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Inde : des “cafards” racontent comment ils ont fait tomber un ministre, leur “plus grande victoire”

Joint par téléphone le samedi 25 juillet, Arjun (pour des raisons de sécurité, tous les prénoms des manifestants ont été modifiés) exulte. Il était présent le jour même dans le rassemblement convoqué par le “Parti du peuple des cafards” à New Delhi ; l’acronyme de ce mouvement, CJP, vise à tourner en dérision le parti du Premier ministre Narendra Modi, le BJP, au pouvoir depuis 2014. Arjun a pu assister aux heures qui ont suivi la démission du ministre de l’Éducation Dharmendra Pradhan. Il raconte une scène de liesse à Jantar Mantar, un lieu public au cœur de la capitale où sont organisées les manifestations :

“La démission [du ministre de l’Éducation Dharmendra Pradhan, NDLR] a eu lieu autour de 14h30. Les gens ont commencé à crier et à célébrer la nouvelle. Tout le monde s’entraidait, certains se faisaient passer des bouteilles d’eau, d’autres de la nourriture. La plupart des gens étaient des étudiants bien sûr, mais il y avait aussi des millenials [des trentenaires et quadragénaires, NDLR] et des personnes plus âgées. Ils nous acclamaient, ils disaient : “Bravo, vous avez fait du bon travail en vous dressant contre le gouvernement.”

Une vidéo des réjouissances suivant la démission du ministre de l’Éducation, filmée par Arjun.

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Image de couverture : Arjun a communiqué à la rédaction des Observateurs certaines des vidéos qu’il a filmées durant sa participation aux manifestations étudiantes organisées par le “Parti des Cafards”. Sur celle-ci, filmée le 25, on peut voir la foule réunie à Jantar Mantar se réjouir de la démission du ministre de l’éducation Dharmendra Pradhan. © Observateurs

C’est seulement la deuxième fois qu’un ministre du BJP est contraint à la démission par un mouvement populaire : le dernier, MJ Akbar, avait dû quitter ses fonctions de chargé des affaires extérieures en 2018. Il était accusé de harcèlement sexuel par plusieurs femmes, des allégations qui ont marqué l’essor de la vague #MeToo en Inde. Arjun ajoute : 

“Le gouvernement Modi a ce mythe selon lequel leurs ministres ne démissionnent jamais. On les a fait plier. C’est notre plus grande victoire pour le moment.”

 

“Si ces manifestations sont si grandes, c’est parce tout dépend de l’éducation en Inde”

Comme les autres participants au mouvement, qui a commencé il y a plus d’un mois, le jeune étudiant réclamait le départ de ce ministre, responsable selon lui des dysfonctionnements de l’enseignement supérieur en Inde et des scandales à répétition, qui ont entaché l’organisation de certains concours. 

Angad, une autre personne ayant participé aux manifestations, explique l’origine de la colère. 

“Tout a commencé avec une prise de parole en mai dernier du chef de la Cour suprême indienne, où il disait que certains jeunes Indiens étaient comme des cafards : sans travail, activistes, tout juste bons à embêter les autorités [c’est de cette remarque que provient le nom du “Parti du peuple des cafards”, NDLR].

Puis il y a eu les fuites au moment du NEET, l’examen qui donne accès à toutes les études en médecine. À chaque fois que cet examen ou d’autres ont lieu, il y a des fuites. En Inde, les examens sont la toute première priorité de tous les étudiants, car ils permettent d’entrer dans les établissements publics, et d’avoir accès aux emplois proposés par l’État. Il y a des gens qui se préparent trois ou quatre ans, et tout le monde candidate, les riches comme les pauvres. Mais certaines personnes avec les bonnes connexions, ou qui payent pour ça, arrivent à avoir accès aux sujets, c’est le début de la fuite. Quand ça finit par se savoir, l’examen est annulé, c’est ce qu’il s’est passé avec le NEET de cette année. Et là c’est la catastrophe pour les plus pauvres. 

Ces étudiants, ils sont très jeunes, beaucoup ont à peine 18 ans. Alors certains se suicident. Il y a  22 personnes qui se sont tuées cette année à cause des fuites d’examens. J’ai moi-même rencontré des gens parmi les manifestants qui étaient là car un de leurs proches s’était suicidé. En fait, si ces manifestations sont si grandes, c’est parce tout dépend de l’éducation en Inde. Il faut que ceux qui sont responsables prennent leurs responsabilités.”

