Communistes d’Asie : l’Orient est-il toujours rouge ?

Les régimes se réclamant du communisme en Asie — Vietnam, Laos, Corée du Nord — ont si peu en commun entre eux, et moins encore avec Marx, que l’étiquette a perdu tout sens analytique : derrière elle se cachent un ethno-nationalisme racialiste à Pyongyang et un développementalisme assumé à Hanoï et Vientiane.

La Corée du Nord n’est pas un État communiste mais un régime d’extrême droite racialiste : le songbun, système de castes héréditaires, est l’antithèse de ce que Marx a théorisé, et les donju — une classe capitaliste de fait — prouvent que l’économie informelle a largement supplanté la planification socialiste.

Le Vietnam et le Laos suivent la voie des États développementalistes asiatiques — Singapour, Corée du Sud de Park, Japon de la haute croissance — se légitimant par la croissance du PIB et la réduction de la pauvreté, non par le marxisme-léninisme.

Romain Blachier

Les derniers régimes se réclamant du communisme en Asie — Vietnam, Laos, Corée du Nord, la Chine fera l’objet d’un article à part — ont si peu en commun entre eux, et moins encore avec Marx, qu’on peut se demander si le terme a encore un sens analytique. Derrière l’étiquette, des trajectoires très différentes : un ethno-nationalisme d’extrême droite déguisé à Pyongyang, un développementalisme à Hanoï et Vientiane.

Quand on parle de « pays communistes » en Asie, on regroupe sous un même mot deux réalités que tout sépare. Le Vietnam négocie des accords de libre-échange avec l’Union européenne et vise un PIB par habitant proche de 5 000 dollars. Le Laos ouvre des zones économiques spéciales financées par Pékin. La Corée du Nord, de son côté, parle de pureté du sang et emprisonne trois générations d’une même famille pour un propos jugé dissident. Qu’ont-ils en commun, à part un drapeau mettant en valeur le rouge et un parti à vocation à gouverner pour toujours ? Pas grand-chose.

Corée du Nord : le nationalisme racial sous le drapeau rouge

La thèse la plus provocante, et à mon sens la plus juste, sur la nature réelle du régime nord-coréen est venue de B.R. Myers, dans The Cleanest Race (2010)1. Une lecture reprise par Benjamin R. Young dans White Juche (2023) : la RPDC ne serait pas un État communiste, ni même un État stalinien classique, mais un régime d’extrême droite racialiste qui a conservé l’appareil organisationnel du communisme — le rouge, le rôle léniniste du parti, la rhétorique anti-impérialiste — tout en le remplissant d’un contenu radicalement différent.

L’argument de Myers repose sur l’analyse de la propagande interne, celle destinée aux Nord-Coréens eux-mêmes et non aux étrangers

Ce qu’on y trouve n’a rien de marxiste. Pas de lutte des classes, pas de prolétariat international, pas de matérialisme dialectique. On y trouve un peuple défini par sa pureté raciale et la nécessité de la préserver, un leader paternel qui protège une nation-enfant innocente et vulnérable, une stabilisation sociale par la naissance, et un monde extérieur intrinsèquement menaçant parce qu’impur. Les racines intellectuelles de cette idéologie, Le Juche, cette philosophie d’autosuffisance qui a remplacé le marxisme dans la constitution, est d’ailleurs isolationniste et prône un coréanocentrisme radical.

Qu’y a-t-il de marxiste, au sens substantiel du terme, dans le fonctionnement réel de la Corée du Nord ? Le projet d’une société sans classes ? Le songbun, qui hiérarchise toute la société, est un système de castes héréditaires — l’antithèse de ce que Marx a théorisé2. L’idéologie officielle, constitution après constitution, congrès après congrès, même si le dernier a remis au goût du jour un certain vocabulaire communisant, n’est même plus le marxisme-léninisme mais le kimilsungisme-kimjongilisme, auquel s’ajoutent les cinq principes de Kim Jong-un : un culte de la pensée dynastique. Ce que les chercheurs qui maintiennent l’étiquette « communiste » décrivent, ce sont des structures institutionnelles héritées — le contenant — pas un contenu idéologique vivant. Avoir un parti unique et une économie d’État ne suffit pas à faire un régime communiste, pas plus que la Birmanie des généraux ou la Libye de Kadhafi n’étaient communistes malgré leurs économies étatisées. La question n’est pas de savoir si le Parti du travail de Corée ressemble à un parti communiste. Elle est de savoir s’il agit comme tel. La réponse est non.

