MondeGéopolitiqueNeurones aiguisés contre neurones atrophiés : le double jeu de ByteDance

Neurones aiguisés contre neurones atrophiés : le double jeu de ByteDance

Souvent critiqués pour leur impact sur l’attention, la santé mentale ou la diffusion de fausses informations, les réseaux sociaux recèlent aussi un potentiel éducatif considérable.

Leur capacité à capter l’attention et leur adoption par les jeunes générations en font des outils d’apprentissage à part entière — à condition d’être conçus et régulés dans ce sens.

L’exemple de TikTok, utilisé de façon radicalement différente en Chine (Douyin) et aux États-Unis, illustre cette dualité — et révèle une véritable « guerre de l’éducation ».

Les origines

La société technologique ByteDance, dont le siège est à Pékin, a d’abord lancé Douyin en septembre 2016 pour le marché chinois et TikTok en 2017 pour les marchés hors de Chine. Douyin a été intentionnellement configuré pour se conformer aux réglementations chinoises, fonctionnant sur des serveurs en Chine distincts de ceux utilisés par TikTok. La séparation structurelle de ces deux entités témoigne également de la nécessité de naviguer à la fois en Chine et dans le régime réglementaire mondial en tant que juridictions distinctes.

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TikTok en Chine : des neurones plus aiguisés

Les vidéos de Douyin ont généralement un sujet facilement identifiable et un contenu ciblé, exprimant une propension pour les scènes de la vie quotidienne, les objets courants et les affaires domestiques. Le type de vidéos évoque l’unité familiale aussi bien dans la narration que dans la mise en scène. Cette orientation vers la famille se manifeste par la fréquence des vidéos tournées à domicile, impliquant plusieurs générations et mettant en avant des valeurs de cohésion et de partage familial.

Pour les enfants chinois de moins de 14 ans, le temps d’écran est limité à 40 minutes par jour et le réseau est inaccessible entre 22 h et 6 h.

Les vidéos proposées suggèrent des sujets éducatifs et culturels, tels que des expositions, des visites de musée ou bien encore des expériences scientifiques facilement reproductibles à la maison.

TikTok aux États-Unis : des neurones plus atrophiés

TikTok n’a pas de version spécifique pour les enfants aux États-Unis. Il n’y a pas de limite de temps pour la connexion, sauf celles fixées par les parents, et aucun sujet éducatif n’est plus mis en avant que d’autre. Les vidéos TikTok destinées principalement aux marchés américain et international sont plus diversifiées en termes d’objets et de situations. Une méta-analyse publiée dans le Psychological Bulletin par l’American Psychological Association, qui a impliqué 71 études et plus de 100 000 participants, a montré une corrélation négative entre le visionnage de vidéos courtes et les fonctions cognitives, telles que l’attention et le contrôle inhibiteur. Le Dr Nia Williams, chercheuse à l’Université de Bangor spécialisée dans la santé mentale des enfants, a déclaré que le format de courtes vidéos de TikTok est conçu pour produire des shots de dopamine avec chaque vidéo et que les utilisateurs en sont accros. Lors d’une exposition répétée à un contenu très stimulant, l’accoutumance est susceptible de se développer.

Le cerveau, conditionné à penser à des micro-récompenses toutes les quinze secondes, est intolérant à l’engagement cognitif à long terme.

Conséquences sur la cognition

L’impact de TikTok ne se limite pas à une baisse de l’attention. Des études suggèrent qu’il affecte les capacités de réflexion profonde, de planification et de contrôle des impulsions. Des chercheurs comparent le phénomène aux aliments ultra-transformés : la consommation prolongée de contenu auto-stimulant peut engager les régions corticales de bas niveau et supprimer l’activité dans les zones d’ordre supérieur responsables de la maîtrise de soi.

L’âge n’a pas d’effet modérateur significatif : les adultes, tout comme les adolescents, sont affectés. La même méta-analyse a trouvé une association négative entre l’usage de vidéos courtes d’une part et l’anxiété et le stress d’autre part. Le remplacement des interactions sociales réelles, l’exposition à un flux constant d’informations émotionnellement chargées et l’altération du sommeil contribuent à un cercle vicieux.

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Des aspirations qui en disent long

Une enquête réalisée en 2024 auprès de pré-adolescents américains et chinois révèle une situation édifiante. Interrogés sur la carrière dont ils rêvent :

La profession la plus populaire aux États-Unis était influenceur ; en Chine, la principale aspiration était astronaute.

Ce contraste saisissant témoigne de l’orientation des algorithmes, qui façonnent les imaginaires. D’un côté, un écosystème qui valorise la célébrité individuelle ; de l’autre, un environnement qui promeut l’exploration scientifique.

Ce décalage reflète deux stratégies éducatives radicalement différentes. La Chine mise sur une formation scientifique massive et une orientation des talents vers des secteurs stratégiques, tandis que les États-Unis laissent les algorithmes commerciaux façonner les désirs de leur jeunesse.

Visions à long terme du développement des connaissances

La guerre de l’éducation qui se joue sur les réseaux sociaux engage des visions radicalement différentes du développement des connaissances. Pour maximiser l’impact des réseaux sociaux sur l’éducation scientifique, il serait bénéfique de développer des systèmes agiles intégrant de manière cohérente contenus et compétences. La création de réseaux de connaissances interconnectés, de parcours éducatifs individualisés et de communautés engagées constituerait une stratégie prometteuse.

La comparaison avec la Chine offre un contrepoint intéressant. En intégrant des limites de temps, des contenus éducatifs et des mécanismes de pause dans la structure même de l’application, Douyin matérialise l’idée qu’un réseau social peut être conçu avec une intention éducative. Ce modèle invite à sortir d’une vision purement réactive de la régulation, pour envisager une régulation constructive, agissant en amont sur la conception des outils.

Les réseaux sociaux : miroirs de nos intentions

Les réseaux sociaux ne sont ni bons ni mauvais en soi. Ils sont le reflet des intentions qui président à leur conception et à leur régulation. Le cas de Douyin montre qu’une plateforme peut être à la fois populaire et éducative quand la volonté politique existe. En Occident, le défi est de passer d’une régulation protectrice à une régulation constructive, faisant des réseaux sociaux de véritables leviers d’apprentissage.

Les plateformes ne sont pas des outils neutres, mais des environnements cognitifs qui façonnent les capacités d’attention et de réflexion. La question posée n’est pas de savoir s’il faut interdire TikTok, mais de définir quel type de cerveau, de citoyen et de société nous souhaitons former.

La guerre de l’éducation est avant tout une guerre de l’attention et du sens.

Tout dépend de la vision que nous avons de l’éducation, du savoir et de l’avenir que nous voulons construire. À l’heure où la Chine planifie sa main-d’œuvre scientifique et où les États-Unis constatent une baisse des aspirations techniques, cette guerre est aussi une guerre des intelligences.

Bibliographie

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Source:

www.revueconflits.com

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