ActualitésEspionnage par IA : Vladimir Poutine "considère Internet comme une menace"

Espionnage par IA : Vladimir Poutine "considère Internet comme une menace"

La sécurité de Vladimir Poutine menacée par ses propres caméras ? L’assassinat par les États-Unis et Israël du guide suprême iranien Ali Khamenei le 28 février a conduit les services de sécurité russes à désactiver certaines parties du système de surveillance protégeant le président et ses plus proches collaborateurs, rapporte le Financial Times.

D’après le quotidien britannique, ce système distinct des quelque 300 000 caméras qui surveillent les citoyens de Moscou n’a été remis en service qu’après avoir été examiné par des ingénieurs afin de le couper « hermétiquement » d’Internet.

À l’origine de ces mesures de sécurité renforcée, le traçage minutieux du guide suprême iranien dans les mois, voire les années, ayant précédé son élimination. Selon la presse américaine, les services de renseignement israéliens sont parvenus à pirater les caméras de circulation iraniennes pour suivre les mouvements des gardes du corps et des proches du dirigeant de la République islamique.

Cet assassinat a montré comment l’intelligence artificielle (IA) peut traiter des millions d’heures de vidéos provenant de milliers de caméras « pour en extraire des schémas et des secrets à une échelle industrielle », écrit le Financial Times.

En Russie, Internet est depuis des années une source de préoccupation pour Vladimir Poutine. Depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022, le régime a régulièrement eu recours à des coupures de réseau pour renforcer son contrôle sur la population.

« En fonction des événements politiques, des grandes célébrations, d’événements comme le Forum économique international de Saint-Pétersbourg, ou dans les régions frontalières avec l’Ukraine où se déroulent des opérations militaires, des coupures d’Internet peuvent être décidées sans aucune raison avancée – pendant une semaine, deux semaines ou plus », rappelle Ksenia Ermoshina. Pour mieux cerner la paranoïa croissante de Vladimir Poutine vis-à-vis d’Internet et du rôle de l’intelligence artificielle dans les activités d’espionnage, France 24 a interrogé cette chercheuse séniore au Centre Internet et société du CNRS.

France 24 : Que sait-on du système de caméras de surveillance déployé dans la région de Moscou ?

Ksenia Ermoshina : La Russie a commencé à développer un système de caméras « intelligentes » en 2015. Avant cette date, les vidéos étaient enregistrées sur des cartes mémoire, qui pouvaient être extraites et visionnées en cas de crime ou d’événement particulier. Le système était centralisé sur des serveurs et, surtout, il n’y avait pas d’intelligence artificielle : ces vidéos n’étaient pas analysées par l’IA.

En 2015, une société appelée NtechLab, fondée par Rostec – une entreprise pilotée par l’État russe pour renforcer la souveraineté technologique du pays –, a été chargée d’installer des caméras « intelligentes » capables d’analyser les images, de les enregistrer et de les transmettre à un serveur.

Le ministre russe du Développement numérique, des Communications et des Médias, Maksut Shadayev, a déclaré en 2025 que toutes les villes russes n’étaient pas encore équipées de ces caméras.

En 2023, la Russie comptait 508 000 caméras équipées d’intelligence artificielle. Ce n’est pas beaucoup. Moscou disposait bien sûr du plus grand nombre de caméras équipées avec l’IA en Russie, avec 216 000 appareils.

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Moscou a également été la ville pilote de ce projet, le laboratoire Ntech ayant déployé ces caméras dotées d’IA dès 2017 dans la capitale. 74 % des espaces publics sont équipés de ces caméras « intelligentes » : gares routières, stations de métro, musées et, bien sûr, sites gouvernementaux. 90 % des immeubles résidentiels sont équipés de ce type de caméras.

Il est intéressant de noter qu’une collaboration s’est mise en place en Russie entre des fournisseurs d’accès à Internet, comme Rostelecom, et les fabricants de caméras de surveillance. C’est ainsi que la quasi-totalité des bâtiments de Moscou se sont retrouvés sous la surveillance de caméras avec intelligence artificielle.

Il s’agit d’une manière de combiner Internet – un service qui [offre] ce que les citoyens souhaitent – et la surveillance pour renforcer la sécurité. On entend souvent dire que ces caméras permettront d’améliorer la vie quotidienne. Les Russes ne se sont jamais interrogés sur la légalité de cette pratique, ni sur leur droit à la vie privée.

Moscou reste la ville la plus surveillée de Russie. Le ministre des Communications a promis d’installer 5 millions de caméras équipées avec l’IA en Russie d’ici 2030. On en compte actuellement 1,2 million.

Ce système de surveillance pourrait-il se retourner contre le Kremlin ? Dans quelle mesure ce système de surveillance est-il vulnérable à des piratages ?

En Russie, les caméras de surveillance sont souvent piratées, non seulement par les ennemis de la Russie, mais aussi par les Russes eux-mêmes. Des groupes de hackeurs amateurs s’introduisent dans le système pour le plaisir, simplement pour voir ce que les caméras « voient ».

Le système est vulnérable : l’artiste russe Helena Nikonole a même piraté les caméras de bureaux de vote russes. Certaines caméras sont non seulement équipées d’un microphone, mais aussi de haut-parleurs qui leur permettent de diffuser du son.

L’artiste a utilisé les haut-parleurs des caméras pour leur faire diffuser l’hymne national ukrainien. D’autres militants ont mené des actions similaires pour critiquer le régime.

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Nous ne savons pas dans quelle mesure les caméras installées autour du Kremlin sont différentes. J’imagine qu’elles sont plus chères et mieux protégées, mais il est possible d’y accéder par Internet. Dès qu’un appareil numérique est connecté à un réseau central, des failles de sécurité peuvent être exploitées.

La seule façon de sécuriser complètement ces caméras est de les déconnecter d’Internet. Mais elles perdent alors toute utilité. Il est essentiel de disposer d’images en direct, par exemple pour voir qui entre et sort du Kremlin ou qui emprunte les ponts du quartier.

Y a-t-il d’autres signes indiquant une paranoïa grandissante de Vladimir Poutine vis-à-vis d’Internet ?

En observant les coupures de connexion en Russie, mes collègues et moi-même avons remarqué que Vladimir Poutine se protège lors de ses déplacements grâce à l’absence de connexion. Il considère donc Internet comme une menace. Comme il se sent vulnérable, il ordonne la coupure du réseau mobile.

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Les déplacements de Poutine sont très intéressants d’un point de vue anthropologique. Une sorte d’ombre numérique et de silence le suit partout. Lorsqu’il se rend d’une ville à une autre, il y a toujours des coupures d’Internet. On se croirait presque dans un récit de J.R.R. Tolkien.


Source:

www.france24.com

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