Le songbun ou la caste comme politique

Le songbun illustre cette contradiction. Mis en place dès les années 1950, il classe l’intégralité de la population en catégories héréditaires, « loyal », « hésitant », « hostile », en fonction non pas de la position de classe au sens marxiste, mais de ce qu’ont fait les ancêtres pendant la colonisation japonaise et la guerre de Corée. Être descendant d’un propriétaire terrien ou d’un collaborateur, c’est être marqué à vie, soi-même et ses enfants. Le songbun détermine l’accès au logement, à l’alimentation, à l’éducation, aux carrières, et même au mariage.

Un système de castes héréditaires, dans une société marxiste, c’est un oxymore. Le songbun est en réalité bien plus proche des classifications raciales et généalogiques des régimes fascistes que de quoi que ce soit d’autre.

Les donju : le capitalisme qui ne dit pas son nom

La faille la plus criante du système nord-coréen est probablement celle des donju, ces « maîtres de l’argent » qui constituent aujourd’hui une classe capitaliste de fait. Apparus pendant la grande famine des années 1990, quand l’effondrement du système de distribution alimentaire a forcé la population à se tourner vers les marchés informels, les jangmadang, les donju ont prospéré en occupant tous les interstices que l’État ne pouvait plus combler.

Leur rôle a changé de nature sous Kim Jong-un.

Les donju ne sont plus seulement des commerçants de marché noir

Ils investissent dans la construction immobilière en association avec des entreprises d’État, achètent et revendent des appartements — théoriquement propriétés exclusives de l’État — à Pyongyang pour des dizaines de milliers de dollars, financent des réseaux de transferts d’argent et opèrent comme une proto-bourgeoisie dans un pays qui interdit officiellement la propriété privée. Comme le rapporte Daily NK, les autorités nord-coréennes encouragent elles-mêmes les investissements des donju dans les programmes de construction de logements pour pallier les manques de financement public. Les donju fortunés se font attribuer des maisons individuelles après avoir investi dans ces projets, puis les revendent si une meilleure opportunité se présente.

Ce qui se passe avec le logement est particulièrement révélateur. En droit, tous les logements appartiennent à l’État et sont attribués par les comités populaires, c’est même sans doute le dernier élément réellement communiste du régime. En fait, un marché immobilier informel existe depuis au moins deux décennies, avec des courtiers, des prix de marché et des transactions secrètes. Les appartements de standing à Pyongyang ou Sinuiju se négocient à des prix qui n’ont rien à envier à certaines villes de pays en développement. Détail ironique : c’est souvent la proximité géographique avec un marché informel qui fait monter le prix d’un appartement.

Les donju entrent en collision frontale avec le songbun. L’argent devrait, en théorie, ne rien pouvoir contre la caste. Dans les faits, les donju achètent des passe-droits, corrompent les cadres locaux, obtiennent pour leurs enfants des placements normalement réservés aux familles « loyales ». Fait remarquable : une partie significative des donju vient précisément des groupes historiquement discriminés par le songbun, populations frontalières, familles classées « hostiles », qui ont mis à profit leur exclusion du système officiel pour investir le commerce informel (Pullen, 2017). Le mécanisme est celui du name lending : les donju financent des activités enregistrées au nom d’entreprises d’État ou de cadres du parti, créant une propriété privée de fait sous couverture étatique.

La Corée du Nord n’est pas un État communiste qui prétend utiliser le capitalisme pour faire avancer ses objectifs, comme l’affichent les autres marxismes asiatiques au pouvoir. C’est un État ethno-nationaliste qui tolère des poches de capitalisme parce qu’il n’a pas les moyens de s’en passer. 38 North notait en septembre 2025 que la lutte pour le contrôle des marchés entre l’État et les acteurs privés est devenue un enjeu central de la politique intérieure nord-coréenne. Détail piquant : de tous les régimes que nous regardons dans cet article, alors que c’est le plus autoritaire, c’est le seul qui entretient un multipartisme de façade, avec deux partis croupion en plus de celui dirigeant l’État. Au passage il est tout à fait possible que, depuis la désignation de la Corée du Sud comme État ennemi et la dissolution du Front pour la Réunification de la Patrie en 2024, ainsi que le renforcement du rôle du parti par Kim Jong-un, ces organisations n’existent plus réellement du tout, certains députés du PTC étant juste remaquillés en membres de désormais inexistants partis mineurs.

