Dans la mythologie chinoise, Sun Wukong est un singe qui parle comme un homme mais ne veut qu’une chose, devenir l’égal des dieux. Il règne sur la paisible montagne des fleurs et des fruits, mais c’est un esprit rebelle qui ne peut rester en place. A la tête de ses 47 000 congénères, il défie l’empereur de Jade et ses alliés, et provoque le chaos au Palais céleste. Pour punition il est enseveli sous une montagne pendant 500 ans. C’est le moine Tripitaka qui le libère, et en échange l’emmène avec lui en Inde dans sa quête de manuscrits bouddhiques. Le roi des singes devient alors son disciple et mille aventures les attendent. Jusqu’à ce que Sun Wukong, revenu à la cour, se voit accorder le statut de Bouddha. Voilà le résumé très sommaire des 100 chapitres qui constituent ce grand classique de la littérature chinoise, le Xiyouji, dit en français la Pérégrination vers l’Ouest.
Le Xiyouji, ou comment un disciple éclipse son maître
Publié en 1592, le Xiyouji déploie cent chapitres et une mécanique d’aventures qui tient du roman d’initiation. À l’origine, c’est pourtant le moine Tripitaka qui occupe le premier rang : c’est lui le pèlerin, c’est sa quête qui structure le récit. Mais le singe s’impose. Au fil des chapitres, il prend le pas sur son maître comme sur ses deux autres compagnons, le cochon et le monstre aquatique, jusqu’à devenir la figure tutélaire que des générations de lecteurs identifieront au roman tout entier. La réécriture portée par Wu Cheng’en n’est pas pour autant innocente : derrière les exploits du roi des singes affleure une lecture de la société Ming, de ses hiérarchies et de ses travers.
Pèlerinage et spiritualités : bouddhisme, taoïsme et ambivalences
La Pérégrination vers l’Ouest est, à la lettre, un récit bouddhique : un voyage vers l’Inde pour en rapporter les sutras. Mais le roman tient ensemble plusieurs strates spirituelles, et croise tout au long de sa route des moines taoïstes — pas toujours dans les meilleurs rôles, puisqu’ils peuvent apparaître comme des adversaires du pèlerin. Cette tension n’est pas une scorie du récit : elle en est l’un des moteurs. Sun Wukong lui-même, devenu Bouddha à la fin du voyage, traverse les écoles autant qu’il traverse les épreuves, et porte dans son corps de singe les traces de toutes les disciplines spirituelles que la Chine a vues s’entremêler.
Un mythe que les pouvoirs mettent à l’épreuve, de Hu Shi à la télévision de 1982
À partir des années 1930, le singe quitte la seule sphère littéraire pour entrer dans la sphère politique. Le débat oppose deux figures de la pensée chinoise moderne : Hu Shi voit en Sun Wukong un avatar de Hanuman, le singe du Ramayana indien ; Lu Xun, lui, revendique sa pleine sinité. La querelle n’a rien d’académique. Elle se déroule alors que la Chine est confrontée à l’invasion japonaise et que la question de l’origine devient une question d’identité. Mao Zedong, devenu numéro un du Parti communiste après la Longue Marche de 1935, est un lecteur passionné du Xiyouji, jusqu’à s’identifier au roi des singes. Le paradoxe est patent : un régime qui combat la Chine ancienne s’empare d’un de ses mythes les plus populaires. Entre 1961 et 1964, juste avant la Révolution culturelle, Wan Laiming réalise Panique au Palais céleste, dessin animé que le pouvoir laisse paraître. Puis viennent les gardes rouges, qui s’identifient à leur tour à Sun Wukong, figure de rébellion. En 1982, la première adaptation télévisée chinoise du Xiyouji marque la sortie de la Révolution culturelle et ouvre la voie à un demi-siècle de dérivés, au point que le roman lui-même tend à s’effacer derrière ses adaptations.
Extraits sonores et archives :
Bande-annonce de Cerf-volant du bout du monde de Roger Pigaut (1958)Bande-annonce du Roi Singe de Anthony Stacchi (2023)Extrait de « Futuro », album Yellow River Blue, par YU SU (2021)Archive : André Levy, sinologue français, sur le roman mythologique chinois, dans l’émission « Lettres ouvertes », présentée par Roger Vrigny et Christian Guidicelli le 04/09/1991, sur France CultureExtrait de City of Light and Death, de Lu Chuan (2009). Le film se déroule durant la bataille de Nankin (1937). Ici on entend Monsieur Tang (personnage chinois, habitant de Nankin) qui apprend le départ d’un diplomate allemand de la ville, car le soutien de ce diplomate envers la population locale va à l’encontre de l’alliance avec le Japon, qui est en train d’envahir la Chine.Extrait du Roi des singes, de Wan Lai-Ming (1961), VF.Générique Journey to the west de Yang Jie (1982)Extrait de Dragon Ball de Daisuke Nishio (1986), VF. Première rencontre San Goku.Critique de la censure appliquée sur le jeu vidéo Black Myth Wukong (2024), le premier jeu vidéo haut de gamme chinois.Chanson de fin : « Baraka », album Hailu, par Cola Ren (2023)
Pour aller plus loin :
Wu Cheng’en, La Pérégrination vers l’Ouest (Xiyouji), I et II, traduit par André Lévy, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2020.La Pérégrination vers l’Ouest. Intégrale des illustrations de l’édition japonaise de 1806-1837, édition dirigée par Christophe Marquet, illustrations d’Ohara Toya Minsei, Utagawa Toyohiro et Katsushika Taito, éditions 2042, 2023.Bounthavy Suvilay, Dragon Ball, une histoire française, Presses universitaires de Liège, 2021.Yue Yue, « Le Roi des Singes Sun Wukong. Un modèle idéal pour éduquer les jeunes Chinois, une éducation par la souffrance », in Sylvie Servoise et Nathalie Prince (dir.), Les personnages mythiques dans la littérature de jeunesse, Presses universitaires de Rennes, 2018.
Merci à Pierre Plantin et Quiting Wang à la documentation musicale.
Source:
www.radiofrance.fr



