CultureCinéma & ArtsAmoureuse des arbres, la sculptrice Lélia Demoisy sublime la nature par l’hybridation

Amoureuse des arbres, la sculptrice Lélia Demoisy sublime la nature par l’hybridation

Un arbre peut-il faire partie de la famille ? Bien sûr, surtout si celui-ci paraît être là depuis toujours, silhouette majestueuse au fond du jardin, solide compagnon des jours de soleil et de pluie. Née en 1991, Lélia Demoisy le sait dans sa chair, elle qui a grandi en même temps qu’un magnifique cèdre de l’Himalaya, et tâche aujourd’hui, alors qu’il a dû être abattu, de le faire revivre par différents moyens.

L’artiste vit encore là où elle a passé son enfance, dans un petit village des Yvelines où elle nous reçoit un jour d’avril. Sur le même terrain que la maison de ses parents, il y a la sienne, l’actuelle, mais aussi la future, celle qu’elle construit de ses mains dans un ancien garage. Il y a ses ateliers, aussi, qu’elle partage avec ses parents, des bricoleurs, propriétaires d’une entreprise de construction.

Savoir appréhender le bois

La jeune femme a hérité de leur sens du manuel, et tient à le dire : elle ne délègue pas, ni pour le travail du bois, ni même pour celui du métal – tout juste fait-elle appel parfois au fils du voisin, artisan, pour lui donner un coup de main. S’il lui arrive de polir soigneusement ses sculptures pour effacer la trace de sa main, c’est bien elle qui s’investit pleinement dans une relation puissante avec la matière. Même lorsque celle-ci est capricieuse.

Lélia Demoisy a hérité du sens du manuel de ses parents, 2026

i

© Maurine Tric pour BeauxArts.com

Dans son salon, Lélia Demoisy nous montre ainsi une carapace de tortue luth taillée dans un bois terriblement dur, de l’azobé ; ce qui l’intéressait ici, c’était justement ce bras de fer avec ce bois exotique pour sculpter la carapace normalement souple de cette espèce de tortue marine, afin de mettre en évidence un contraste, une hybridation.

Cette idée est centrale dans son travail. Parmi les œuvres posées dans son salon, il y a aussi une superbe sculpture en bois d’if recouverte d’une peau de renard, sorte de bestiole semi-végétale, semi-animale. Ainsi qu’un squelette suspendu, tel celui d’un animal marin, dont les côtes ont été réalisées à partir des branches naturellement courbes d’un thuya.

Lélia Demoisy nomme tous les arbres, elle a à cœur de les (re)connaître, d’en donner l’identité

Lélia Demoisy nomme tous les arbres, elle a à cœur de les (re)connaître, d’en donner l’identité, 2026

i

© Maurine Tric pour BeauxArts.com

Dans l’exposition de la galerie By Lara Sedbon, il y en a bien d’autres, comme une peau en bois de cèdre ou de l’hêtre sculpté en forme de sabot. Chez Lélia Demoisy, tous les arbres sont nommés, elle a à cœur de les (re)connaître, d’en donner l’identité. Récupérant ses matériaux par-ci, par-là, il arrive toutefois qu’elle ne retrouve pas le nom de l’arbre et signale dans ce cas « bois anonyme », comme s’il s’agissait d’une personne. D’une existence, en tout cas.


À lire aussi :
Les arbres, nouvelles stars de l’art contemporain

Une pratique inscrite dans le cycle naturel

En 2022, elle signe La Belle Mort, un arbre mort sculpté en forme d’os : avant de le transformer et de l’exposer, l’artiste avait récupéré l’arbre sur l’île Fleurie de Carrières-sur-Seine. Elle l’y a ensuite remis, pour qu’il puisse y « poursuivre sa décomposition ».

Car elle vit à la campagne, l’artiste est au premier rang du changement climatique, et constate avec dépit l’influence grandissante des hommes sur leur environnement. En se baladant avec sa chienne, elle nous dit voir « la forte pression humaine sur la forêt » dans les arbres abattus pour devenir des produits rentables, parfois marqués de tags écologistes. Elle observe aussi les champs transformés par les intrants chimiques, les blaireaux tués car considérés comme des nuisibles, les faisans traqués par les chasseurs, les monocultures délétères… Citant l’artiste militante Suzanne Husky parmi ses admirations, Lélia Demoisy place son art du côté de la lutte, de l’éveil des consciences. D’ailleurs, récemment, elle a été enchantée de participer au comité du fonds Maif pour le vivant ; seule artiste du jury, elle a étudié différents projets de financement de plantations forestières expérimentales ou de protection de prairies – une façon concrète d’agir pour l’environnement, qui va de pair avec son engagement artistique.

Lélia Demoisy n’achète pas ses matériaux dans le commerce mais les récupère par-ci, par-là

Lélia Demoisy n’achète pas ses matériaux dans le commerce mais les récupère par-ci, par-là, 2026

i

© Maurine Tric pour BeauxArts.com

En 2023, la jeune femme crée une immense cape avec des éclats de bois ramassés dans la forêt, indices d’un paysage saccagé par l’homme, et qui peut être portée comme une blessure en pleine cicatrisation, une peau pansée dans un geste de réparation, de fusion avec la nature. En 2022, elle signe La Belle Mort, un arbre mort sculpté en forme d’os : avant de le transformer et de l’exposer au centre d’art La Terrasse à Nanterre, l’artiste avait récupéré l’arbre sur l’île Fleurie de Carrières-sur-Seine. Elle l’y a ensuite remis, pour qu’il puisse y « poursuivre sa décomposition ». L’œuvre est retournée à la nature, dans un cycle de don et de contre-don : après avoir été brièvement une œuvre d’art, l’arbre a nourri la terre de sa putréfaction, enrichi le sol pour qu’y naissent d’autres formes de vie.

