Analyses & EnquêtesDu Shakhtar Donetsk à Volodymyr Zelensky : la métamorphose de Rinat Akhmetov, insubmersible...

Du Shakhtar Donetsk à Volodymyr Zelensky : la métamorphose de Rinat Akhmetov, insubmersible « parrain » du Donbass

Rinat Akhmetov s’exprime rarement. Mais, fin mai 2026, la première fortune d’Ukraine a accordé une interview fleuve au quotidien britannique The Guardian, pour fêter le 90e anniversaire du Shakhtar Donetsk. Son club de foot est devenu l’un des symboles de ce pays en guerre. Et depuis l’invasion russe du Donbass, le Shakhtar ne peut plus jouer à domicile. Le stade de Donetsk, qui a coûté 400 millions de dollars à l’oligarque, a été endommagé par des bombardements russes et confisqué par les séparatistes.

Rinat Akhmetov assure avoir tout de suite tenu tête aux envahisseurs : « Lorsque l’occupation a commencé en 2014, j’ai pris la parole à la Donbass Arena, lançant aux marionnettes du Kremlin : « Vous ne valez rien, vous êtes des terroristes. Il faut vous chasser, vous trompez le peuple. Vous menez le Donbass à sa perte. » Devenu « nomade », son club a su rester performant, atteignant, cette année, la demi-finale de la Ligue Europa Conférence. Il s’est aussi qualifié pour la prochaine Ligue des champions et a entamé des discussions pour disputer ses matchs « à domicile » à Brentford, en Angleterre.

Propriétaire du club depuis 1996, il en a fait un véritable outil de résistance. « Le Shakhtar a toujours été pro-ukrainien, toujours patriotique. En 2007, alors que la situation était très différente dans le Donbass, nous avons créé un nouvel emblème où l’on pouvait lire « Shakhtar » en ukrainien plutôt que « Shakhtyor » en russe. » Mais Rinat Akhmetov semble légèrement réécrire l’histoire alors qu’au même moment, il militait au sein d’un parti prorusse. Mais, à l’image du Shakhtar, l’insubmersible « parrain » du Donbass a réussi sa mue. Au point de se rendre indispensable au président ukrainien Volodymyr Zelensky.

L’ascension du natif de Donetsk, issu d’une famille de Tatars de la Volga, est intimement liée à celle de l’ancien président du Shakhtar, Akhat Braguine. Cette figure criminelle locale, surnommée « Alik le Grec », meurt en 1995, lors d’un attentat à la bombe, qui a lieu dans les loges VIP du stade. Son protégé y échappe de peu. « C’était un ami proche. Je le suivais et j’étais à cinq secondes d’être touché par l’explosion, à cinq secondes de la mort », se souvient-il.

La disparition de son mentor ouvre à Rinat Akhmetov un espace de pouvoir inédit au sein du Donbass, qu’il sait exploiter, sur fonds de privatisations industrielles sauvages. Présent d’abord dans le secteur gazier, l’oligarque acquiert plusieurs actifs miniers avec des associés, dont il se sépare vite pour créer son groupe System Capital Management. Durant les années 2000, il nettoie son image et met à distance les pratiques violentes des « clans de Donetsk ». « Il a eu une stratégie réfléchie de légitimation de son business, structuré selon les standards occidentaux », assure un diplomate européen.

Si le siège de SCM est à Donetsk, ses acquisitions se font par le biais de sociétés chypriotes. Le groupe devient un conglomérat tentaculaire, avec la création du producteur d’énergie DTEK et du mastodonte de l’acier Metinvest. Suivent des rachats dans la banque, les télécoms, l’agriculture, l’immobilier ou les médias. En 2006, Rinat Akhmetov est aussi élu au Parlement, sous la bannière prorusse du Parti des régions, qu’il finance. Il abandonnera son siège au bout de six ans. « Monsieur Akhmetov a publiquement reconnu que sa décision de se faire élire était une erreur », expliquent aujourd’hui ses communicants.

Elle a en tout cas servi son business, qui atteint son apogée sous la présidence de son « poulain », Viktor Ianoukovitch (2010-2014). « Au plus fort de sa puissance, SCM contrôlera plus de 500 entreprises et générera annuellement l’équivalent de 10 % du PIB ukrainien », précise Sébastien Gobert, dans son livre L’Ukraine, la République et les oligarques (éd. Tallandier, 2024). Le groupe emploie aujourd’hui encore 150 000 salariés.

