MondeGéopolitiqueLa Guyane et les hydrocarbures. Entretien avec Georges Patient

La Guyane et les hydrocarbures. Entretien avec Georges Patient

Sénateur de la Guyane, Georges Patient défend une proposition de loi — adoptée au Sénat le 21 janvier — levant partiellement l’interdiction d’explorer et d’exploiter les hydrocarbures dans les outre-mer.

Au nom de la souveraineté énergétique et d’une « justice territoriale », il veut donner à la Guyane les mêmes leviers de croissance que ses voisins (Guyana, Suriname, nord du Brésil), engagés dans un boom pétrolier.

Au-delà du pétrole, l’entretien aborde la demande d’autonomie institutionnelle, le poids de l’État jacobin, le « traitement médiatique » indépendantiste et le rôle de la Guyane en Amérique du Sud.

Entretien avec Georges Patient, sénateur de la Guyane. Propos recueillis par Hugues-Marie Foissey

Adoptée au Sénat le 21 janvier dernier, votre proposition de loi visant à lever partiellement l’interdiction de recherche, d’exploration et d’exploitation des hydrocarbures dans les outre-mer a été débattue à l’Assemblée le 11 juin. Quels sont les enjeux de cette initiative parlementaire pour le territoire guyanais et pour la France dans son ensemble ?

L’enjeu majeur est de concilier souveraineté nationale, justice territoriale et développement économique.

Pour la France, il s’agit d’un enjeu de souveraineté énergétique. Malgré l’objectif de neutralité carbone en 2050, notre pays consommera toujours entre 40 000 et 100 000 barils par jour pour des usages sans alternative. Plutôt que de dépendre d’importations coûteuses provenant de pays parfois non démocratiques aux normes environnementales moindres, nous devons pouvoir produire nos propres ressources sous un contrôle strict.

Pour la Guyane, cette initiative vise à réparer une injustice. Nos voisins — le Guyana, le Suriname et le nord du Brésil — connaissent un boom économique sans précédent : le Guyana a perçu 2,5 milliards de dollars en 2025 grâce à son fonds souverain, et TotalEnergies prévoit d’investir 10 milliards de dollars au Suriname, avec 6 000 emplois à la clé.

La Guyane est le seul territoire du plateau des Guyanes privé du droit de connaître et d’exploiter ses ressources.

La Guyane française peut-elle aussi connaître un boom économique similaire à celui qui transforme le Guyana, et bientôt le Suriname et le nord brésilien ?

Le vote de cette loi ne garantit pas à la Guyane un développement équivalent. Il lui garantit de pouvoir finir les recherches exploratoires interrompues en 2018 suite au vote de la loi Hulot. Cela prendra du temps, quelques années. C’est seulement au terme de ces recherches qu’on pourra se prononcer sur l’exploitation des éventuelles ressources présentes dans le sous-sol marin de la Guyane.

Ce texte ne remet en cause ni la politique de transition énergétique ni l’objectif de neutralité carbone à 2050 de la France. Celles-ci sont d’ailleurs actées par plusieurs textes législatifs, supranational (Règlement de l’Union européenne 2021/1119) et national (Loi Énergie-Climat 2019), et par la Stratégie nationale bas carbone (SNBC), traduite par la troisième programmation pluriannuelle de l’énergie qui vient d’être adoptée. Quelle que soit l’issue du vote en séance le 11 juin, la politique de transition énergétique de la France et l’objectif immédiat d’une baisse de 50 % des émissions de carbone en 2030 ne changeront pas. Nous continuerons à pousser l’électrification de nos usages, notamment pour le transport, nous continuerons à favoriser la rénovation énergétique des bâtiments et nous continuerons à investir pour la décarbonation de la production d’énergie.

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Guyane (c) Conflits

Ce texte demande simplement que les outre-mer disposent des mêmes leviers de croissance que leurs voisins pour assurer leur autonomie économique et financière et sortir du système actuel qui n’arrive plus à assurer leur développement.

À lire aussi : Le pétrole du voisin brésilien fait des envieux en Guyane

Votre proposition de loi intervient dans le contexte des discussions portant sur le statut de la Guyane, avec en ligne de fond la revendication d’une autonomie institutionnelle portée par certains élus. Pourtant, la population guyanaise a clairement indiqué son refus d’une plus large autonomie lors du référendum de 2010. Pouvez-vous nous éclairer sur ces débats et les revendications politiques en Guyane ? À terme, est-ce l’avenir de la Guyane au sein de la nation française qui pourrait se jouer ?

Le contexte était différent et l’on pouvait encore croire que l’État était en mesure d’assurer pleinement ses responsabilités vis-à-vis de la Guyane. Force est de constater que, malheureusement, ce n’est pas ou plus le cas. Même dans les domaines régaliens, les manquements sont criants. La souveraineté de la France est mise à mal quotidiennement. Les garimpeiros exploitent illégalement le sol guyanais pour en extraire de l’or. Les pêcheurs guyaniens, surinamais et brésiliens pêchent dans les eaux guyanaises sans autorisation.