Des plants vendus comme des œuvres d’art

Fascinée depuis ses études aux Arts décoratifs de Paris par la notion de nature sublime (elle est allée jusqu’au Canada et en Mongolie pour en faire l’expérience solitaire), Lélia Demoisy construit son œuvre avec une déférence absolue pour ses matériaux, ses motifs. Elle n’utilise pas le bois, mais le respecte, veut favoriser sa vie, non son exploitation.

À la galerie By Lara Sedbon, elle présente ainsi la sculpture en laiton d’un cône, équivalent d’une pomme de pin pour un cèdre : à l’intérieur, un véritable cône prélevé du cèdre de son jardin. La sculpture porte en elle des graines, l’identité de l’arbre. « C’est une réserve pour, potentiellement, planter une nouvelle forêt », nous explique-t-elle, avant de tempérer un peu : « c’est plus poétique que réaliste ».

Lélia Demoisy ne délègue pas, ni pour le travail du bois, ni même pour celui du métal

Lélia Demoisy ne délègue pas, ni pour le travail du bois, ni même pour celui du métal, 2026

i

© Maurine Tric pour BeauxArts.com

Toujours à la galerie, elle propose aux visiteurs de faire l’acquisition de l’un des 200 plants qu’elle a créés à partir du cèdre abattu. Car chacun est vendu comme une œuvre d’art, l’artiste conserve son droit moral : « Une fois plantée par mes soins, l’œuvre porte le nom de sa localisation. On ne peut pas y toucher, au risque de toucher au droit moral. » Autrement dit, Lélia Demoisy veut s’assurer que l’arbre sera respecté. « J’utilise les armes que j’ai en tant qu’artiste », poursuit-elle, pour faire pousser un monde meilleur, animé par le respect de la nature.

Se plonger dans un arbre

Elle incite aussi à entrer en communion avec le vivant. Avec L’Expérience de Daphné (2025), une œuvre conçue avec des personnes hospitalisées dans le cadre du prix Carta Bianca, elle propose aux visiteurs de placer leur tête dans un tronc de tilleul, et de se plonger dans un enregistrement sonore associant les bruits d’un corps (la respiration, les battements du cœur) à ceux d’un arbre (les craquements de l’écorce, des déplacements d’insectes). Le titre fait référence au mythe de la nymphe Daphné, qui fuit son agresseur en se transformant en laurier – « ici, il s’agit de fuir la réalité en se plongeant dans un arbre ».

Lélia Demoisy construit son œuvre avec une déférence absolue pour ses matériaux, ses motif

Lélia Demoisy construit son œuvre avec une déférence absolue pour ses matériaux, ses motif

i

© Maurine Tric pour BeauxArts.com

Pour sa prochaine exposition au domaine de Chamarande, l’artiste a réalisé une pièce monumentale qui déploie le tronc d’un charme du domaine, et y a inscrit les empreintes des animaux qui peuplent les alentours – bernaches, lapins, hérissons, renards, sangliers… Ainsi parée, l’œuvre raconte les interactions qui sont nécessaires à une forêt, les espèces animales et végétales vivant dans une harmonie faite d’échanges et d’entraide. Comme, par exemple, lorsqu’une chauve-souris se nourrit des insectes qui mangent les feuilles des arbres.

On en revient à la notion d’hybridation : créant ses propres interactions, l’artiste entremêle les matériels génétiques pour « créer de nouveaux êtres », évoquant le céramiste Jean Carriès (1855–1894) qui associait les animaux pour créer des sculptures fantastiques, dont une fameuse Grenouille aux oreilles de lapin (1891). Sauf que Lélia Demoisy situe moins sa recherche du côté de l’étrange que de celui de la « convergence génétique fortuite », pour créer une « nouvelle matière vivante ». Et complexifier un réel que l’exploitation humaine a tendance à vouloir simplifier.

Arrow

Lélia Demoisy. Polyfaunie Polyflorie

Du 12 mars 2026 au 16 mai 2026

bylarasedbon.com


À lire aussi :
Au CAPC, les œuvres vivantes et en constante évolution du nouveau parcours « Pollen »


Source:

www.beauxarts.com

Articles récents

spot_img

Articles récents

Annonce publicitairespot_imgspot_img

Ce soir à la télé : comme dans Taken, Liam Neeson reçoit un appel… C'est le début d'un pur thriller au concept jubilatoire

Chaque jour, AlloCiné vous recommande un film à (re)voir à la télé. Ce soir : un film d'action musclé avec un Liam Neeson plus...

Hilma af Klint en 2 minutes

Hilma af Klint (1862–1944) en brefPionnière de l’art abstrait, Hilma af Klint est une artiste suédoise aujourd’hui considérée comme la précurseur de Vassily Kandinsky....

"Elle n'a jamais été drôle un seul jour dans sa vie" : il y a 20 ans, imposer Mery Streep dans Le Diable s'habille...

Génialement tyrannique en Miranda Priestly, Meryl Streep a bien failli ne pas être choisie pour interpréter le rôle principal du film culte Le Diable...