Le 26 avril 1986, en pleine nuit, le cœur du réacteur nucléaire n°4 de la centrale Vladimir Ilitch Lénine de Tchernobyl explose, suite à une expérimentation hasardeuse menée par le personnel de la centrale. Les deux mille tonnes de la dalle de béton recouvrant le réacteur volent en éclat. Un immense incendie se déclenche et déverse dans l’atmosphère un panache de fumées radioactives pendant plusieurs jours.
Pris de court par cette scène d’apocalypse, les autorités soviétiques de l’époque peinent à réagir. Elles attendent 36 heures avant d’ordonner l’évacuation des populations habitant à proximité de la centrale et en premier lieu les 50 000 habitants de la ville modèle de Pripyat, qui héberge les travailleurs de la centrale ainsi que leurs familles.
La pire catastrophe nucléaire de l’Histoire
Elles envoient aussi à une mort quasiment certaine des « liquidateurs » qui bricolent eux-mêmes des protections contre les radiations pour « étouffer » le cœur en fusion du réacteur et nettoyer la zone des débris les plus radioactifs. Eux-mêmes se qualifient de « biorobots » car ils suppléent des robots amenés sur place qui s’avèrent incapables de fonctionner en raison des taux vertigineux de radioactivité.
Le 14 mai, trois semaines après l’explosion, les liquidateurs parviennent à étouffer le cœur nucléaire en fusion et stopper les rejets radioactifs dans l’atmosphère. Une zone d’exclusion de 30 km autour de la centrale est mise en place. Celle-ci entraîne l’évacuation de près de 250 000 personnes. 40 ans plus tard, elle est toujours en vigueur. Le bilan officiel reconnaît une quarantaine de morts quand l’OMS comptait en 2005 au moins 4 000 décès liés à l’exposition aux radiations.
Inspirée du recueil de témoignages de l’écrivaine biélorusse Svetlana Alexievitch (« La Supplication »), la série « Chernobyl », sortie en 2019 sur HBO, décrit fidèlement ces semaines cauchemardesques et met en scène l’incompétence des responsables de l’époque, leurs mensonges, et la faillite du système soviétique finissant à protéger sa population.
« La réaction des autorités a été criminelle. Au lieu d’évacuer la zone, tout de suite, elles ont convoqué de soi-disant spécialistes venus de Moscou pour examiner la situation. Il a fallu plusieurs jours pour qu’elles commencent à évacuer la zone ce qui a causé des dégâts considérables et une pollution en radioactivité qui a couvert pratiquement toute l’Europe » affirme Martin Pohl, professeur de physique nucléaire de l’université de Genève, pour qui l’accident de Tchernobyl peut être qualifié de « crime contre l’humanité ».
Quelques jours après l’explosion, les autorités soviétiques sont bien obligées de reconnaître un « incident » car on détecte dans plusieurs pays d’Europe occidentale des taux de radioactivité anormaux.

Poussé par le vent, le nuage radioactif va arroser pendant plusieurs semaines les populations. En Allemagne, en Pologne et en Suède, la consommation de lait frais et de légumes verts est interdite pendant plusieurs semaines. En France, le gouvernement laisse entendre que le nuage « s’est arrêté à la frontière ».
30 ans après la catastrophe, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASNR) a publié une carte des dépôts radioactifs liés à la catastrophe de Tchernobyl qui se sont définitivement fixés sur le territoire français.
Les liquidateurs, derniers héros de l’URSS
En décembre 1986, des travaux titanesques mobilisant environ 600 000 ouvriers permettent de finaliser la construction d’un sarcophage en béton autour du réacteur. Les autorités soviétiques déclarent alors l’ennemi invisible vaincu et célèbre les héros de ce combat.
« Le discours de la propagande soviétique met en avant l’héroïsme des liquidateurs dans leur combat contre le monstre radioactif, qui était perçu comme un ennemi extérieur », explique Tatiana Kasperski, chercheuse associée à l’Université Södertörn de Stockholm.

« Ce discours héroïque était très reconnaissable pour les populations soviétiques, parce qu’il reprenait le culte de la victoire de l’Union soviétique contre le fascisme lors de la Seconde Guerre mondiale. Mais le problème, c’est qu’en fait, ce discours servait aux autorités à cacher leurs propres responsabilités » poursuit la co-autrice du livre « Tchernobyl, la mémoire atomisée » (Editions JC Lattès).
L’éclatement de l’URSS en 1991 laisse à l’Ukraine, à la Biélorussie et à la Fédération de Russie le soin de gérer l’héritage de la plus grave catastrophe nucléaire de l’histoire. Dans le chaos économique et politique des années 1990, on célèbre toujours les anniversaires de la catastrophe et l’héroïsme des liquidateurs. Mais, peu à peu des divergences apparaissent.