Vietnam et Laos : des partis devenus développementalistes

L’histoire est tout autre en Asie du Sud-Est continentale. Une partie de la littérature académique décrit le Vietnam comme un « régime communiste qui s’est transformé en État développementaliste », comme si les deux coexistaient. Là encore, il faut distinguer le contenant du contenu. Oui, le PCV maintient son monopole constitutionnel, sa référence au marxisme-léninisme dans les textes fondateurs, son contrôle de l’appareil sécuritaire. Mais que reste-t-il de marxiste dans ce que fait le parti ? Le Vietnam accueille Samsung, Intel et Nike dans ses zones industrielles, compte ses milliardaires en dollars, négocie des accords de libre-échange avec l’Union européenne et vise une croissance à deux chiffres par l’attraction des investissements directs étrangers. Sa constitution protège d’ailleurs spécifiquement les entreprises étrangères contre la nationalisation (art. 51) : le Vietnam a donc bâti un bouclier constitutionnel destiné aux IDE que la plupart des pays n’offrent pas à leurs propres investisseurs.

Le Vietnam ou le développementalisme nationaliste

La politique du Doi Moi de 1986 est souvent présentée comme le tournant. C’est vrai sur le plan économique : ouverture aux investissements étrangers, autorisation des entreprises privées, intégration progressive aux chaînes de valeur mondiale. Mais la vraie matrice du PCV est plus ancienne et plus profonde. Dès ses débuts contre le colonialisme français, puis pour la réunification du pays face aux États-Unis, le Parti communiste vietnamien a d’abord inscrit son combat et sa légitimité actuelle dans une dimension de lutte nationale. La guerre contre le régime marxisto-raciste radical et anti-vietnamien des Khmers rouges au Cambodge en 1978, et le rétablissement par le Vietnam d’un régime communiste plus classique à Phnom Penh, puis le conflit sino-vietnamien de 1979 ont continué à renforcer cet aspect de parti du succès des luttes nationales.

Depuis le Doi Moi, le PCV fonctionne comme un parti développementaliste autoritaire. Son modèle n’est pas Cuba, pas Marx, pas l’URSS, pas la Corée du Nord, même pas la Chine : c’est Singapour, la Corée du Sud des années Park Chung-hee, le Japon de la haute croissance. Le parti se légitime par la croissance du PIB, la réduction de la pauvreté et l’élévation du niveau de vie. Le Vietnam est passé d’un revenu par habitant de 96 dollars en 1989 à près de 5 000 dollars attendus fin 2025.

Le secrétaire général To Lam, ancien patron de la sécurité publique arrivé au sommet du parti après les purges anticorruptions qui ont décapité une partie de la direction, pousse ce qu’on appelle déjà un « second Doi Moi » : réforme massive de la fonction publique et administrative, objectif de 10 % de croissance annuelle entre 2026 et 2030, ambition de rejoindre les pays à revenu élevé d’ici 2045, célébration du secteur privé. Le vocabulaire est celui du management et de la planification stratégique, pas celui du marxisme-léninisme. La revue communiste officielle Tạp chí Cộng sản publie des articles sur l’environnement des affaires et l’attraction des IDE qui pourraient figurer dans n’importe quel rapport de la Banque mondiale.

Le parti continue de se dire marxiste-léniniste et de maintenir la référence à Hô Chi Minh dans ses textes fondateurs. Mais le contenu de cette référence est devenu purement nationaliste et développementaliste : Hô Chi Minh est célébré comme père de la nation, pas comme théoricien du socialisme. La littérature académique récente est sur ce point convergente : plusieurs études publiées dans des revues peer-reviewed analysent le Vietnam à travers le prisme du developmental state with Vietnamese characteristics (Croissant et al., 2017 ; Tat Yan Kong, 2019, Modern Asian Studies), un État que certains qualifient de hard state qui combine pilotage autoritaire et développementaliste à la manière des tigres asiatiques.

Le Laos : le même modèle, en plus petit et en plus fragile

Le Parti révolutionnaire populaire lao (PRPL) suit une trajectoire quasi identique à celle du PCV, des ressources plus limitées et une dépendance accrue vis-à-vis de ses voisins, le Vietnam d’abord, parrain historique du régime, puisque le parti laotien est l’enfant du vietnamien, la Chine ensuite, qui finance l’essentiel des nouvelles infrastructures, à commencer par la ligne ferroviaire Kunming-Vientiane, et a récemment acheté le système de distribution électrique local, devenu privé contrairement à un nombre considérable de pays du monde n’ayant pourtant rien à voir avec le communisme.

