En temps normal, malgré le ciel légèrement orageux, les vacanciers devraient barboter dans l’eau, manger une glace ou siroter une boisson en terrasse. Pourtant, samedi 25 juillet au matin, le front de mer d’Arcachon, en Gironde, paraît bien calme. Quelques joggeurs, quelques promeneurs, à peine quelques familles qui prennent un petit-déjeuner en terrasse ou se baladent en vélo. Rien comparé à la foule habituelle en plein cœur de l’été.
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Parmi ces badauds, le réflexe est quasi systématique. On sort son téléphone pour photographier la plage enveloppée d’une fumée jaunâtre. Et les conversations tournent toutes autour du même sujet : l’incendie exceptionnel qui ravage la région.
En trois jours, « le plus gros feu de la saison », selon les termes du ministre de l’Intérieur, Laurent Nunez, a détruit plus de 40 000 hectares autour d’Arcachon, s’attaquant notamment au décor de carte postale du Cap Ferret, et forcé près de 170 000 personnes à évacuer. Un incendie « XXL, imprévisible et vorace », dixit Sophie Brocas, préfète de Gironde, auquel vient s’ajouter, à une quarantaine de kilomètres de là, un autre feu qui ravage les Landes, autour de Biscarrosse.
« Du jamais-vu »
« Cette semaine ressemble à l’apocalypse, nous n’avions jamais vu une chose pareille », raconte Myriam. Originaire de Saint-Émilion, cette négociante en vin vient en vacances à « la dune » depuis plus de trente ans. « Les feux de forêt, ça nous connaît dans la région. Nous y sommes habitués. Mais là, c’est sans précédent. »
« La journée de jeudi, surtout, était particulièrement effroyable. L’air était quasi irrespirable, et toute la journée nous avons reçu des cendres. On voyait Biscarrosse brûler d’un côté, et le Cap Ferret de l’autre », témoigne-t-elle, avant de lever les yeux vers le ciel et d’esquisser un sourire. « Aujourd’hui, c’est vraiment mieux. Les températures ont baissé, le vent a tourné. On respire enfin. »
À situation exceptionnelle, mesure exceptionnelle. La veille, quelque 1 500 personnes ont été évacuées en urgence depuis le Cap Ferret en bateau jusqu’à Arcachon. Une première. Dès 3 h du matin, les navettes maritimes habituellement utilisées pour les balades touristiques ont fait l’aller-retour entre la presqu’île et la jetée Thiers, vidant le lieu de ses habitants. Vendredi, ces évacuations passées, les bateaux restent désespérément à quai.
« Ça ne sert à rien de rester ici »
Enrico et Carina font partie de ces milliers d’évacués du Cap Ferret. Dans la nuit de jeudi à vendredi, ce couple de touristes allemands, originaire de Berlin, a reçu une alerte de la préfecture sur leur téléphone. Après l’incompréhension, et grâce à la traduction improvisée par leur voisin de camping, ils chargeaient leur voiture en vitesse et roulaient en direction d’Arcachon. Mais 24 heures plus tard, ils se sont rendus à l’évidence : « Ça ne sert à rien de rester ici », expliquent-ils, sans cacher leur déception.

« Il y a deux ans, nous étions en vacances à Rhodes, en Grèce, lorsque nous avons dû être évacués à cause d’importants incendies. Cette fois-ci, c’est ici… », déplorent-ils. « Ça va devenir un risque pour tous nos congés d’été ? »
Pour le moment, ils ont dégoté une location de dernière minute sur l’île de Ré, un peu plus au nord, pour la fin de la semaine. Avec l’espoir de pouvoir ensuite retourner au camping du Cap Ferret récupérer les affaires qu’ils ont laissées derrière eux, avant de rentrer en Allemagne.
« Pour l’instant, c’est le flou et l’inconnu »
À quelques mètres d’Enrico et Carina, qui chargent leur voiture avec ce qu’ils ont pu emporter à la hâte, Murièle et Olivier Gaumont fixent les nuages, assis sur un banc face à la plage, l’air hagard et les traits tirés. La nuit dernière, ce couple de retraités a dû à son tour évacuer en urgence leur maison, dans la commune d’Audenge.
« On s’y attendait, nos valises étaient déjà prêtes depuis plusieurs heures », témoignent-ils. Ils ont commencé à tout empaqueter dès que des amis de la ville voisine d’Andernos ont reçu un ordre d’évacuation de la préfecture : « C’était sûr, après eux, c’était nous. »
Dans leurs sacs : « Les photos de nos enfants quand ils étaient tous petits. Ce sont des clichés argentiques qu’on ne pourra jamais récupérer si la maison brûle », raconte Olivier. « Et des vêtements, le plus possible, puisqu’on ne sait pas quand on reviendra », ajoute Murièle.
