Il suffit parfois de peu pour que le temps devienne tangible. Parfois la justesse d’un geste suffit à renverser une perspective ; à ouvrir grand les portes de la perception. C’est ce sentiment qui nous étreint lorsque l’on pénètre dans la Grande Chapelle du palais des Papes investie cet été par le maître du minimalisme d’origine coréenne, Lee Ufan (né en 1936).
650 m2 de plaques d’ardoise tapissent la salle autrefois dévolue aux grandes cérémonies de la cour pontificale. Sur ce parterre minéral, parfois semé de taches de lumière colorée projetée par les vitraux, des cairns rudimentaires viennent faire écho aux majestueuses voûtes gothiques qui s’élèvent à 20 mètres au-dessus de nos têtes. « Beaucoup d’esprits, d’âmes de vies sont passés ici », philosophe celui que l’on appelle Monsieur Lee, avant de préciser : « J’ai voulu montrer qu’au-delà des 700 ans d’histoire du palais des Papes, il y avait quelque chose de plus originel, de plus primitif dans l’humanité. »
Lee Ufan dans sa « Primitive Room » lors de l’exposition « Relatum » au Palais des Papes, Avignon
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photo : David Giancatarina
Les pierres noires, brutes et sommairement assemblées, entrent en résonance avec les pierres blanches, sculptées et solidement architecturées du palais médiéval, opérant un renversement sidérant. Le palais des Papes paraît soudain plus jeune, plus fragile. L’air qui circule prend une épaisseur nouvelle.
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Humble dans son esprit, l’intervention de Lee Ufan n’en est pas moins une impressionnante performance. « C’est la plus grande œuvre que le palais n’ait jamais accueillie », explique Alain Lombard, directeur de la fondation Lee Ufan Arles à l’origine du projet. 65 tonnes d’ardoises ont été nécessaires à l’œuvre. L’exposition entière a été montée dans le temps record de deux mois et demi, parfois même la nuit pour échapper à la canicule précoce. Car il faut préciser que l’événement a été programmé en urgence, après que la grande exposition initialement prévue pour le 80e anniversaire du festival d’Avignon et pensée par la metteuse en scène Macha Makeïeff a été subitement annulée début mai par la Ville d’Avignon, officiellement « en raison de contraintes administratives ».

Lee Ufan exposé dans le Grand Tinel, Palais des Papes, Avignon
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photo : David Giancatarina
À partir de dessins griffonnés sur un bout de papier afin d’adapter dans ces délais serrés certaines de ses œuvres déjà présentées par le passé, Lee Ufan a tracé un parcours en cinq étapes qui jalonnent la visite du monument. Après Relatum – Primitive Room dans la Grande Chapelle donc, sont accrochées dans le Grand Tinel, ancien réfectoire de 48 mètres de long, cinq toiles blanches au milieu desquelles ondulent des traces de peinture de couleur qui s’effacent progressivement. « Une colonne vertébrale », souffle Lee Ufan qui pratique la peinture en parallèle de la sculpture depuis ses débuts.
L’expérience du vertige
En face, dans la plus étroite mais somptueuse chapelle Saint-Martial entièrement ornée de peintures polychromes du XIVe siècle, une pierre qui « comme toutes les pierres a toujours ce pouvoir évocateur mystérieux », a été disposée devant l’autel. Le geste est simple mais, encore une fois, offre un contrepoint puissant au décor peuplé de figures. Comme une présence-absence, un bloc immuable qui défie, là encore, le temps.

« The Stone » (2026) de Lee Ufan pour l’exposition « Relatum » au Palais des Papes, Avignon
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photo : David Giancatarina
« Aujourd’hui il faut trouver ce dialogue entre intérieur et extérieur, sinon nous n’aurons pas d’avenir. »
Lee Ufan
Dans la cuisine haute, c’est une toute autre installation qui invite au vertige métaphysique. Au vertige tout court, aussi. Au pied d’une cheminée de dix-huit mètres qui laisse apercevoir un morceau de ciel, une structure en miroir donne l’illusion d’un puits traversé d’un fil qui relierait le ciel et la terre. « Entre les deux je voulais faire un pont, comme si vous étiez un témoin de l’infini qui reste d’habitude invisible. »
Chaque œuvre noue, à sa façon, une relation – d’où le titre de l’exposition « Relatum ». Un immense anneau d’acier dressé au milieu du cloître Benoît XII en établit une entre le vide et le plein, le métal et la pierre, l’épure et le gothique. C’est peut-être le moins touchant des dialogues, mais il crée un paysage indéniablement spectaculaire au milieu de l’architecture médiévale.

« Beyond » (2026) de Lee Ufan pour l’exposition « Relatum » aux Palais des Papes, Avignon
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photo : David Giancatarina
C’est là, devant ce cercle étincelant, que Lee Ufan nous partage, le sourire aux lèvres du haut de ses 90 ans tout juste fêtés à Avignon, cette profonde réflexion : « Au sein de l’homme il y a deux tendances : se concentrer sur soi-même et sortir de soi-même. La période moderne est celle d’un repli sur soi mais qui a généré le colonialisme et l’impérialisme. Aujourd’hui il faut trouver ce dialogue entre intérieur et extérieur, sinon nous n’aurons pas d’avenir. À l’ère de l’IA, on doit reconquérir le temps, le processus, l’expérience. C’est là la responsabilité de l’artiste ». Une invitation qui résonne longtemps dans le silence des pierres du palais des Papes.
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Du 3 juillet 2026 au 15 novembre 2026
palais-des-papes.com
Palais des Papes • Place du Palais • 84000 Avignonpalais-des-papes.com
Source:
www.beauxarts.com