« En Russie et en Biélorussie, la célébration soviétique des liquidateurs se poursuit, mais en même temps, on diminue leurs droits sociaux et leurs avantages obtenus à la fin de l’ère soviétique. En Ukraine, il y a beaucoup moins de remises en cause, l’État reste redevable aux liquidateurs », précise Tatiana Kasperski.
Les installations nucléaires, champs de bataille de la guerre en Ukraine
En 2022, l’offensive russe visant à conquérir l’Ukraine stupéfie le monde et remet Tchernobyl à la une de l’actualité internationale. Le site de la centrale est occupé par des troupes russes venues de Biélorussie du 24 février au 31 mars. Le personnel parvient à informer que celles-ci désactivent les capteurs de surveillance de la radioactivité, effectuent des mouvements de blindés sur des sols contaminés et enfin déconnectent la centrale du réseau électrique pendant plusieurs jours.
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L’inquiétude est alors à son comble, le site de Tchernobyl étant toujours actif notamment dans le traitement et la surveillance des déchets radioactifs. En février 2025, un drone russe perfore l’ »Arche de Tchernobyl », une structure métallique de 108 mètres de haut et 162 de large financée par l’UE, qui recouvre le réacteur n°4 depuis 2016.

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Pour l’AIEA, l’arche n’est plus en mesure de bloquer les radiations et selon Greenpeace la fonction de confinement de la nouvelle enceinte n’a pas pu être « pleinement rétablie ».
Dans le sud de l’Ukraine, depuis le déclenchement de la guerre russo-ukrainienne, une autre installation nucléaire est devenue un champ de bataille. Depuis plus de 4 ans, l’armée russe occupe la centrale nucléaire de Zaporijia, la plus grande d’Europe. Pour s’en rendre maître, elle n’avait pas hésité à tirer des obus d’artillerie sur l’intérieur du site, provoquant des répliques de l’armée ukrainienne.
L’AIEA qui a toujours accès au site constate que la société d’État russe Rosatom est présente sur le site et œuvre à s’approprier la centrale de Zaporijia pour la raccorder au réseau électrique russe.
Le nucléaire civil, enjeu des nouvelles guerres
De Tchernobyl à Zaporijja, le contrôle des installations nucléaires ukrainiennes est incontestablement devenu l’un but de guerre russe. Une situation inimaginable pour « la communauté internationale et les organisations de sécurité nucléaires qui n’avaient que très peu réfléchi aux risques que représentent les installations nucléaires civiles dans un contexte de guerre », affirme Tatiana Kasperski.

« C’est la première fois dans l’histoire qu’une guerre se déroule sur le territoire d’un pays qui a une vaste infrastructure nucléaire, allant de l’extraction d’uranium à l’exploitation de centrales nucléaires en passant par le stockage de déchets radioactifs », poursuit la chercheuse. Et elle dénonce « les filières nucléaires européennes et françaises notamment qui continuent à faire du business avec Rosatom (…) facilitant en quelque sorte le terrorisme nucléaire de la Russie en Ukraine ».
Pour Martin Pohl, la catastrophe de Tchernobyl et la guerre menée par la Russie en Ukraine montrent qu’une « utilisation civile sûre du nucléaire à 100 %, ça n’existe pas. Accepter le risque nucléaire est un choix de société. En France, on est prêt à l’accepter, pas en Allemagne par exemple. (…) A mon sens, une guerre sur le sol européen, c’est une catastrophe inimaginable. Avec ou sans centrale nucléaire ».
De son côté, Tatiana Kaspersky souhaite « que l’on intègre les risques militaires, et pas seulement terroristes, sur les installations nucléaires civiles dans nos débats autour des risques et des bénéfices de la filière nucléaire ».
Une réflexion aux allures d’urgence. Durant les cinq semaines de conflit qui ont opposé l’Iran à Israël et aux Etats-Unis, la centrale nucléaire iranienne de Bouchehr a été visée au moins quatre fois. Ces frappes n’ont fait ni dégâts ni victimes mais ont provoqué le départ des techniciens russes qui participaient à son fonctionnement.
Source:
www.france24.com



