« Attaché à ma patrie par une tradition familiale déjà longue, nourri de son héritage spirituel et de son histoire, incapable en vérité d’en concevoir une autre où je puisse respirer à l’aise – je l’ai beaucoup aimée et servie de toutes mes forces. » Le 18 mars 1941, Marc Bloch rédige son testament spirituel.
Alors que la Seconde Guerre mondiale fait rage et que la France a signé le 22 juin 1940 l’armistice face à l’Allemagne nazie, il pressent déjà une issue fatale : « Au cours de deux guerres, il ne m’a pas été donné de mourir pour la France. Du moins, puis-je en toute sincérité me rendre ce témoignage : je meurs comme j’ai vécu, en bon Français. »
Ces mots prémonitoires ont été écrits trois ans avant son exécution par la Gestapo, le 16 juin 1944, à Saint-Didier-de-Formans, dans l’Ain, aux côtés de 29 autres résistants. Toute sa vie, cet historien, qui entre au Panthéon le 23 juin, s’est engagé pour son pays.
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Une plongée dans la Grande Guerre
Marc Bloch griffonne son premier testament dès 1915 : « Je ne regrette rien. J’ai toujours tenu à la vie (…). Mais je suis prêt au sacrifice, et je l’accepte, j’ose le dire sans frisson mais non sans fierté. » À 28 ans, ce Normalien, alors professeur de lycée, est mobilisé dès le début de la Première Guerre mondiale comme sergent dans le 272ᵉ régiment d’infanterie. « Cela a été une expérience fondatrice pour lui, mais évidemment pour tous ceux de sa génération », résume l’historien Nicolas Offenstadt, professeur à l’université Paris 1-Panthéon-Sorbonne, lors d’un colloque organisé par le Service historique de la Défense sur l’expérience combattante de Marc Bloch.
Après la bataille de la Marne, il combat ensuite dans l’Argonne. Devenu adjudant, il subit des conditions « très précaires sous des bombardements permanents », décrit ce spécialiste de la Grande Guerre. En 1915, il décroche une première citation militaire : « A conduit sa section de façon très énergique et a montré le plus grand mépris du danger. »
Un an plus tard, il prend part à la terrible bataille de la Somme, puis en 1917 à celle du Chemin des Dames, après quelques mois de répit en Algérie pour des missions de maintien de l’ordre. Il est finalement nommé officier de renseignements dans l’Aisne. « On pourrait penser qu’il était à l’abri, mais ce serait mal connaître la guerre de 14-18, parce qu’en réalité, il était souvent en première ligne dans des positions extrêmement dangereuses. Il sera d’ailleurs blessé dans ces circonstances », précise Nicolas Offenstadt.
Une famille juive alsacienne
Pour cet historien, Marc Bloch se distingue par « un sentiment du devoir extrêmement profond ». « Il a vraiment l’idée d’avoir un rôle à tenir en tant qu’intellectuel, avec l’idée qu’il doit être exemplaire au feu », souligne-t-il. Pour cet auteur de nombreux ouvrages sur la Première Guerre mondiale, ce patriotisme lui a été inculqué dès l’enfance.
Issu d’une famille de juifs alsaciens qui a choisi de vivre en France après la défaite de la guerre de 1870 et l’annexion de l’Alsace-Moselle par l’empire allemand, Marc Bloch est né à Lyon en 1886 et a grandi dans un milieu acquis aux valeurs de la IIIᵉ République. « Pour sa famille, la France est celle qui leur avait donné la nationalité, celle de la Révolution française. Les juifs alsaciens avaient donc un sens du devoir, de la dette et de l’engagement pour leurs pays », analyse Nicolas Offenstadt.
Décoré de la Croix de guerre 14-18, cité quatre fois pour « actions d’éclat », il obtient la Légion d’honneur en 1920. De retour à la vie civile, il reprend ses fonctions de professeur d’histoire et fonde une famille après avoir épousé Simonne Vidal. La Grande Guerre ne quitte toutefois pas ses pensées. Pour Nicolas Offenstadt, cette période a été « un laboratoire pour l’historien » qui n’a cessé d’observer. « Il fait un lien entre ce qu’il a vu dans les tranchées et son travail d’historien du Moyen Âge », estime le spécialiste de 14-18.
