« Je me peins parce que je suis très souvent seule, disait Frida Kahlo, parce que le sujet que je connais le mieux, c’est moi-même », disait Frida Kahlo pour expliquer sa prédilection pour l’autoportrait. Mais au-delà de cette contrainte, que recherchait-elle à travers cette forme qu’elle n’a cessé d’explorer ?
L’art de l’autoportrait de père en fille
Selon Elvan Zabunyan, historienne de l’art contemporain, professeure à l’université Paris 1-Panthéon-Sorbonne et critique d’art, le travail de Frida Kahlo a très probablement été inspiré par celui de son père, Carl Wilhelm Kahlo, qui était photographe, et qui pratiquait notamment l’autoportrait. « Frida Kahlo devait observer son père, ce face-à-face qu’il opérait avec lui-même, cette image de soi qui lui permettait de développer des imaginaires plus vastes. L’influence de la photographie est palpable, car dans ses autoportraits, on dirait que Frida Kahlo pose pour l’objectif. Son regard est sérieux, concentré, et c’est ce regard fixe qui la caractérise et qui contraste avec les décors mouvants dans lesquels elle se représente souvent. »
Revendiquer une identité mouvante
En 1939, Frida Kahlo peint Les Deux Fridas, qu’elle achève au moment de son divorce avec Diego Rivera. Dans cette œuvre, deux Fridas sont assises en position symétrique, comme si elles étaient face à un miroir. Elles se tiennent la main avec douceur, malgré la violence d’autres éléments de la toile : « On peut voir deux cœurs sanguinolents à l’extérieur des corps de chacune des deux Fridas, ce qui rappelle d’autres toiles, assez proches de planches d’anatomie, dans lesquelles Frida Kahlo faisait figurer différentes parties de son corps, qui se transformaient presque en motifs floraux », précise Elvan Zabunyan. « Pourtant, si on dirait qu’elle a transpercé son cœur, il faut noter qu’il n’y a aucune expression de douleur dans ce tableau. L’autoportrait est pour elle le moyen d’asseoir une puissance de soi, une forme d’agentivité. »
Un an plus tard, en 1940, Frida Kahlo peint Autoportrait aux cheveux coupés, dans lequel elle se représente revêtant un costume typé masculin, les cheveux courts, ses anciennes mèches éparpillées autour d’elle. Si les différents costumes des Deux Fridas évoquent les origines métisses de Frida Kahlo (sa mère était mexicaine et son père austro-hongrois), cette toile renvoie à la manière dont elle joue avec les codes de genre, et aborde des questions universelles, comme : que reste-t-il de moi-même lorsque je change ?

Sons diffusés pendant l’émission :
Extraits de la série « Des ailes de mouette noire : portrait en miroir de Frida Kahlo » réalisée par Laure Egoroff pour France Culture en 2014 ; lectures par Odja Llorca et Odille Lauria ; traduction de Christilla Vasserot pour les éditions Christian BourgoisChanson de fin : Astrid Cruz, Tu brillo
Pour aller plus loin :
Elvan Zabunyan est l’autrice de Réunir les bouts du monde : art, histoire, esclavage en mémoire, paru en 2024 aux édition B42 ; et de Constellations subjectives : pour une histoire féministe de l’art, paru en 2020 aux éditions iXe
Source:
www.radiofrance.fr