C’est pourquoi les élus guyanais demandent, unanimement, que le statut de la Guyane puisse évoluer vers une forme d’autonomie. L’idée est de prendre des décisions au plus proche du terrain et adaptées aux réalités guyanaises. Il y a de nombreux exemples de lois adoptées par le Parlement qui ne sont pas adaptées à la Guyane. Par exemple, la loi Climat et Résilience en 2021 a introduit les moyens pour atteindre l’objectif de « zéro artificialisation nette » en 2050. C’est-à-dire qu’à cette date, toute nouvelle surface artificialisée devra être compensée par la renaturation d’une surface équivalente. En Guyane, moins de 1 % du territoire est artificialisé, et la population est en pleine croissance. Nous avons besoin de surface pour tout : construire des logements, des infrastructures, créer des surfaces agricoles, etc. Cette loi est absurde dans le contexte guyanais. Pourtant, il a été impossible d’obtenir qu’elle ne s’y applique pas.

Pour les domaines non régaliens, nous serons pleinement décisionnaires. Par contre, il n’y a pas de volonté de rompre avec la République. La population ne le souhaite pas et, même au niveau des élus, malgré la présence d’un élu issu du mouvement indépendantiste, il n’a jamais été question d’indépendance. Ce n’est pas dans l’intérêt de la Guyane.

L’autonomie doit nous permettre de ne plus quémander une éventuelle exemption.

C’est le député indépendantiste Jean-Victor Castor qui en est le rapporteur à l’Assemblée et c’est lui qui apparaît majoritairement dans les médias, avec le second député guyanais, Davy Rimane. À ce titre, vous vous êtes étonné de ce « traitement médiatique » sur vos réseaux. Y voyez-vous un détournement de l’esprit de votre loi pour servir d’autres fins politiques ? Est-ce là le fruit d’une stratégie d’occupation de l’espace médiatique ? Ces discours indépendantistes guyanais ont-ils des relais en métropole ?

Il y a surtout un niveau assez dramatique de méconnaissance du fonctionnement des institutions chez les journalistes guyanais. Comme les papillons de nuit sont attirés par la lumière, eux le sont par le bruit médiatique des réseaux sociaux. Et de ce point de vue, les deux députés guyanais sont très habiles.

Mais au-delà de ça, il y a toujours eu une prépondérance de l’Assemblée nationale sur le Sénat dans les médias, et c’est normal parce que la population vote directement pour les députés. Et ce type de loi leur offre une occasion rêvée de faire de la communication car, quel que soit le résultat du vote, ils en sortiront gagnants. Si elle est adoptée, ils participeront à sa réussite. Si elle est rejetée, ils pourront dénoncer une Assemblée nationale qui refuse de prendre en compte les spécificités de la Guyane, appuyant ainsi leur communication en faveur de l’indépendance.

Par-delà la question de l’autonomie, ces débats relatifs à l’avenir de la Guyane révèlent un malaise profond de la part de la population guyanaise, lié à des problématiques bien réelles (insécurité, économie, démographie, etc.). Dans l’esprit de votre proposition de loi, existe-t-il d’autres solutions aux maux guyanais ?

Vous avez raison sur le malaise présent dans la population guyanaise, et cette proposition de loi apportera un début de « solution aux maux guyanais ». Mais il faudra du temps avant qu’elle ne porte ses fruits. De plus, le problème n’est pas qu’économique.

Il y a en Guyane beaucoup d’inégalités : entre les différentes régions, entre les classes sociales, entre les communautés. Des inégalités d’accès aux services publics, inégalité des chances dans l’éducation, la formation, l’emploi, inégalité de revenus et de patrimoines. Qu’on le veuille ou non, cela mine la cohésion de la population, le vivre ensemble, et surtout, cela génère des comportements délictueux, voire criminels.

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Guyana (c) Conflits

L’État investit dans les outre-mer, et en Guyane en particulier, mais pas toujours à bon escient. Et il y a un puissant conservatisme qui empêche de remettre à plat notre système pour en rebâtir un plus efficient et plus juste. Pourtant, si l’on veut faire baisser ces inégalités, il faudra réformer, beaucoup et en profondeur. Le système éducatif, qui ne donne déjà plus satisfaction au niveau national mais qui, en Guyane, est en échec, serait le premier à devoir être réformé.

Au niveau des institutions locales également, il y a un gros travail à faire. Les communes ont déjà fait beaucoup d’efforts pour améliorer leur fonctionnement et assainir leurs finances, et je suis fier de pouvoir affirmer que mon action au Sénat y a beaucoup contribué.

Ajouter des millions d’euros aux milliards que l’État injecte déjà ne produira pas de miracle.