Son œuvre magistrale publiée en 1924, « Les Rois thaumaturges », fait ainsi écho à la propagation des fausses nouvelles que Marc Bloch a expérimentée durant le conflit.

Dans l’entre-deux-guerres, l’ancien combattant de la Grande Guerre se fait un nom. En 1929, il révolutionne la recherche historique en créant avec son confrère Lucien Febvre les Annales d’histoire économique et sociale. Sept ans plus tard, il est élu comme maître de conférences d’histoire économique et sociale à la Sorbonne à Paris, avant d’être nommé professeur.
L’étrange défaite, un premier acte de résistance
En 1939, lorsque éclate la Seconde Guerre mondiale, ce père de six enfants décide de s’engager à nouveau, même s’il n’est pas tenu de le faire car il a la charge de sa famille. Il s’autoproclame avec humour « capitaine le plus âgé de France ». Il sert alors comme officier en charge du ravitaillement en essence de la 1ʳᵉ Armée et y obtient sa cinquième et dernière citation.
Dans les derniers jours de la terrible bataille de France, il est évacué depuis Dunkerque vers le Royaume-Uni, mais décide de revenir immédiatement sur le sol français. Pour ne pas être fait prisonnier, il quitte son uniforme et retrouve ses proches dans la Creuse. Il y reprend sa casquette d’historien et écrit sur le vif un essai sur les causes de la débâcle, publié en 1946 à titre posthume sous le titre « L’Étrange défaite ».
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« Marc Bloch y formule avec une clairvoyance admirable certaines causes profondes de la défaite. Parfois il instruit un procès sévère contre les états-majors, contre les élites, contre les routines d’un pays qui n’a pas su regarder la guerre telle qu’elle était devenue », relève Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre lors du colloque organisé par le SHD.
« Il pose surtout une question qui n’a rien perdu de son actualité : comment une armée, un État, une nation peuvent-ils ne pas s’adapter au moment qui vient ? », ajoute ce général d’armée. Selon lui, cet écrit n’est pas une « doctrine prête à l’usage », mais il demeure « une source d’inspiration pour les officiers français, non comme une leçon de défaite, mais comme une école de lucidité ».
Pour l’historien Stéphane Nivet, spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, « L’étrange défaite » peut être aussi perçu comme un premier acte de résistance. « Il fait œuvre de vérité », insiste l’auteur de « L’Assassinat de Marc Bloch, un historien dans la Résistance » (éditions Midi-Pyrénéennes). « C’est une forme de résistance que d’avoir eu, dès l’été 1940, la lucidité de faire le diagnostic qu’il a fait, alors que tout le monde était dans l’accablement total et dans l’aveuglement par rapport à Vichy », ajoute-t-il. Dans ce texte, il montre aussi qu’il n’est pas résigné et est prêt à continuer le combat. « Je souhaite, en tout cas, que nous ayons encore du sang à verser », écrit Marc Bloch en conclusion.
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L’entrée en clandestinité
Rapidement, le professeur subit les mesures antisémites du gouvernement de Pétain. En vertu du statut des juifs du 3 octobre 1940, il est exclu de la fonction publique, tandis que son appartement parisien, réquisitionné par l’occupant, est vidé de sa bibliothèque contenant près de 7 000 ouvrages. Rétabli dans ses fonctions pour services exceptionnels en 1941, il est affecté à l’université de Montpellier. Il rejoint alors un mouvement de résistance appelé Liberté, où il écrit notamment dans des journaux.
« Mais il va être poussé par l’invasion de la zone sud à faire le grand saut dans l’engagement au début de l’année 1943. La pression des mesures antisémites, puis la présence nazie l’exposent beaucoup. Il fait donc le choix conscient d’entrer dans la vie clandestine », raconte Stéphane Nivet.
