La première révélation de ce rapport, c’est l’ampleur de nos trajets à pied, minorée par des statistiques qui ne tiennent compte, en général, que des déplacements réalisés à l’extérieur et de façon unimodale. Dans ce cas, la marche arrive après la voiture. Or, « les statistiques de mobilité orientent les politiques publiques », rappelle Frédéric Héran, économiste des transports à l’université de Lille, qui a contribué à cette étude.
Mais si, comme le fait la Suisse par exemple, on prend aussi en compte la marche intermodale (les trajets pour rejoindre sa voiture ou l’arrêt de bus), celle effectuée chez soi, au travail et dans les espaces publics (gares , centres commerciaux,…), ainsi que les promenades et randonnées, cela change la donne : le rapport révèle ainsi que nous marchons, en moyenne, 72 minutes par jour, soit environ 3,5 kilomètres ! Plus que le temps passé en voiture, environ une heure par jour travaillé, selon la dernière enquête du ministère des Transports sur la mobilité des Français (2019).
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Favoriser les trajets à pieds génère 57 milliards d’euros d’économie par an
Le second objectif de ce travail est de chiffrer les bénéfices socio-économiques en ne considérant, cette fois, que les trajets effectués à pied à l’extérieur, car ce sont ceux que les politiques publiques peuvent influencer. Favoriser les déplacements à pied génère 57 milliards d’euros d’économie par an, estime l’Ademe.
Le bénéfice le plus évident : la marche réduit nos dépenses de santé de 16,7 milliards d’euros par an et représente 1,9 milliard d’euros d’économie par an pour les ménages ; ce qui correspond en majorité au carburant non dépensé. Plus 7,5 milliards d’euros pour les collectivités locales quant à la réduction des dépenses de voirie : à surface égale, « les trottoirs et les espaces pour les piétons sont moins coûteux à construire et à entretenir que les chaussées », précise Mathieu Chassignet.
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Des actifs plus productifs car en meilleur état de santé
Mais le principal bénéfice révélé par cette étude, ce sont les gains de productivité des actifs, qui s’élèvent à 19,7 milliards d’euros par an ! « Cela s’explique par un meilleur état de santé, donc moins d’absentéisme au travail, un moindre turn-over des salariés, mais aussi une meilleure concentration et moins de stress », détaille l’ingénieur. Un autre avantage, étonnant, du côté des enfants cette fois, concerne les 2,1 milliards d’euros de bénéfices annuels dus à une plus grande autonomie de ceux-ci : la marche « libère leurs proches de contraintes liées à l’accompagnement et génère pour eux un gain de temps et de moindres dépenses de carburant ».
Enfin, autre nouvelle intéressante : la marche représente un gain de 0,87 milliard par an pour les commerces de proximité. Le rapport souligne, en effet, que, contrairement à une idée reçue, favoriser la marche au détriment des voitures s’accompagne d’un réel gain économique. « Les études montrent que lorsqu’une commune piétonnise une partie de son espace public, le chiffre d’affaires des commerces de proximité augmente, insiste Mathieu Chassignet. De plus, un euro dépensé dans un commerce de proximité génère plus d’emplois qu’un euro dans un commerce de périphérie. Donc la marche à pied crée de l’emploi ! »
Marcher en forêt ou en ville : des effets inversés
Les méta-analyses sur la question sont unanimes : marcher dans un environnement naturel réduit significativement l’anxiété, la dépression et le rythme cardiaque.Tandis qu’en milieu urbain, la marche a tendance à aggraver un peu l’anxiété, sans effets notables sur les autres facteurs. Les chercheurs expliquent cet écart par deux théories de psychologie environnementale. La première, celle de la réduction du stress de l’Américain Roger Ulrich, postule qu’en raison de notre histoire évolutive, les environnements naturels déclenchent une réponse émotionnelle rapide réduisant le cortisol (l’hormone du stress).La seconde, la « théorie de la restauration de l’attention », de Rachel et Stephen Kaplan, établit qu’en immersion dans la nature, nous sollicitons une attention plus diffuse, qui favorise la récupération de la fatigue cognitive. À l’inverse, la marche en ville impose souvent une vigilance continue et d’intenses stimuli visuels et sonores, même si les parcs offrent des refuges…
Repenser nos espaces urbains et leur accessibilité
Si la part de nos trajets extérieurs réalisés à pied passait de 24 % à 30 %, comme c’était le cas à la fin des années 1980, l’Ademe estime le gain supplémentaire à 35 milliards d’euros par an. Pour cela, elle identifie deux leviers : rendre plus sûrs et agréables les déplacements pédestres avec des aménagements urbains adaptés, et créer des occasions de marcher en rapprochant les commerces et les services publics des habitations et des lieux de travail. « Si on a plus de choses à faire dans un rayon de 1 à 1,5 km autour de soi, soit environ 15 minutes de marche, alors on se déplacera plus souvent à pied, sans même avoir à y penser », résume Mathieu Chassignet.
