PolitiqueFigures politiquesCorse : « La violence du FLNC était exhibitionniste »

Corse : « La violence du FLNC était exhibitionniste »

ENTRETIEN. Xavier Crettiez, politiste et spécialiste du nationalisme, analyse l’héritage du mouvement clandestin et relativise son influence, cinquante ans après sa création, en mai 1976.

Nuit du 5 mai 1976 : une vingtaine d’explosions retentissent à travers la Corse, mais également sur le continent, à Nice et à Marseille. Cette « nuit bleue », première d’une longue série signée FLNC, pour le Front de Libération Nationale de la Corse, frappe les esprits et marque un tournant politique majeur dans l’île.

Un demi-siècle plus tard, ce sigle synonyme de violence continue de peser sur la société insulaire. Jusqu’à quel point ? Éléments de réponse avec Xavier Crettiez, politiste et spécialiste des violences politiques.

Le Point : Ce 5 mai marque le 50e anniversaire de la fondation du FLNC. En 2014, ce mouvement avait annoncé sa démilitarisation mais des attentats clandestins sont réapparus au cours des dernières années. La page de la violence politique est-elle vraiment tournée en Corse ?

Xavier Crettiez : Il semblerait, en tout cas dans l’intensité que l’on avait connue dans les années 1980. Il y avait, à cette période, des attentats qui se comptaient par centaines chaque année. On observe quelques réminiscences, mais le niveau de violence a considérablement diminué. Le FLNC ainsi que les différentes mouvances ou groupuscules pouvant s’en réclamer sont devenus quasi inexistants, en grande partie faute de militants. L’évolution des moyens techniques de la police, avec l’ADN mais aussi les bornages téléphoniques, a largement compromis l’exercice de cette lutte armée. Pour ces raisons, une résurgence de ces mouvements politico-militaires de haute intensité est assez improbable. Ce qui ne veut pas dire qu’on n’entendra plus le bruit des bombes en Corse.

Cette violence, lorsqu’elle resurgit, rappelle les vieux démons du nationalisme. Cause-t-elle aujourd’hui plus de tort à l’État ou aux autonomistes qui dirigent l’île depuis 2015 ?

Par le passé, l’État a trouvé que le niveau de violence en Corse posait un vrai sujet de trouble à l’ordre public et pouvait remettre en cause la suprématie de son autorité dans l’île. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Ce nationalisme violent peut, en revanche, constituer davantage un problème pour une majorité autonomiste qui a réussi à percer électoralement, en s’appuyant aussi sur un discours de rupture avec ce nationalisme radical pour installer un nationalisme de gestion. Au regard du niveau de violence actuel, ce n’est pas un obstacle même si les dernières positions du FLNC ont rappelé que ce nationalisme de gestion n’a pas répondu à tous les espoirs qui ont été placés en lui. La rupture avec les autres mandatures de droite ou de gauche n’a pas vraiment eu lieu, ce qui a pu, du reste, alimenter une frustration qui s’exprime sous la forme d’un nationalisme plus radical.

Le FLNC n’était pas dans une logique de franche rupture avec la France.

La décision du FLNC de mettre un terme à ses actions militaires, en 2014, a-t-elle facilité l’accession des nationalistes au pouvoir ?

Incontestablement. Les clandestins avaient d’ailleurs souligné qu’ils voyaient dans ce processus de retrait une étape vers le règlement politique de la question corse. Ils ne voulaient pas entraver l’accession au pouvoir des nationalistes, dominés par le courant autonomiste. Ce qui conforte ma conviction : le FLNC n’était pas dans une logique de franche rupture avec la France ni même d’indépendance, mais voulait faire tomber le système claniste corse pour avoir sa part du gâteau dans les structures politico-administratives de l’île. De ce point de vue, il a plutôt réussi.

L’émergence du FLNC, dans les années 1970, a été concomitante au développement de la criminalité organisée en Corse. D’anciens chefs clandestins, comme Léo Battesti, estiment aujourd’hui que ces pratiques violentes ont « fait le lit » de la mafia…

Le FLNC a emporté son lot de dérives, comme l’impôt révolutionnaire qui consistait à racketter des entreprises et des continentaux pour financer la lutte armée. L’État a longtemps eu la focale totalement dirigée vers les nationalistes, sans voir émerger, dans l’ombre, la grande criminalité, qui a sans doute tiré profit de cette situation. Pour autant, tous les clandestins n’étaient pas des gangsters, et inversement.

Je crois, en revanche, que le FLNC a une part évidente de responsabilité dans l’acculturation de la société corse à la violence et dans l’acceptation de cette violence. Dans les années 1980 et 1990, il a largement participé à une sorte de glorification de la violence qui se retrouve aujourd’hui encore jusque dans les panneaux de signalisation routière criblés de balles ou les tags et fresques à la gloire du ribellu. Cela se retrouve, notamment chez certains jeunes, avec une forme de culte des armes ou de folklorisation de la lutte armée qui s’illustre notamment dans les cartes postales, porte-clés, et autres serviettes de plage, alimentant commercialement le mythe du ribellu.

On a joué davantage au terroriste qu’on ne l’était réellement.

Quelle est la singularité du FLNC par rapport à d’autres groupes clandestins, comme l’IRA en Irlande, ou l’ETA au Pays basque ?

Ces groupes armés ont été des mouvements hautement criminogènes. On a compté, pour l’ETA, près d’un millier d’assassinats. Le nombre de victimes de l’IRA a été évalué à 3 500 morts. En Corse, nous ne sommes pas du tout dans ce niveau de violence. Le volume d’attentats – environ 10 000 – est certes colossal, mais les dommages humains l’ont été beaucoup moins. Le FLNC a su, malgré tout, maîtriser son niveau de violence : 98 % des attentats à l’explosif n’ont jamais fait de victimes. Sa période la plus violente a été celle de la « guerre fratricide », dans les années 1990. Le FLNC, finalement, a beaucoup plus tué de nationalistes que de policiers, contrairement aux autres mouvances armées.

Par ailleurs, ce n’est pas du terrorisme aveugle, visant à tuer des civils pour inspirer la peur. C’est parce que cette violence était contrôlée que le FLNC l’a théâtralisée, avec une surexposition singulière. L’épisode le plus connu de cette exhibition de la violence restera la conférence de presse de Tralonca, en 1996, où 600 hommes armés étaient apparus au cœur de la nuit pour annoncer une trêve. On a joué davantage au terroriste qu’on ne l’était réellement.


Source:

www.lepoint.fr

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