Marc Bloch rejoint le mouvement de résistance Franc-Tireur et part à Lyon, sa ville natale. Son âge est alors perçu comme un handicap, selon l’historien : « Les résistants avaient tous entre 20 et 30 ans. Quand ils ont vu arriver ce notable en costume trois-pièces avec ses décorations à la boutonnière, professeur à la Sorbonne, âgé de 55 ans, ils ont hésité sur le rôle qu’ils pouvaient lui faire jouer. »
Après des missions subalternes, l’ancien héros de 14-18, surnommé « Narbonne » dans la Résistance, finit par s’imposer. Les cadres du mouvement comprennent rapidement qu’il a des talents d’organisation en matière de propagande, de liaisons, et bien sûr de renseignement. Son compagnon de lutte, Georges Altman, avait été impressionné par sa « deuxième jeunesse ». « Il avait accepté cette vie de risque et d’illégalité avec un entrain quasi sportif, gardant d’ailleurs une jeunesse physique que j’admirais, en le voyant prendre à la course ce tramway qui le ramenait dans son logis lyonnais », avait-il dépeint dans un hommage publié en 1945.
Mais le 8 mars 1944, tout bascule. Marc Bloch est pris par la Gestapo à Lyon sous le faux nom de « professeur Blanchard ». « Il y a eu une vague d’arrestations qui a commencé dans la ville. Parmi les gens arrêtés, un individu a visiblement craqué et ils ont réussi à remonter sur les autres. Plus de soixante personnes ont été arrêtées en seulement quelques jours », retrace Stéphane Nivet.

Le résistant est conduit à la prison de Montluc, où il survit à d’effroyables séances de tortures et reste emprisonné pendant un peu plus de trois mois. Détenu à ses côtés, Marcel Fonfrède se souviendra après la Libération de l’avoir vu revenir « noir d’ecchymoses, respirant avec difficulté (…) laissé pour mort tout mouillé sur le sol glacé d’une cellule de la Santé militaire ».
Malgré les coups, Marc Bloch ne divulgue que des renseignements déjà connus ou inutilisables. Engagé jusqu’au bout dans la transmission, il donne même des cours d’histoire à ses codétenus entre deux interrogatoires.
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L’exécution
Le vendredi 16 juin 1944, il est sorti de sa cellule vers 20 heures avec 29 autres prisonniers pour un « appel sans bagages ». Tous montent dans une camionnette bâchée. Ils sont âgés de 19 à 58 ans, Marc Bloch étant le plus âgé. « Ces hommes sont victimes d’une vengeance allemande contre un guet-apens qui avait été tenu à Saint-Didier-de-Formans. Trente détenus ont été prélevés de la prison de Montluc et fusillés dans ce lieu pour bien montrer que si l’armée allemande est attaquée, des Français sont tués », explique Stéphane Nivet.
Dix jours après le Débarquement en Normandie et quelques semaines avant la Libération de la France, Marc Bloch est exécuté dans un champ. Les corps sont laissés toute la nuit sur place pour terroriser la population. La dépouille du spécialiste d’histoire médiévale n’est identifiée que le 8 novembre.

Quatre-vingt-deux ans plus tard, cet intellectuel engagé reçoit enfin les honneurs qui lui sont dus. « S’il avait été uniquement un grand universitaire, je ne pense pas qu’il serait entré au Panthéon », note l’auteur de « L’Assassinat de Marc Bloch ». « Mais la figure qui y entre, c’est celle de l’unité entre l’héroïsme de la raison et celle de l’action. Il a laissé une trace intellectuelle puissante, qui a permis de créer les sciences sociales modernes qu’on connait, et il a aussi défendu son pays par deux fois », insiste Stéphane Nivet.
Pour cet historien, à l’heure où la menace géopolitique est forte et où la situation politique interne est un sujet d’inquiétude, cette cérémonie s’avère salutaire. Stéphane Nivet estime qu’il faut se servir de son héritage pour « guérir de nos blessures contemporaines » : « Invoquer Marc Bloch peut réveiller une partie de son message pour éviter une nouvelle ‘Étrange défaite’. »
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