Récemment, je discutais avec un entrepreneur guyanais, lequel me disait qu’il fallait sortir de cet état d’esprit qui consiste à attendre de l’État que ce soit ce dernier qui prenne les bonnes décisions pour le département de la Guyane. Les élus locaux disposent-ils des outils et des pouvoirs politiques nécessaires pour remplir leur mission, et existe-t-il une réelle volonté locale de faire bouger les lignes ?

C’est tout l’enjeu de la demande d’autonomie. L’État prend ses décisions selon une grille de lecture nationale, voire internationale. Il a du mal à se projeter au plus près du terrain et, quand il le fait, il est souvent plus à l’écoute des associations nationales de protection de l’environnement que des élus locaux.

Les collectivités locales possèdent une partie des outils, et ça s’améliore doucement. Par exemple, le foncier est transféré progressivement de l’État aux communes : plus de 129 000 hectares l’ont été depuis 2017 et l’accord de Guyane. Mais il est certain que les moyens financiers manquent encore. Les collectivités sont trop souvent dépendantes des financements de l’État. Et dans ce cas, c’est l’État qui impose ses conditions.

Ne pensez-vous pas que votre proposition de loi visant à permettre l’exploitation d’hydrocarbures inquiète l’État français, de tradition jacobine depuis la Révolution ? Inquiet d’éventuelles revendications indépendantistes dans les territoires ultramarins, l’État n’a-t-il pas intérêt à les conserver dans un état de dépendance ? Comment concilier aujourd’hui les intérêts de tous les Français ?

Il y a surtout une surprise qu’un texte déposé par un parlementaire ultramarin d’un groupe politique soutenant le Gouvernement ait pu obtenir une majorité de voix au Sénat contre l’avis du gouvernement. Ensuite, il y a une opposition de principe sur mon texte. D’une part parce que cela reviendrait à admettre qu’ils ont refusé de prendre en compte les réalités ultramarines lors du vote de la loi Hulot, comme le préconisait le Conseil d’État. Et d’autre part, ils sont gênés par l’idée de devoir se présenter devant les instances internationales et dans les conférences sur le climat avec une entorse à la sacro-sainte règle, et pourtant purement symbolique, du renoncement à l’exploitation des hydrocarbures. Ils avaient oublié de préciser que ce renoncement ne s’appliquait déjà pas partout en France, puisque la Nouvelle-Calédonie, qui a son propre code minier, et la Polynésie, du fait de son autonomie, ont toujours gardé le droit d’autoriser l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures.

Sur la question de l’indépendance, je ne crois pas qu’elle se pose réellement aujourd’hui, à part pour la Nouvelle-Calédonie, et l’État en a bien conscience. L’intérêt de la France est d’avoir des territoires ultramarins forts. Il y a une histoire commune, des valeurs communes et une vision du monde commune. Et les mentalités ont beaucoup évolué ces dernières années dans les milieux de pouvoir à Paris. L’autonomie n’est plus vue d’un mauvais œil. Je crois sincèrement qu’on avait une fenêtre d’opportunité pour avancer vers plus d’autonomie avec la présidence d’Emmanuel Macron. Mais pour cela, il ne fallait pas se perdre dans des considérations symboliques. Il fallait avancer vite avec l’outil que nous offre la Constitution, l’article 74. Nous aurions pu soumettre cette évolution depuis longtemps aux Guyanais. Au lieu de cela, il va désormais falloir composer avec le prochain président de la République, et rien ne nous garantit qu’il sera favorable à une telle évolution.

L’attachement à la République n’est pas un attachement de dépendance économique.

En somme, votre proposition implique de l’État une refonte totale de sa pensée vis-à-vis des territoires ultramarins, en les impliquant dans une stratégie nationale de développement et, à l’échelle internationale, de projection de puissance. Pensez-vous que ce soit dans l’air du temps en France ? Quel rôle la Guyane peut-elle jouer pour la France en Amérique du Sud et dans les Caraïbes ?

Cela fait longtemps que les gouvernements utilisent la présence française sur tous les océans, son espace maritime — le deuxième plus grand au monde — comme des outils de puissance. Mais je ne suis pas sûr qu’ils aient réellement conscience de l’état des territoires d’outre-mer, ni qu’ils se rendent compte du décalage entre cette puissance qu’ils mettent en avant et nos situations, dont les indicateurs socio-économiques traduisent l’état dégradé.

À lire aussi : Guyane : le port qui pourrait tout changer

Pourtant, ils devraient y faire plus attention, car cela devient une faiblesse que des pays étrangers utilisent contre nous. Nous avons tous en souvenir le forum organisé par l’Azerbaïdjan, où tous les mouvements indépendantistes ultramarins ont été invités.

Si ma PPL permet de faire évoluer les mentalités et d’inciter l’exécutif à sortir d’une forme de paternalisme historique, hérité de l’époque coloniale, pour s’engager dans un partenariat loyal avec les exécutifs des territoires ultramarins, alors elle aura doublement atteint ses objectifs.


Source:

www.revueconflits.com

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