Le SAMU de Paris a fait savoir qu’il avait reçu 50% d’appels en plus cette semaine qu’à la même période l’année dernière. En Île-de-France, le taux d’interventions journalières des pompiers a doublé hier passant de 1250 à 2500. » On a déjà 10 appels par minute » s’inquiètent les équipes médicales de l’hôpital Pellegrin à Bordeaux et ce n’est pas un cas isolé. Les urgences de plusieurs hôpitaux en France sont très sollicitées. Reportage devant l’hôpital Pompidou à Paris, d’Hajera Mohamad avec Florent Layani.Il y a ceux qui viennent en consultation pour un rendez vous programmé à l’avance, mais qui craquent une fois sur place. Comme Habiba, 62 ans. Elle arrive à peine à nous souffler quelques mots. »Je vais faire une biopsie, je l’ai annulée.Vous l’avez annulée ? Parce que tellement je me sens épuisée .A cause de la chaleur? Donc même le médecin m’a dit ça sert à rien. Elle me l’a reportée pour la semaine prochaine. C’est terrible. »Habiba s’en va quand Azzedine lui arrive en boitant, blessé au genou. Après une mauvaise chute, il fait la tournée des urgences depuis deux jours. En vain. »Je croise le doigt. Je vais aller voir s’ils vont me prendre s’il ne veut pas en prendre. Parce que hier, j’étais déjà aux urgences de Saint Joseph. Ils m’ont enregistré tout ça. À la fin, ils m’ont dit non, il y a beaucoup de gens à cause de la chaleur, prioritaires. »Le ballet des camions de pompiers et d’ambulance se poursuit. Celui des taxis aussi, très sollicités, comme celui de Nordine. »Davantage cette semaine. Beaucoup de gens qui appellent à la dernière minute, qui ne sont pas programmés et qui veulent aller aux urgences. Effectivement, à cause de la chaleur. On joue les ambulanciers, on le fait volontiers tant qu’on peut le faire. C’est aussi notre rôle. »C’est un peu de solidarité, ajoute-il avec le personnel médical dont tous les patients saluent ici la mobilisation pendant cette canicule.
» Le problème est structurel, aggravé par la conjoncture de la canicule «
Un niveau de gravité a été franchi dans la nuit de mercredi à jeudi. Dans la capitale, par exemple, le maire Emmanuel Grégoire a évoqué une « mortalité en hausse », mais jusqu’à présent sans précision chiffrée. Le Premier ministre a activé le niveau 3 du plan Orsan, qui doit permettre de renforcer les effectifs hospitaliers. Avec quelle efficacité ?Invité de la rédaction aujourd’hui : Gérald Kierzek, médecin urgentiste, responsable du SMUR (le service mobile d’urgence et de réanimation) de l’Hôtel-Dieu à Paris. Première question que lui a posé Thomas Cluzel : Est-ce que vous avez des chiffres peut-être à nous donner sur cette mortalité en hausse dans la capitale ?
Je sors de garde, à l’Hôtel-Dieu, on a plutôt eu des patients jeunes. Il y a eu des coup de chaleur, il y a eu des gens qui étaient avec des crises de tachycardie, avec des hyperthermie et beaucoup de décompensations psychiatriques. On n’y pense pas beaucoup, mais ça a un fort impact. Mais la bonne nouvelle, c’est que ces gens pouvaient rentrer à la maison. Ce n’est pas du tout le cas avec les patient s hospitalisées à Cochin, avec une augmentation importante, donc de passage. D’habitude, on est à 190 passages, là, on est déjà à plus de 220- 230. Donc, on voit l’augmentation. Et des gens âgés, 90 ans, 95 ans, qui ne rentrent pas à la maison. Et le motif, c’est toujours le même, c’est le coup de chaleur, hyperthermie. Et j’allais dire, ça ne va être que le début parce que malheureusement on va avoir un effet de retard.
