Cette semaine, Alain Finkielkraut reçoit la philosophe Catherine Chalier, auteure de L’exception du bien (Salvator, 2026), et la romancière Sylvie GermainOuverture dans un nouvel onglet, qui a consacré un essai à Etty Hillesum.
Dans un texte intitulé La souffrance inutile (1982), Emmanuel Lévinas revient sur les catastrophes du XXe siècle : les guerres mondiales, les totalitarismes, Hiroshima, le Goulag, Auschwitz. Face à l’extermination des Juifs d’Europe, écrit-il, « la disproportion entre la souffrance et toute théodicée se montre à Auschwitz avec une clarté qui crève les yeux ». La tentative de justifier Dieu malgré le mal paraît alors voler en éclats, au point que « le mot de Nietzsche sur la mort de Dieu » prend, selon lui, « la signification d’un fait quasi empirique ». Faut-il dès lors renoncer à Dieu, ou apprendre à le penser autrement ? Comment comprendre la persévérance du mal dans l’histoire ? Et que nous révèlent ces gestes de bonté qui surgissent parfois au cœur même des catastrophes ?
Après Auschwitz, penser Dieu autrement
Pour Catherine Chalier comme pour Sylvie Germain, Auschwitz rend impossible toute justification du mal au nom d’un dessein divin. La théodicée apparaît comme une impasse, voire comme une offense faite aux victimes. « Ce n’est pas seulement une question de disproportion entre la souffrance subie (…) et cette idée d’un Dieu qui la justifierait, mais c’est que cette théodicée éclate dans son insignifiance la plus profonde », affirme Catherine Chalier. Selon elle, « ce Dieu qui est justifié par la théodicée, c’est souvent un Dieu qui est pensé avec en particulier les paramètres de la puissance et de la justice », et c’est précisément à ces paramètre « auxquels il s’agit de renoncer ».
Sylvie Germain partage ce refus d’un Dieu qui expliquerait ou légitimerait le mal. La théodicée lui paraît relever d' »une grande paresse intellectuelle » et constituer « une immense offense (…) à l’égard des victimes ». Elle évoque alors la figure d’Etty Hillesum, jeune femme juive néerlandaise morte à Auschwitz en 1943, dont le journal témoigne d’une expérience spirituelle singulière au cœur de la catastrophe.
Lorsqu’Etty Hillesum écrit : « Et si Dieu cesse de m’aider, ce sera à moi d’aider Dieu », elle ouvre la voie à une autre conception du divin. Catherine Chalier y voit l’écho du « Dieu inouï » évoqué par Lévinas : un Dieu qui « ne s’ajuste absolument pas à nos attentes de succès et de salut », mais qui se manifeste à travers les actes de bonté accomplis par les hommes eux-mêmes.
La « petite bonté » contre les grands biens terribles
La réflexion se poursuit à partir des analyses que Vassili Grossman consacre au totalitarisme. Catherine Chalier rappelle que ces « grands biens terribles » cherchent toujours à s’imposer contre un mal qu’ils désignent, au risque de justifier à leur tour la violence. Face à ces grands systèmes, Grossman oppose ce qu’il appelle la « petite bonté ». Pour Catherine Chalier, cette bonté « ne s’oppose jamais au mal, elle ne se pense jamais en symétrique du mal ». Les gestes de bonté ne sont pas le fruit d’un calcul moral ; ils naissent d’une vulnérabilité à la souffrance d’autrui et semblent parfois « nous saisir bien davantage que nous la saisissons ».
Sylvie Germain insiste elle aussi sur le caractère discret de cette bonté : « La petite bonté n’est pas spectaculaire. C’est sûrement le contraire du mal : le mal aime bien se mettre en scène ». Elle surgit parfois comme « une sorte de courant d’air », presque à l’insu de celui qui agit. Mais elle n’est pas pour autant spontanée : « les gens qui sont vraiment capables de bonté (…) ont quand même travaillé en amont. Il y a eu un certain travail intérieur, il y a eu de la réflexion. »

La ligne de partage
Évoquant aussi bien le nazisme que le communisme, Alain Finkielkraut rappelle la réflexion formulée par Alexandre Soljénitsyne dans L’archipel du Goulag (1974) : « la ligne de partage entre le bien et le mal ne sépare ni les États ni les classes, ni les partis, mais (…) elle traverse le cœur de chaque homme ».
Sylvie Germain se montre réticente à la notion de péché originel, mais elle reconnaît que « le mal a une adresse en nous-même ». Pour elle, la fragilité humaine explique que le mal se reproduise sans cesse : « Le pêché est originel quasiment tous les jours, chaque fois qu’on va commettre un acte qui va à l’encontre du souci de l’autre. (…) Le mal court tout le temps, il se nourrit de la souffrance des uns pour aller se répercuter sur d’autres. »
Catherine Chalier refuse cependant toute vision désespérée des êtres humains. Dans le sillage de Lévinas, elle évoque au contraire une « alliance pré-originaire avec le bien », toujours présente en chacun mais souvent oubliée. La bonté ne naît pas d’un effort héroïque, mais elle se réveille lorsque la vulnérabilité d’autrui nous appelle à répondre. « Quand il parle de la bonté, c’est le moment où cette alliance se réveille en nous », dit-elle à propos de cette formule de Lévinas.

Sources bibliographiques
Catherine Chalier, L’exception du bien, Éditions Salvator, 2026.Catherine Chalier, La persévérance du mal, Le Cerf, coll. « La Nuit surveillée », 1987.Sylvie Germain, Murmuration, Albin Michel, 2026.Sylvie Germain, Etty Hillesum, Points, 2026 (1re éd. 1999).Etty Hillesum, Une vie bouleversée. Journal (1941-1943), Seuil, 1985.Emmanuel Lévinas, Entre nous. Essais sur le penser-à-l’autre, Grasset, 1991.Vassili Grossman, Œuvres, Robert Laffont/Bouquins, 2006.Alexandre Soljénitsyne, L’archipel du Goulag, Tome 2, Seuil, 1974.Benny Lévy, La pensée du Retour. Après Rosenzweig et Levinas, Verdier, 2020.Jean Vioulac, Penser la technique avec Marx et Heidegger, PUF, coll. « Quadrige », 2026.Bruno Halioua, Josef Mengele. Médecin et bourreau, Perrin, 2025.
La semaine prochaine, Alain Finkielkraut recevra Annette Becker et Bérénice Levet, dans une émission intitulée « Marc Bloch, historien national ».
Source:
www.radiofrance.fr



