pas besoin d’effacer les différences pour préserver son unité. Le Maroc s’est construit à travers la rencontre de plusieurs civilisations, langues, traditions et croyances, dont les contributions successives ont façonné une culture particulièrement riche. La reconnaissance de l’héritage hébraïque, la préservation des lieux de mémoire et la place accordée au dialogue interreligieux constituent des acquis importants qui méritent d’être consolidés. Mais le véritable défi contemporain consiste à faire en sorte que cette diversité ne soit pas seulement célébrée dans les discours officiels, les musées ou les manifestations culturelles, mais qu’elle trouve également son expression dans la vie quotidienne, les institutions et les relations entre citoyens.
Le projet de création du Parti de l’Unité, quelle que soit son issue juridique, intervient ainsi comme un révélateur des transformations et des interrogations qui traversent la société marocaine. Il rappelle que les citoyens juifs appartiennent pleinement à l’histoire et au présent du Royaume, et que leur participation à la vie nationale ne doit pas être perçue comme une exception. Il invite également à réfléchir à la meilleure manière de concilier la reconnaissance des héritages particuliers avec l’exigence d’une citoyenneté commune, dans le respect de la Constitution. Si cette initiative contribue à renforcer la lutte contre les préjugés, à favoriser le dialogue et à encourager une représentation politique plus inclusive, elle aura déjà participé à un débat utile pour l’avenir du pays.
Une ambition nationale fondée sur l’unité, la citoyenneté et le respect
Le Maroc possède aujourd’hui des atouts historiques, culturels et institutionnels importants pour poursuivre la construction d’une société dans laquelle la diversité constitue une richesse et non une ligne de fracture. La reconnaissance constitutionnelle de son héritage hébraïque, les initiatives de préservation du patrimoine judéo-marocain et la continuité des liens entretenus avec les communautés établies à l’étranger témoignent d’une volonté de ne pas abandonner une partie essentielle de la mémoire nationale. Cette orientation mérite d’être valorisée, tout en rappelant que l’approfondissement du pluralisme suppose des efforts permanents en matière d’égalité, de libertés et de participation citoyenne. La grandeur d’une nation ne se mesure pas uniquement à son rayonnement international ou à la richesse de son patrimoine, mais également à sa capacité de garantir à chacun de ses citoyens une place digne dans la communauté nationale.
L’éventuelle création d’un parti politique à référence juive ne saurait, à elle seule, définir l’avenir du pluralisme marocain. Elle peut néanmoins constituer un moment de réflexion important sur la signification de l’appartenance nationale et sur les conditions d’une coexistence durable. Le véritable progrès ne résiderait pas dans la multiplication de formations politiques fondées sur des identités religieuses distinctes, mais dans la consolidation d’un espace démocratique où chaque citoyen, quelles que soient ses origines ou ses convictions, pourrait contribuer librement et pleinement au destin collectif. C’est dans cette perspective que le Maroc peut continuer à valoriser sa singularité historique et à renforcer son modèle de cohésion, en faisant de la diversité un facteur de rapprochement plutôt qu’un instrument de séparation.
Le Maroc n’a pas besoin de découvrir sa diversité, car elle appartient à son histoire depuis des siècles. Son ambition doit désormais être de la faire vivre pleinement dans sa citoyenneté, ses institutions et son avenir. Qu’ils soient musulmans, juifs, chrétiens, croyants ou non-croyants, les Marocains partagent une appartenance nationale qui dépasse leurs différences. C’est cette unité dans la diversité, fondée sur le respect, la dignité et l’égalité, qui peut constituer l’une des plus grandes forces du Royaume et l’un des messages les plus précieux qu’il puisse adresser au monde.