Effectivement, si le niveau de température devrait s’atténuer dans les prochains jours, il faut redire donc que cela n’entraînera pas une fin immédiate des tensions dans le dans le système sanitaire.
Non, malheureusement, parce que c’est ce qu’on appelle l’effet retard. Avec des organismes qui sont fatigués. Vous rappeliez que les pompiers étaient très sollicités. Mais en fait, ils sont très sollicités pour des reconnaissances, des ouvertures d’appartements avec des personnes qui sont isolées et malheureusement qu’on trouve parfois décédées. Et ça, c’est le risque des prochains jours où qu’on trouve en état d’hyperthermie et qui vont venir dans les services hospitaliers, services hospitaliers qui ne sont pas équipés non plus, y compris les lits d’aval, les lits de hospitalisation qui ne sont pas équipés avec de la climatisation. Donc, ça rajoute à la difficulté. On a déjà un système d’urgence qui est en tension maximale et là ça rajoute une tension.
Sébastien Lecornu a annoncé le déclenchement du troisième niveau du plan ORSAN. Or, sans le niveau de mobilisation, donc sanitaire le plus élevé en matière de de gestion de crise sanitaire, en quoi cela consiste t il? Qu’est ce que cela change pour vous?
J’allais dire un pas grand chose. C’est à dire que ça va mobiliser des lits d’hospitalisation, ça va surtout nous obliger à déprogrammer des interventions chirurgicales, c’est-à-dire qu’on déshabille d’un côté pour habiller de l’autre. Et quand on parle de déprogrammation de l’intervention chirurgicale, il faut bien se rendre compte que il y a des gens qui doivent être opérés d’un cancer, qui ne seront pas opérés de ce cancer. Donc, il y a des pertes de chances là aussi, mais il va falloir trouver des lits d’hospitalisation. Et ce troisième niveau du plan ORSAN, c’est censé libérer les hospitalisations, ça ne va pas créer le personnel, ça ne va pas créer les hôpitaux de proximité qui manquent cruellement. Et on voit bien en fait, qu’on a un problème structurel d’un système de santé qui est aux abois en permanence. Et donc le problème est structurel, aggravé par la conjoncture de la canicule. C’est un peu la même chose sur les écoles, c’est à dire qu’on voit bien que le régalien, il y a une faillite du régalien avec un système qui n’est pas dimensionné et qui n’est pas préparé. Et encore une fois, pas que pour des situations exceptionnelles, mais au quotidien.
En 2003, la canicule avait fait de la chaleur une menace de santé publique. Favoriser l’émergence d’une culture du risque, mais également mis en évidence l’inadaptation de nombreux établissements hospitaliers. Où en est-on vingt ans, plus de vingt ans plus tard? Concrètement, qu’est ce que cela a changé?
Mais malheureusement, 23 ans plus tard, au niveau de l’hôpital, la situation s’est aggravée. Car non seulement, ça ne s’est pas amélioré, mais la situation est pire. Pourquoi? Parce qu’on voit qu’ont 20 ans, il y a eu des dizaines de milliers de lits qui ont été supprimés. Or, la population vieillit, et a besoin de lits d’hospitalisation. Canicule ou pas canicule, l’hiver, c’est la grippe, l’été c’est la canicule Et on voit bien que ces lits d’hospitalisation, ils ont continué à être fermés par une administration et un pilotage budgétaire qui est aveugle. La seule chose qui s’est améliorée depuis 2003, ce sont les plans de prévention et en amont de l’hôpital, pour éviter justement que les gens n’arrivent à l’hôpital. Le seul problème, c’est qu’avec le vieillissement de la population, les maladies chroniques qui émergent, on voit bien qu’à un moment donné, le dernier recours, c’est l’hôpital public en particulier, mais c’est tout le système de santé qui souffre. Et là, la situation, elle n’a pas du tout été améliorée. Structurellement, on a un pays qui a décroché en termes de niveau sanitaire, on n’est plus du tout dans les exemples dans le monde entier, vous allez dans les pays asiatiques, les hôpitaux sont tous climatisés, ils sont flambant neufs. Nous, on a décroché sur le système sanitaire.
