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Coupe du monde de l'Esport à Paris : "Il y a une hyper-dépendance du secteur à l'argent saoudien"

Paris est cet été la capitale mondiale du jeu vidéo compétitif : elle accueille la Coupe du Monde d’Esport : plus de 2 000 joueurs professionnels s’affronteront, jusqu’au 23 août prochain, sur 24 jeux, au rang desquels League of Legends, Fortnite ou encore Street Fighter.

Car en fait de coupe du monde, il s’agit plutôt des Jeux olympiques de l’Esport. Organisés par l’Arabie saoudite, ils devaient à l’origine se tenir à Riyad, mais ont dû être délocalisés en urgence en raison de l’instabilité au Moyen-Orient. C’est donc à Paris que la compétition prend finalement place. Elle a débuté mercredi, avec une cérémonie d’ouverture réunissant Aya Nakamura, DJ Snake ou encore Theodora. Des têtes d’affiche qui doivent incarner l’envergure que prend l’esport : la compétition promet un cashprize de 75 millions de dollars pour les vainqueurs. Une somme astronomique qui rappelle aussi une réalité : c’est l’Arabie saoudite qui maintient ce secteur sous perfusion. Une bonne opération pour la France.

Une bonne opération pour la France

Pour le gouvernement français, c’est évidemment une bonne opération : si l’Esports World Cup se déroule à Paris, elle reste entièrement financée par l’Arabie saoudite. L’occasion de soutenir à peu de frais la filière, d’attirer les investissements et d’engranger les retombées économiques.

L’accueil de la Coupe du Monde d’esport par la France n’a pourtant rien d’illégitime : depuis 2016 et la loi pour la République numérique, l’hexagone dispose d’un cadre législatif dédié à la discipline, une originalité quasi unique au monde. Pour Nicolas Besombes, maître de conférences en sociologie du sport à l’Université Paris Cité, le pays est précurseur en matière d’esport : « L’accueil de grands événements sportifs date du milieu des années 2010. On avait déjà accueilli des étapes des championnats du monde de League of Legends, ou de grandes compétitions internationales. Ça s’est accéléré à la suite du confinement et du Covid, donc ce n’est pas tout à fait nouveau ».

Le sociologue pointe toutefois une nouveauté : « L’équipe présidentielle est conseillée par des gens qui sont très fans d’esport et qui ont à cœur de positionner la France sur ces sujets-là. Même si, en toute transparence, je ne serais pas étonné qu’il y ait aussi une forme d’instrumentalisation de l’esport, pour montrer que le gouvernement actuel est plutôt jeune, et qu’il parle aux jeunesses françaises actuelles ».

Des clubs français sous perfusion saoudienne

Même si des politiques publiques existent et facilitent le développement de l’esport sur le territoire, elles ne permettent cependant pas à de nouveaux clubs d’émerger, précise encore le sociologue. En France, on compte ainsi trois grandes écuries : Vitality, Karmine Corp et Gentle Mates. Trois clubs qui joueront cette année à domicile, et qui dépendent eux aussi, en partie, des financements de l’Arabie saoudite, ajoute encore Nicolas Besombes : « Il y a un programme des clubs partenaires : une quarantaine de clubs bénéficient d’un soutien économique de la part de l’Arabie saoudite. Ça permet aux clubs d’acheter des joueurs ou des équipes qui vont participer à cette Esports World Cup. On parle, pour chaque club partenaire, de montants qui vont d’une petite centaine de milliers de dollars à presque un million pour les plus gros partenaires ».

75 millions de dollars… dans une stratégie à 38 milliards

Ce financement des clubs s’ajoute à celui du tournoi lui-même. Les 75 millions de dollars de récompense pour les vainqueurs viennent quasiment intégralement du Fonds d’investissement public saoudien, et se répartissent en trois enveloppes : 30 millions pour le classement général des clubs, 39 millions pour les vainqueurs de chaque tournoi, et 6 millions pour les qualifications.

Pour Nicolas Besombes, ce financement s’inscrit dans une stratégie bien plus large : « Ça fait partie d’une stratégie beaucoup plus globale, portée par l’Arabie saoudite, qui s’appelle Vision 2030, et dans laquelle l’esport et le jeu vidéo ne sont qu’une petite partie. Depuis maintenant plusieurs années, l’Arabie saoudite investit dans le secteur de l’esport de plein de manières différentes, comme en rachetant des éditeurs de jeux. De manière générale, aujourd’hui, l’Arabie saoudite détient ce qu’on pourrait qualifier toute la verticale de l’esport, c’est-à-dire des créateurs de jeux jusqu’aux joueurs, en passant par les organisateurs des tournois et des clubs qui participent à ces tournois ».

