Entre ces patients et les chercheurs à l’initiative de la conférence, le dialogue semble impossible. « C’est désolant « , lâche Brigitte Ranque, professeure de médecine interne à l’université Paris Cité et coorganisatrice de la rencontre. Cette dernière tient à souligner que « c’est pourtant pour les malades » qui font face depuis des mois, parfois des années, à une fatigue écrasante, un brouillard cognitif ou des douleurs invalidantes qu’elle travaille sans relâche. D’après les estimations de Santé publique France, 4 % de la population souffrirait de symptômes persistants de Covid-19, au-delà de trois mois après l’infection aiguë.
Des symptômes minimisés ou attribués à l’anxiété
Si cette conférence scientifique a démarré dans un tel climat, c’est parce que de nombreux patients ont vécu des années d’errance médicale, durant lesquelles leurs symptômes ont parfois été minimisés ou attribués à l’anxiété. Une partie d’entre eux estime donc que deux visions irréconciliables du Covid long s’affrontent : d’un côté, une maladie biologique qui nécessiterait des traitements ciblés ; de l’autre, une approche purement psychologique.
Or, les résultats présentés le 23 avril montrent que cette lecture est réductrice. Après quatre ans de travaux, les équipes de chercheurs issus des six pays européens participant au Long Covid EU Project ont toutes martelé que « les symptômes étaient bien réels « . Mais « nous n’avons pas identifié de marqueur biologique spécifique ni de mécanisme physiopathologique permanent « , a expliqué Helena Liira, médecin à l’hôpital universitaire d’Helsinki (Finlande) et coordinatrice du consortium. C’était pourtant l’hypothèse de départ. « Et nous avons utilisé toutes les techniques pour comprendre cette maladie, souligne Giuseppe Balistreri, chercheur à l’université d’Helsinki. Nous avons mené des études mécanistiques de tous types – virologiques, immunologiques, génomiques, métaboliques, sur le microbiote… » Les équipes ont aussi cherché des traces d’infection virale dans le cerveau. « Nous observons des niveaux extrêmement faibles, autour de 0,001 % des neurones, très loin de ce que l’on voit avec des virus comme Zika « , explique-t-il. Et d’après le consortium européen, les quelques anomalies observées, notamment métaboliques ou immunitaires, n’ont rien de suffisamment spécifique pour faire émerger un biomarqueur clair du Covid long.
Des résultats négatifs qui ne conduisent pas pour autant les chercheurs à considérer les symptômes comme imaginaires. « Ce n’est pas dans la tête des patients, c’est dans leur cerveau que cela se passe « , résume Cédric Lemogne, psychiatre à l’Hôtel-Dieu et coorganisateur de la conférence. Selon les membres du consortium européen, l’infection agirait comme un déclencheur initial : face au virus, le cerveau active un système de défense normal – fatigue, douleurs, troubles de la concentration, perte d’énergie. Mais chez certains patients, cet état d’alerte persisterait même après la disparition de l’infection, continuant à entretenir les symptômes.
Cette hypothèse est notamment alimentée par plusieurs facteurs de risque observés dans les grandes cohortes de patients. Une étude française, publiée en 2023 dans les Annales médico-psychologiques, a ainsi montré que des symptômes anxieux ou dépressifs présents au début de la pandémie étaient associés à un risque accru de développer un Covid long. Non pas parce que les symptômes seraient « imaginaires », insistent les chercheurs, mais parce que certains états psychologiques pourraient favoriser le maintien de cet état d’alerte cérébral après l’infection.
D’autres indices viennent nourrir cette hypothèse. Les personnes infectées lors de la première vague, au moment de l’incertitude extrême des débuts de la pandémie, semblent avoir davantage développé de formes prolongées. « Ce résultat a été reproduit à quatre reprises « , assure Cédric Lemogne.
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L’approche biopsychosociale gagne du terrain
Tous ces éléments « plaident pour une approche biopsychosociale du Covid long « , estime le psychiatre. Celle-là même que certains patients récusent totalement. La Haute Autorité de santé préconise d’ailleurs une prise en charge globale, associant traitement des symptômes, soutien psychologique, rééducation personnalisée et accompagnement social. Parce que ne pas connaître les mécanismes d’une maladie n’a jamais empêché de mettre au point des traitements. Une piste consiste à « réentraîner » progressivement le cerveau, afin qu’il cesse d’emprunter ces circuits d’alerte devenus inadaptés après l’infection, comme l’a expliqué Silje Endresen Reme, professeur de psychologie de la santé à l’université d’Oslo (Norvège).
En novembre 2024, une revue systématique publiée dans le BMJ concluait d’ailleurs que les thérapies cognitivo-comportementales et de réadaptation figuraient parmi les approches les mieux étayées à ce jour pour améliorer les symptômes du Covid long. Mais ces conclusions ont été contestées, comme l’approche biopsychosociale, et pas seulement par des patients.
Plusieurs équipes internationales continuent d’explorer des mécanismes biologiques persistants. Fin mai, une équipe de l’université Yale (États-Unis) dirigée notamment par l’immunologiste Akiko Iwasaki, a rapporté dans Cell des résultats suggérant qu’une partie des patients pourraient présenter un mécanisme auto-immun.
La piste des mécanismes biologiques toujours explorée
Les chercheurs ont identifié des auto-anticorps ciblant des tissus nerveux et montré que leur transfert à des souris provoquait des symptômes rappelant le Covid long. Pour le spécialiste, ces résultats ne constituent pas une explication unique de la maladie, mais suggèrent qu’une cause biologique pourrait être impliquée. D’autres travaux continuent d’explorer la persistance virale, les anomalies immunitaires ou les troubles vasculaires. Le vaste programme américain Recover poursuit des essais cliniques ciblant spécifiquement la persistance du Sras-CoV-2 dans l’organisme.
Derrière ces controverses, les chercheurs convergent toutefois vers une idée : il n’existerait pas un Covid long, mais plusieurs. Une étude parue en janvier dans EClinicalMedicine décrit ainsi plusieurs grands profils de patients : certains dominés par le brouillard cognitif et la fatigue, d’autres par des atteintes respiratoires, cardiovasculaires ou multisystémiques. Six ans après le début de la pandémie, le défit désormais de comprendre quels mécanismes se cachent derrière cette même étiquette ; et pourquoi le Covid long nécessitera probablement, selon les patients, des stratégies thérapeutiques différentes.
Des symptômes persistants pas si inédits
Le Covid long n’est pas une exception. La persistance de symptômes physiques malgré la guérison biologique est même quelque chose de fréquent en médecine. La grippe, la mononucléose due au virus Epstein-Barr ou encore le Sras sont également concernés par ce phénomène. Des tableaux proches ont aussi été décrits dans la fibromyalgie, caractérisée par des douleurs diffuses, une fatigue chronique et des troubles cognitifs persistants. Comme les patients souffrant de Covid long aujourd’hui, ceux atteints de fibromyalgie racontent d’ailleurs souvent une même longue errance médicale, le sentiment de ne pas être cru et des symptômes parfois renvoyés, à tort, à de l’anxiété faute de biomarqueur clair.
« Le modèle biomédical est extraordinairement efficace pour certaines maladies, mais pas pour toutes, déclare le psychiatre et neuroscientifique Cédric Lemogne. Dans l’opinion publique, les explications biologiques restent perçues comme plus légitimes que les explications psychologiques », ajoute-t-il. Alors, certes, les symptômes persistants post-infectieux existaient bien avant le Covid-19… mais il pourrait contribuer à faire sortir de l’ombre des maladies longtemps restées dans un angle mort de la médecine.
Source:
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