 

“La police a tapé les étudiants comme s’ils étaient pires que du bétail”

Si le “parti des cafards” disait vouloir des rassemblements “pacifiques”, une journée de violence a particulièrement marqué les manifestants : celle du lundi 20 juillet, lors de laquelle le mouvement étudiant a voulu marcher vers le Parlement fédéral indien, situé non loin de Jantar Mantar. La police a cherché à l’en empêcher par la force, alors que la manifestation atteignait son affluence maximale, estimée à près de 50 000 personnes, selon les médias locaux. Arjun se souvient :

“Après 11h30, c’est vraiment parti fort. Quand les gens ont voulu aller au Parlement, la police a barricadé toutes les sorties. On leur a dit “on veut y aller, il faut qu’ils [les députés] nous entendent”. Et là, la police a utilisé la force, du gaz lacrymogène, des grenades explosives, des lanceurs de projectiles, et surtout les ‘lathis’, des grands bâtons en bois. 

Ils ont commencé à charger les étudiants, à les taper comme s’ils étaient pires que du bétail. La police a lancé l’assaut contre des étudiants parfois mineurs, ou des jeunes filles. Ils tapaient dans la tête, il y a eu des blessés, des crânes fracturés, des visages qui saignaient. Moi-même j’ai eu des traces sur les mains et les cuisses.”

Quelques heures après les évènements du lundi 20 juillet, Arjun a pris des photos de ses bras et de ses cuisses, atteints selon lui par des coups de “lathis”, les longs bâtons utilisés par les forces de l’ordre indiennes.

Quelques heures après les évènements du lundi 20 juillet, Arjun a pris des photos de ses bras et de ses cuisses, atteints selon lui par des coups de “lathis”, les longs bâtons utilisés par les forces de l’ordre indiennes. © Observateurs

Les images de l’évènement, largement relayées sur les réseaux sociaux, appuient le témoignage d’Arjun. Sur celles-ci, on peut voir des policiers armés de longs bâtons frapper à plusieurs des manifestants parfois déjà au sol.

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Sur cette vidéo filmée le lundi 20 juillet et diffusée sur X par un avocat d'opposition indien, on peut voir des policiers encercler un homme à terre et le frapper plusieurs fois avec des bâtons.

Image de couverture : Sur cette vidéo filmée le lundi 20 juillet et diffusée sur X par un avocat d’opposition indien, on peut voir des policiers encercler un homme à terre et le frapper plusieurs fois avec des bâtons. © @Rishikeshlaw / X

D’autres encore montrent un usage dangereux de grenades de maintien de l’ordre. L’une d’entre elles semble avoir été jetée sur un homme assis, qui est soulevé par l’explosion.

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Sur cette vidéo, on peut voir un jeune homme participant au mouvement de Jantar Mantar assis par terre. Une grenade explose à ses pieds, le projetant en l'air avant de diffuser un nuage de fumée. Il semble s'agir d'une grenade de maintien de l'ordre destinée au désencerclement des policiers.

Image de couverture : Sur cette vidéo, on peut voir un jeune homme participant au mouvement de Jantar Mantar assis par terre. Une grenade explose à ses pieds, le projetant en l’air avant de diffuser un nuage de fumée. Il semble s’agir d’une grenade de maintien de l’ordre destinée au désencerclement des policiers. © X

Des manifestants ont filmé leurs blessures, ou celles de leurs camarades. 

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Cette vidéo, diffusée par un compte proche du "Parti des cafards", montre les blessures et les ecchymoses impressionnantes laissées par les coups de "lathis" des policiers sur le corps d'un manifestant.

Image de couverture : Cette vidéo, diffusée par un compte proche du « Parti des cafards », montre les blessures et les ecchymoses impressionnantes laissées par les coups de « lathis » des policiers sur le corps d’un manifestant. © @Cockroachisback

D’autres images montrent également des manifestants s’en prendre violemment à des membres des forces de l’ordre, à leurs véhicules, ou lancer des pierres dans leur direction. 

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Cette vidéo, diffusée par des comptes favorables au BJP, le parti du Premier ministre indien Narendra Modi, montre des manifestants agresser un membre de la Force d'action rapide des forces de l'ordre indiennes, reconnaissable à son casque bleu.

Image de couverture : Cette vidéo, diffusée par des comptes favorables au BJP, le parti du Premier ministre indien Narendra Modi, montre des manifestants agresser un membre de la Force d’action rapide des forces de l’ordre indiennes, reconnaissable à son casque bleu. © X

“Je me suis arrêtée devant un fourgon de police, et j’ai réalisé que mon visage apparaissait sur un écran”

La plupart des personnes interrogées par la rédaction des Observateurs s’accordent à dire que les policiers se sont par la suite abstenus d’intervenir directement dans les rassemblements, et que ceux-ci se sont tenus dans un calme relatif. Mais pour les étudiants qui y ont participé, la crainte d’être identifié et de subir une répression a posteriori reste bien réelle. Dans les jours précédant la démission du ministre de l’Éducation, certaines grandes universités de la capitale ont ainsi diffusé des communiqués engageant leurs étudiants à éviter le mouvement, et les avertissant à demi-mots de potentielles conséquences sur leur vie professionnelle future.