Ils ont trouvé refuge au gymnase de La Teste-de-Buch, à une trentaine de kilomètres de leur domicile. « Nous avons réussi à partir juste avant que les routes soient engorgées », soufflent-ils. « Beaucoup de nos amis se sont retrouvés complètement coincés. Au point que certains ont même fait demi-tour et sont rentrés chez eux. »
À La Teste-de-Buch, résolument décidés à voir le positif partout où c’est possible, ils saluent « un accueil exceptionnel et très bien organisé ». « Nous avons préféré dormir dans la voiture plutôt que dans le gymnase avec tout le monde et toutes les lumières. Mais nous avons pu avoir à boire, à manger et prendre une douche. »
Ce matin, malgré une nuit courte et mouvementée, le couple a préféré venir jusqu’à Arcachon : « Nous retournerons dormir au gymnase ce soir. Mais ici, nous allons aller déjeuner au restaurant, nous balader… De toute façon nous n’avons rien de mieux à faire et cela va nous permettre de reprendre notre respiration. »
Et dans les prochains jours ? Pour l’instant, « c’est le flou et l’inconnu ». « Heureusement que nous sommes retraités, nous n’avons pas d’impératifs », ironisent-ils. « À la fin, notre situation est bien moins pire que celle de nombreuses personnes, notamment ceux qui ont déjà tout perdu. De ce qu’on en sait, notre maison est toujours debout. »

Dans les hôtels, la pagaille
C’est un va-et-vient incessant qui agite Arcachon. Dans les hôtels, les réceptionnistes doivent jongler entre les demandes d’annulation et les réservations de dernière minute. « Le téléphone n’arrête pas de sonner. Nous avons ceux qui ne veulent plus venir, trop inquiets de la situation », explique Sophia, réceptionniste dans l’un de ces établissements. « Mais aussi toutes celles, évacuées, qui veulent rester dans les alentours et c’est vrai qu’ici l’air est sûrement plus respirable qu’ailleurs. »
Malheureusement, un besoin ne compense pas l’autre et la liste d’attente pour obtenir le Graal – un lit où dormir – s’allonge de minute en minute. Pour faciliter les choses, l’Office du tourisme tente de coordonner les disponibilités des différents établissements ou les propositions d’hébergements de particuliers solidaires.
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« Désormais, nous sommes vraiment l’arrière-base de cette catastrophe. Tout notre travail est de coordonner l’aide pour les personnes qui en ont besoin », explique Sigolène Boije, responsable communication pour l’Office du tourisme d’Arcachon. « Et rassurer les nombreux touristes toujours présents malgré la situation. »
Parmi eux, Hélène est arrivée samedi matin avec ses deux enfants pour la semaine. « Ma réservation n’était pas annulable et toutes mes économies de l’année passaient dans ces vacances, alors nous sommes venues », raconte-t-elle, sans cacher son inquiétude. « Espérons que nous n’aurons pas à évacuer et que l’air va rester respirable… »
« À quoi les paysages ressembleront-ils ? »
Face à cette inquiétude et « sa compassion pour les nombreux sinistrés », Myriam, la fidèle vacancière, pense déjà aux conséquences pour la saison touristique. « Normalement nous sommes dans les plus grosses semaines de l’année. Quand les feux seront maîtrisés, est-ce que les gens vont vouloir revenir ? »
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Pour elle comme pour beaucoup, difficile de ne pas repenser à l’année 2022, quand plus de 30 000 hectares de forêt étaient partis en fumée, touchant notamment la dune du Pyla voisine. Un traumatisme encore vif. « Après, la saison 2023 avait déjà été très calme. Est-ce que maintenant les gens auront systématiquement peur que les vacances ici soient synonymes de risque d’évacuation ? »
Sophia, à la réception de l’hôtel, s’inquiète elle aussi. « Je me sens si triste face à l’avenir », confie-t-elle. « C’est comme un cauchemar qui se répète, en pire. »
« Une fois encore, nous voyons tout ce milieu que nous aimons tant partir en fumée. J’appréhende déjà le moment où je retournerai au Cap Ferret. À quoi cela ressemblera ? », se demande-t-elle. « Combien de fois vivrons-nous cette situation ? Est-ce que nous allons devoir préparer nos valises chaque été, au cas où ? Cela va-t-il devenir la normalité ? »
Pour le moment, les deux femmes continuent à scruter le ciel, dans l’espoir que le temps orageux apporte une pluie salvatrice. En attendant, grâce aux vents qui ont tourné, la journée de samedi leur aura permis de respirer. « Mais si le vent rechange, toute la fumée reviendra vers nous. »
Source:
www.france24.com




