Sécurité & JusticeÉvasions lors des sorties culturelles et sportives : halte aux fantasmes !

Évasions lors des sorties culturelles et sportives : halte aux fantasmes !

Le juge des référés a ordonné hier la suspension de l’instruction de Gérald Darmanin qui stoppait provisoirement les sorties culturelles et sportives de détenus, suite à trois évasions survenues en quelques mois. Les réactions assez vives sur les réseaux sociaux révèlent à quel point la réalité de la situation carcérale en France demeure largement ignorée.

Azaliya (Elya Vatel)/AdobeStock

Depuis l’annonce hier de la suspension de la circulaire du ministre de la Justice Gérald Darmanin relative aux sorties culturelles et sportives par le Conseil d’État, les commentaires se déchaînent sur les réseaux sociaux. Deux critiques sont essentiellement formulées. La première : les détenus n’ont pas à se détendre, cela pose la question du sens de la peine et de l’utilisation de l’argent public. La deuxième : si on continue à autoriser les sorties alors qu’il y a des évasions, c’est qu’on préfère le bien-être des criminels à la sécurité des citoyens.

La réalité, c’est d’abord une surpopulation qui constitue une atteinte à la dignité

Commençons par le « bien-être ». Dans des établissements où l’on dort souvent à trois dans 9 m2, parler de bien-être témoigne d’une méconnaissance de la réalité. On dénombrait, en effet, au 1er mars, 87 126 personnes incarcérées pour 63 369 places (Source : Ministère de la Justice cité par Le Monde). Quelques détenus bravaches ont pu tourner des vidéos accréditant l’idée fausse de la « prison club Med », la réalité, documentée par le Contrôleur général des lieux de privation de liberté et sanctionnée par la CEDH (voir par exemple ici), est tout autre : enfermement 23 heures/24, nuisibles en tout genre (rats, cafards, puces de lit), température voisinant les 50° lors des épisodes de canicule…(voir notre article ici). Ceux qui plaident pour une extrême sévérité appellent certainement de leurs voeux des cellules monastiques : un lit, une table, une chaise, bref, un lieu dépouillé de tout confort. Même les plus radicaux ne supporteraient pas la vision de la réalité dans certains établissements : cellules dégradées, humidité, promiscuité, matelas au sol coincé entre la plaque de cuisson et le WC…Ce n’est pas dur, c’est indigne.

Les événements sportifs et culturels annulés sur plusieurs mois

Passons aux sorties. Non, il ne s’agit pas d’aller au cinéma le samedi soir ou au match de foot aux frais du contribuable qui, lui, ne peut pas se payer ces divertissements. On parle d’événements ponctuels, organisés par l’administration elle-même ou des partenaires, dans un objectif précis : préparer la réinsertion. Cela concerne les personnes condamnées à moins de cinq ans de prison, ou celles qui ont déjà effectué la moitié de leur peine si elles ont été condamnées à une durée supérieure d’emprisonnement. L’objectif ? Contribuer à limiter la récidive en réhabituant les détenus à la vie à l’extérieur. On ne compte plus les films au cinéma qui ont abordé ce thème : quelqu’un décide d’enseigner le théâtre ou la musique à un groupe de « taulards ». Au début tout va mal, et puis, progressivement, les détenus redeviennent des hommes, à leurs propres yeux autant que dans le regard des autres. Et le spectateur sort de la salle, la larme à l’œil et l’âme réconciliée avec le genre humain. Eh bien c’est exactement de cela qu’on parle. Ainsi, depuis 2016, le théâtre de l’Odéon propose un atelier de théâtre qui débouche sur une représentation (en dix ans cela a concerné 150 détenus, pour 9 représentations, devant 6 000 spectateurs). Suite à l’instruction du ministre du 13 mars, les représentations prévues en juin ont été annulées. Car l’une des conséquences de cette suspension, c’est que tous les projets sont remis en cause en raison de l’incertitude pesant sur la possibilité de les mettre en œuvre.

On parle de quelques évasions sur environ 62 000 permissions de sortir 

À l’origine de tout ceci, la volonté parfaitement légitime de réagir aux évasions. Mais les statistiques démentent la perception des faits liée à leur médiatisation. Dans un article publié le 24 novembre 2025, sur la base des chiffres fournis par l’administration pénitentiaire elle-même, BFM TV évoque 70 évasions sur l’année (donc à la date du 24 novembre, on sait qu’il y en a eu au moins une autre fin décembre), ce qui représente au regard du nombre de personnes détenues, un taux de….0,08%. Étant précisé que si on ne dispose pas du nombre de permissions de sortir accordées en 2025, elles devaient être assez proches des 62 085 de 2024. Par ailleurs, sur ces 70 évasions, seules 22 sont liées à des permissions de sortir (contre 48 survenues lors d’extractions judiciaires ou médicales, c’est-à-dire pour aller au palais de Justice ou à l’hôpital). Et sur ces 22, on ne connaît pas la proportion d’évasions survenues dans la sous-catégorie des sorties sportives ou culturelles, mais on la suppose largement minoritaire. Rappelons que chaque sortie est autorisée individuellement, (même si la sortie concerne plusieurs détenus), par un juge d’application des peines, après avis de l’administration pénitentiaire. Personne ne se dit une veille de week-end, « tiens, on va emmener les gars de la cellule 35 au cinéma, ça va les distraire ».

Pour le Conseil d’État le ministre n’avait pas le pouvoir de s’opposer à la volonté du législateur

Quant au Conseil d’État qui serait l’ami des délinquants, il fait juste son travail : suspendre jusqu’à nouvel ordre toutes les autorisations de sorties culturelles et sportives, sous prétexte que trois personnes se sont évadées en cinq mois, c’est de la politique, mais ce n’est pas du droit. Car ces possibilités de sorties ont été prévues par le législateur, ce qui empêche le ministre de les interdire par un simple mail. Il est ressorti de l’audience en effet (notre récit ici) que personne au ministère n’était capable de dire combien de temps allait durer la suspension, ni même si elle se terminerait un jour. C’est cela, que le Conseil d’État a jugé non conforme dans le cadre d’une procédure d’urgence qui ne préjuge pas de l’analyse de fond. À charge pour l’administration de plancher activement sur les nouvelles règles qu’elle indique vouloir mettre en œuvre pour renforcer la sécurité et qui justifiaient à ses yeux de tout arrêter, le temps qu’elles soient finalisées. Au fond, ce qu’a jugé le Conseil d’État, c’est cette chose toute simple : on ne punit pas des milliers de personnes pour les fautes commises par une poignée d’entre elles.


Source:

www.actu-juridique.fr

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