L’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 puis l’insurrection séparatiste au Donbass donnent un coup de frein brutal à cette ascension. S’il tente initialement de jouer les médiateurs, Akhmetov refuse de cautionner une sécession, qui affaiblirait son business. Dès lors, il perd progressivement le contrôle de ses actifs miniers et sa fortune chute de 15,4 milliards de dollars à 2,3 milliards en 2016, selon Forbes.

L’élection de Volodymyr Zelensky en 2019 n’est pas non plus une bonne nouvelle pour l’oligarque. « S’il ne joue plus de rôle direct en politique, des journalistes locaux ont relevé que des personnalités issues de son clan d’affaires ont soutenu financièrement des candidats de structures politiques héritières du Parti des régions », note le chercheur Paul Cruz, spécialiste des oligarques ukrainiens. En 2021, Zelensky fait voter une loi anti-oligarques, qui force Akhmetov à céder ses licences de télévision. Il accuse même le natif de Donetsk de fomenter un coup d’Etat, ce qui ne sera jamais étayé.

Mais l’invasion russe de février 2022 rapproche les deux hommes. « Rinat Akhmetov a reçu des menaces directes de Vladimir Poutine, qui s’attendait, à tort, à ce qu’il bascule de son côté et facilite sa conquête de l’Ukraine, raconte Étienne de Poncins, ancien ambassadeur de France à Kiev. C’est notamment en le rencontrant, pendant la guerre, que j’ai compris que l’Ukraine n’allait pas céder. Il m’a tout de suite dit : « mon pays est agressé donc je reste. Et effectivement, il est resté à la différence de nombreux autres oligarques ukrainiens qui, au minimum, ont fait des allers-retours avec Londres ou la Côte d’Azur. Le rêve de sa vie est de pouvoir revenir, un jour, à Donetsk et Marioupol, et de tout reconstruire. Il me l’a dit à plusieurs reprises.»

L’aciérie de Metinvest, à Marioupol, utilisée comme base arrière par les soldats ukrainiens, devient le symbole de la résistance. Et DTEK, principal producteur d’électricité, permet au pays de tenir bon. Les intérêts de Rinat Akhmetov et de Volodymyr Zelensky convergent et leurs relations se normalisent. « La dernière fois que je l’ai vu, c’était le 23 février 2022, précise Rinat Akhmetov au Guardian. Il sait que je vis en Ukraine de façon permanente, que je n’ai pas quitté le territoire, et je pense qu’il est au courant de ce que je fais pour soutenir le pays. Il n’y a donc pas eu de tensions depuis. » L’oligarque achève sa mue et va même jusqu’à saluer le « courage » et la « résilience » du Chef de l’Etat.


Source:

www.challenges.fr

Articles récents

Une ville qui a du chien : place au caniparc

Et la première des demandes, c’est de pouvoir jouir...

Erling Haaland

Coupe du monde 2026: "Haaland a les épaules pour...
spot_img

Articles récents

Une ville qui a du chien : place au caniparc

Et la première des demandes, c’est de pouvoir jouir...

Erling Haaland

Coupe du monde 2026: "Haaland a les épaules pour...
Annonce publicitairespot_imgspot_img

« Sur chaque projet, c’est quitte ou double » : jouer au festival d’Avignon, un investissement plus que risqué pour les troupes de théâtres

Pour soutenir le travail de notre rédaction, Challenges vous propose deux options : accepter les cookies ou vous abonner. Vous avez choisi de...

« Cette pratique est interdite » : la DGCCRF met fin aux tarifs flexibles des billets d’avion après achat de Volotea

Pour soutenir le travail de notre rédaction, Challenges vous propose deux options : accepter les cookies ou vous abonner. Vous avez choisi de...

« Tirer parti des évolutions du marché »: le pari Vodafone à 5,1 milliards d’euros de Xavier Niel

Pour soutenir le travail de notre rédaction, Challenges vous propose deux options : accepter les cookies ou vous abonner. Vous avez choisi de...