Il est fort probable que cela profiterait aussi à la santé mentale, à la réussite scolaire, au tourisme… ce que n’a pas chiffré l’étude. D’ailleurs, l’arrivée de nouvelles données plus précises et complètes, grâce aux GPS intégrés aux smartphones et montres connectées, et la prochaine enquête nationale « Emploi du temps » prévue en 2025-2026 par l’Insee (la dernière date de 2010) pourrait bien modifier ce bilan et apporter de nouvelles perspectives pour les politiques publiques. Et ainsi nous amener à repenser nos espaces urbains pour ceux dont l’autonomie de marche est la plus fragile, comme les seniors, les enfants et les personnes en situation de handicap.
Éprouver une forme d’unité avec le vivant : témoignage de Jacques Tassin (écologue et auteur)
Crédit photo : ALAMO/MARC SOYEZ
Sans réellement le formaliser, la marche fait partie de mon processus de recherche. En tant que forestier et écologue, il m’est impossible d’appréhender une forêt sans marcher. Mes travaux m’ont amené à sillonner les forêts tropicales de Madagascar, de La Réunion et de la République démocratique du Congo, aussi bien sur les pistes balisées qu’en dehors des sentiers battus.Ainsi, en plus de la réflexion intellectuelle, il y a un véritable engagement du corps dans ma démarche scientifique. La marche est aussi un plaisir personnel, que je cultive chaque jour. Ce rituel m’est indispensable car il me met en présence avec le monde qui m’entoure.Novalis, poète romantique et géologue allemand, écrivait : « J’appelle nature la communauté merveilleuse où nous introduit notre corps. » Cette formule me parle profondément, je suis persuadé qu’on ne peut appréhender la nature sans passer par l’engagement de notre corps, sinon l’approche reste intellectuelle et désincarnée.La marche me semble être le moyen le plus efficace et le plus doux pour réaliser cette mise en présence. C’est le seul mode de déplacement qui laisse une telle liberté de mouvement : s’arrêter, regarder, changer de direction.Les sens y sont pleinement sollicités : le chant des oiseaux, les odeurs des sous-bois, la texture des plantes. Il m’est arrivé, en forêt, d’éprouver ce qu’on appelle un sentiment océanique, une forme d’unité avec le vivant.Ce que je regrette, c’est que toutes ces sensations s’amenuisent dès que l’on marche en groupe.Pourtant, rien de mieux que la marche pour délier les langues et nouer des liens.Mais, à plusieurs, il est plus difficile de se connecter à la nature. En ce sens, la marche appelle à la solitude. La marche est enfin, à mes yeux, un puissant outil d’éveil à la conscience écologique. Les préoccupations environnementales prennent racine dans cette relation sensible ; chez les enfants qui ont noué tôt un lien avec le monde naturel, comme chez les adultes qui ont su entretenir ce lien.
Source:
www.sciencesetavenir.fr