Le PRPL dirige un pays de 7,5 millions d’habitants avec un PIB par tête d’environ 2 100 dollars. Sa légitimité repose sur la promesse de développement, de sortie de la catégorie des Pays les Moins Avancés (PMA) et la stabilité. Le 12e congrès du parti, tenu en janvier 2026, a reconduit Thongloun Sisoulith au poste de secrétaire général et fixé un objectif de croissance de 6 % par an sur la période 2026-2030. Les priorités sont la construction d’infrastructures, l’exploitation des ressources hydroélectriques et minières, et le développement des zones économiques spéciales.

Le marxisme-léninisme, au Laos, est un souvenir protocolaire. Le parti le mentionne dans ses textes officiels comme on mentionne un ancêtre : avec respect, mais sans que cela n’engage à rien. La politique réelle est un mélange de clientélisme, de développementalisme piloté par l’État, d’une petite dose de philosophie bouddhiste, seule originalité doctrinale du PRPL, qui en a teinté son communisme originel, et d’ouverture aux capitaux étrangers, chinois principalement, mais aussi vietnamiens, thaïlandais et sud-coréens. Le Laos est aussi, et c’est un point que l’étiquette communiste rend invisible, un pays dont la dette publique est passée d’un pic de plus de 100 % du PIB à 82 % fin 2025 grâce à des rééchelonnements chinois3, et qui dépend massivement des concessions accordées à des entreprises étrangères. Le modèle ressemble davantage à celui d’un petit État rentier sous perfusion qu’à celui d’une économie socialiste planifiée.

Ce que le mot « communiste » cache

L’usage persistant du mot « communiste » pour regrouper ces régimes a un coût analytique réel. Il masque la nature ethno-nationaliste du régime nord-coréen. Il empêche de voir que le Vietnam et le Laos suivent une voie développementaliste classique sans lien avec Karl Marx, misant sur le fait que le marché va éradiquer la pauvreté. Et il entretient l’illusion d’un bloc idéologique, alors que la diplomatie du bambou qui voit le Vietnam osciller entre Pékin et Washington a prouvé depuis longtemps que le nationalisme prime — surtout quand le parti au pouvoir est celui du prestige de l’indépendance et de plusieurs guerres victorieuses.

Le cas nord-coréen est le plus frappant. Ranger la RPDC parmi les « derniers pays communistes » revient à classer la Libye de Kadhafi (également très présente dans l’économie) parmi les démocraties directes où les masses dirigent seules, au motif que c’était écrit dans sa constitution. Ce qui structure le pouvoir à Pyongyang, c’est une idéologie de la pureté raciale, un système de castes héréditaires et un culte du leader militaire.

La trajectoire du Vietnam et du Laos, ouverture économique, insertion dans les chaînes de valeur mondiale, montée d’une classe moyenne, est celle des États développementalistes asiatiques des décennies précédentes, de la Corée du Sud de Park à Singapour de Lee Kuan Yew, en passant par la Malaisie de Mahathir.

Nos catégories d’analyse sont en retard d’une guerre froide.

Notes

La thèse de Myers, très influente dans le débat public anglo-saxon, demeure contestée dans la littérature académique. Bruce Cumings (Korea’s Place in the Sun), Andrei Lankov (The Real North Korea) et Alzo David-West (« North Korea, Fascism and Stalinism », Journal of Contemporary Asia, 41/1, 2011) défendent une lecture alternative : un stalinisme tardif mâtiné de nationalisme ethnique, trajectoire partagée avec l’Albanie d’Enver Hoxha ou la Roumanie de Ceausescu. Je retiens Myers non comme consensus mais comme grille heuristique pertinente pour saisir l’écart entre l’étiquette officielle et le fonctionnement idéologique réel. ↩
La dimension héréditaire du songbun, documentée notamment par Robert Collins (Marked for Life, HRNK, 2012) et Daniel Tudor, n’est pas sans précédent dans le monde communiste : les purges staliniennes visaient les byvshie ludi — anciennes classes —, et la Chine maoïste a pratiqué la classification héréditaire par chusheng jusqu’à la Révolution culturelle. Ce qui distingue le songbun est sa systématicité institutionnelle et sa persistance sur trois générations. ↩
Selon la consultation Article IV du FMI (décembre 2025), la dette publique laotienne est redescendue à 82 % du PIB fin 2025 grâce à une appréciation du kip, à la croissance et à des reports massifs de service de dette consentis par les créanciers chinois. Le pic de 108 à 118 % atteint en 2023-2024 reste néanmoins le marqueur d’une vulnérabilité structurelle. ↩


Source:

www.revueconflits.com

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