Avec la canicule, la situation dans les hôpitaux est « cataclysmique » alerte Patrick Pelloux, lanceur d’alerte lors de la canicule de 2003 et président de l’association des médecins urgentistes de France. Il affirme qu’il y a une « surmortalité évidente, impossible à quantifier, mais on est entre deux et cinq fois plus d’arrêt cardiaque que d’habitude » fin de citation.
La ministre de la Santé a dit s’attendre à des « décès » dans les jours qui viennent.
Les syndicats des personnels des plus de 450 crèches municipales de Paris ont appelé aujourd’hui les agents à exercer un « droit de retrait général » face à des « températures intenables » dans les établissements de la capitale.
Plus de 2.000 places supplémentaires d’hébergement d’urgence sont ouvertes en France pour accueillir des sans abri annonce du ministre du Travail et des Solidarités Jean-Pierre Farandou.
Le préfet de police de Paris interdit la consommation d’alcool sur la voie publique dès midi, et la vente à partir de 18h heures et ce jusqu’ à dimanche matin.
D’ autres mesures de prévention : de nombreuses manifestations culturelles et sportives sont impactées. Le festival Solidays est annulé, la Marche des Fiertés et le meeting d’athlétisme de Charléty sont reportés. 46 000 foyers étaient privés d’électricité ce matin en France métropolitaine, selon Enedis. 61 départements sont toujours en vigilance rouge canicule.

150 millions d’européens dans la fournaise
Ce sont plus de 50 millions d’habitants en Allemagne et plus de 30 millions en France, qui ont eu à gérer des températures de plus de 35°C. D’autres records de température ont sauté en Grande-Bretagne ou encore en Espagne, où la première vague de chaleur de l’été à peine passée, les autorités ont publié déjà un chiffre de la mortalité liée à la canicule. Bilan : 212 morts estimés. C’est ce que les Espagnols appellent la surmortalité, un chiffre communiqué dans le cadre d’un plan de prévention .Correspondance de Mathieu de Taillac
212 morts liés à la canicule. Ce ne sont pas des diagnostics cliniques, mais une estimation de la surmortalité — la différence entre les décès attendus pour cette période de l’année et les morts constatés. Quand il y a plus de victimes que prévu, le dispositif MoMo, monitorisation de la mortalité quotidienne, enregistre cette surmortalité. C’est le même mécanisme qui permet d’estimer les morts causés par le froid en hiver, ou ceux provoqués par le covid pendant la pandémie. Ce MoMo existe depuis 2004, il a été créé après la canicule de 2003 qui avait fait des milliers de morts en Europe.Ces chiffres alimentent le Plan National de prévention des effets de la chaleur sur la santé, activé chaque année de mai à septembre. Il couvre 182 zones climatiques et définit quatre niveaux d’alerte, du vert au rouge, déclenchés selon les températures prévues — mais aussi selon les habitudes locales. Car les habitants du sud supportent mieux la canicule que ceux du nord. À La Corogne, sur la côte atlantique, la surmortalité commence à 28 degrés. À Cordoue, en Andalousie, ce seuil n’est atteint qu’à 41 degrés.
Au total, les températures maximales devraient dépasser 30°C pour plus de 420 millions d’habitants en Europe (hors Turquie), soit environ sept sur dix. La canicule qui rougeoie en l’Europe de l’Ouest ces derniers jours devrait toucher les Balkans à partir de demain ; l’intégralité de la côte adriatique croate est déjà en alerte rouge selon l’agence MeteoAlarm.
Pour le groupe de scientifiques du World Weather Attribution, le changement climatique est responsable « sans équivoque » de l’intensité de cette canicule, qui aurait été pratiquement impossible il y a cinquante ans.

Source:
www.radiofrance.fr