Dans ce communiqué diffusé sur le réseau social X le 23 juillet 2026, l’université de Delhi, l’un des principaux établissements d’enseignement supérieur de la capitale indienne, invite de manière pressante ses étudiants à éviter de participer au rassemblement de Jantar Mantar. “De telles activités peuvent faire peser de sérieux risques sur la sécurité des étudiants, et impacter de manière significative leurs progrès académiques et leurs opportunités professionnelles”, affirme-t-elle.

Dans ce communiqué diffusé sur le réseau social X le 23 juillet 2026, l’université de Delhi, l’un des principaux établissements d’enseignement supérieur de la capitale indienne, invite de manière pressante ses étudiants à éviter de participer au rassemblement de Jantar Mantar. “De telles activités peuvent faire peser de sérieux risques sur la sécurité des étudiants, et impacter de manière significative leurs progrès académiques et leurs opportunités professionnelles”, affirme-t-elle. © Université de Delhi / X

Une angoisse renforcée par la présence aux alentours de Jantar Mantar de dispositifs de surveillance et de reconnaissance faciale. Srishti Jaswal, une journaliste indépendante locale, a pu documenter l’utilisation de ces systèmes par les forces de l’ordre aux entrées du rassemblement, dans des fourgons de police. 

“J’étais à Jantar Mantar, et j’observais les différents moyens dont dispose la police de Delhi en matière de surveillance numérique et faciale. Pendant que je filmais, je me suis arrêtée devant un fourgon de police où il y avait un écran, et j’ai réalisé que j’apparaissais dessus. Ça m’a beaucoup effrayée, car je ne m’attendais pas à être moi-même victime alors que j’étais en train de faire mon travail de journaliste. L’officier n’a pas ouvertement admis qu’il m’espionnait, il a simplement mis cela sur le compte des caméras, en disant qu’elles zoomaient toutes seules sur les gens.

La vidéo filmée par Srishti Jaswal à travers la fenêtre du fourgon. Lors des premières secondes, la journaliste a reconnu son visage sur l’écran, zoomé au milieu de la foule qui l’entourait. Un signe selon elle que le policier la surveillait.

La police de Delhi dispose d’un système de reconnaissance faciale destiné à la gestion du trafic, au contrôle des foules et au repérage de criminels. Elle a mis au point ces systèmes à l’occasion du sommet du G20 qui s’est tenu en Inde en 2023. Elle les a déjà utilisés lors de diverses manifestations, mais jamais cela n’avait été à une telle échelle, car c’est un des mouvements les plus importants qu’on ait connu ces dernières années.”

 

Des étudiants arrêtés, puis relâchés

Comme un écho à ces craintes d’identification des manifestants, le porte-parole du “Parti des cafards” a diffusé lundi 27 juillet un communiqué de presse où il affirme que “des étudiants et d’autres manifestants auraient été ciblés, détenus, ou arrêtés par différentes agences de sécurité”. 

Des vidéos virales sur les réseaux sociaux, reprises notamment par l’opposition indienne, affirment montrer de telles arrestations d’étudiants à leurs domiciles. La rédaction des Observateurs a pu géolocaliser l’une d’entre elles dans la ville de Patna. 

Une vidéo censée montrer des arrestations d’étudiants ayant participé au mouvement. Diffusée par l’organisation de jeunesse du principal parti d’opposition, la rédaction des Observateurs a pu la géolocaliser dans la ville de Patna.

Elle est située dans l’État de Bihar, où les manifestations étudiantes ont été particulièrement violentes, notamment samedi 25 juillet. Selon les informations données par les autorités, 93 représentants de l’Etat et 13 citoyens auraient été blessés au cours du mouvement local. Des vidéos montrent certains policiers ouvrir le feu, dont un à l’arme de guerre dans la ville de Siwar. Il a depuis été suspendu.

Dans le Bihar, 694 manifestants, dont la moitié mineurs, auraient été arrêtés. Le gouvernement de l’État a par la suite annoncé l’abandon des poursuites le lundi 27 juillet, suite à des négociations à l’échelle nationale avec le “parti des Cafards”.


Source:

www.france24.com

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