« Il y a une hyper-dépendance du secteur à l’argent saoudien »

Au total, à travers ce plan, l’Arabie saoudite a investi 38 milliards de dollars dans le secteur du jeu vidéo, avec l’objectif de faire du royaume le hub mondial du gaming d’ici 2030. Une stratégie qui trouve un terrain favorable : celui d’un secteur en crise, à la santé financière fragile, où les structures peinent à dégager des bénéfices, quand elles ne sont pas franchement déficitaires. Une situation dont Riyad tire pleinement parti, selon le sociologue : « L’Arabie saoudite profite d’une situation qui est dramatique en fait pour l’esport : il n’y a pas de modèle économique pérenne ! Il y a beaucoup de clubs qui ont cessé leurs activités aujourd’hui en France et c’est la même chose partout dans le monde. L’Arabie saoudite a bien perçu que la plupart des acteurs de l’esport étaient particulièrement fragiles et précaires, eh bien aujourd’hui elle profite de cette situation pour financer le secteur en lui proposant de l’aide… C’est une aide que le secteur ne peut pas refuser parce que c’est une source financière qui peut permettre de sauver des emplois, sauver des activités. Et ça fragilise d’autant plus le secteur parce que ça vient concentrer tous les actifs au même endroit : tout le secteur, finalement, est dépendant de l’argent de l’Arabie saoudite ! Mais ce programme de soutien va bien s’arrêter à un moment donné… Aujourd’hui, ça crée effectivement une hyper-dépendance du secteur à l’argent saoudien ».

Un modèle économique qui ne fonctionne toujours pas

Cette dépendance s’explique par une fragilité structurelle du secteur. Contrairement au football, l’esport n’a ni droits de diffusion télé, ni billetterie, ni même paris sportifs en France. Sa principale ressource, c’est le sponsoring, c’est à dire le premier budget sacrifié en temps de crise, rappelle Nicolas Besombes : « Pour l’esport, il n’y a pas de droits de diffusion : il n’y a aucune chaîne de télé qui se bat pour pouvoir faire monter les enchères pour faire en sorte que ça puisse passer à la télé. Aujourd’hui, tout l’esport se passe principalement sur des plateformes en ligne, la principale étant Twitch. C’est même la seule ». Cette situation de monopole ne permet pas de créer des droits de diffusion pour apporter de l’argent au secteur, pas plus qu’une billetterie, en l’absence de stades pour apprécier les matchs des compétitions. « Dans l’esport en France, il n’y a pas de pari e-sportif qui soit autorisé », poursuit le sociologue. « C’est une source de financement qui n’existe pas non plus. L’esport, sa principale source de financement, c’est le sponsoring et ensuite le merchandising… et à chaque crise économique, les sponsors se retirent ».

Face à cette impasse, plusieurs pistes sont envisagées : le passage à des contenus payants, la diversification des revenus, ou une meilleure répartition de la valeur entre joueurs, clubs et éditeurs de jeux, ces derniers captant l’essentiel des recettes du secteur.

Le prix du soft power

Mais en attendant de trouver une voie de sortie, le milieu reste ultra dépendant de la stratégie de soft power de Riyad. Une stratégie qui porte donc ses fruits aujourd’hui, mais qui ne doit pas faire oublier le bilan de l’Arabie saoudite en matière de droits humains, regrette Nicolas Besombes : « L’Arabie saoudite est une dictature, c’est le deuxième pays qui fait le plus d’exécutions par an, l’année dernière c’était 355 exécutions. Cela veut dire que pendant les 7 semaines de compétition, il y a près de 35 personnes qui vont être exécutées pendant que tout le monde sera en train de faire la fête autour du jeu vidéo… Je suis le premier à défendre l’idée qu’il faille que la France ait des politiques publiques dédiées à l’esport, mais à quel prix ? Est-ce que c’est au prix de renier nos valeurs et de s’acoquiner avec un pays qui va potentiellement exécuter encore une trentaine ou une quarantaine de personnes pendant que nous, on accueille cet événement ? »

En attendant, la France a fait de l’accueil de cette Coupe du Monde le point de départ « d’une ambition française pour développer l’écosystème du jeu vidéo » pour développer l’écosystème du jeu vidéo. Lors d’une conférence de presse, en amont de la cérémonie d’ouverture de l’événement, la ministre des sports Marina Ferrari s’est félicitée du « véritable partenariat de confiance en train de se construire » entre l’Arabie saoudite et la France…

L’Élysée anticipe ainsi des retombées économiques de plusieurs centaines de millions d’euros… Un chiffre très optimiste. Suffisant pour mettre de côté, peut-être, les accusations d’esport washing…


Source:

www.radiofrance.fr

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