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Assassinat d’Agnès Lassalle : « Ce procès met en lumière la manière dont notre société cesse de prendre soin de ses enfants les plus vulnérables »

Dans le box, un jeune homme, 16 ans au moment des faits. Sur la table des jurés, plusieurs rapports d’expertise psychiatrique qui ne disent pas la même chose. Et pourtant, les éléments cliniques du dossier ne prêtent guère à discussion : une dépression sévère traitée par antidépresseurs depuis près d’un an, des scarifications répétées, la mention à plusieurs reprises, y compris devant des soignants, de voix entendues. L’un des experts conclut à une altération du discernement ; l’autre décrit un sujet lucide, conscient de ses gestes, pleinement responsable.

Comment expliquer, au terme d’examens conduits par des praticiens réputés, des conclusions aussi contradictoires sur le même adolescent ? L’affaire d’Agnès Lassalle, cette professeure d’espagnol poignardée dans sa salle de cours en février 2023 à Saint-Jean-de-Luz [Pyrénées-Atlantiques], concentre presque tout ce qui, aujourd’hui, rend la psychiatrie d’adolescents inaudible au tribunal. Je ne connais pas ce jeune homme, je ne l’ai pas examiné, les éléments dont je dispose sont ceux de la presse. Ce n’est pas de lui que je souhaite parler, mais de tous les adolescents en souffrance que ce procès rend visibles, et de l’effondrement silencieux dans la manière dont notre société prend soin – ou plutôt cesse de prendre soin – de ses enfants les plus vulnérables.

La divergence des experts dit d’abord que nos catégories ne tiennent plus. Le code pénal oppose l’abolition et l’altération du discernement ; la clinique ne connaît que des gradients mouvants. Demander à un psychiatre de figer, en deux ou trois entretiens, l’état mental d’un adolescent de 16 ans au moment précis d’un passage à l’acte, c’est lui demander l’impossible. A cet âge, le discernement n’est pas un bloc : il oscille, il se désagrège, il se reconstitue, parfois en quelques heures. J’ai reçu, depuis près d’un demi-siècle, des adolescents déprimés, scarifiés, qui, le matin, semblaient structurés par une pensée claire, et le soir dissolvaient leur monde dans une crise qu’eux-mêmes ne comprenaient plus. Aucun ne correspondait aux cases que le droit nous demande de cocher.

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Source:

www.lemonde.fr

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