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Pour la 61e Biennale de Venise, une quête de beauté malgré un monde troublé

« En mode mineur »… Quand elle a choisi ce titre, « In Minor Keys », pour sa Biennale de Venise, Koyo Kouoh se doutait-elle qu’il serait à ce point visionnaire ? La tonalité mineure, dans la musique occidentale, c’est celle de la mélancolie, des complaintes, des lamentations. À quelques semaines du vernissage de l’événement qui attire les amateurs d’art contemporain du monde entier, impossible d’oublier les sombres nuages qui s’accumulent à son horizon. La disparition soudaine de Koyo Kouoh, le 10 mai 2025, à l’âge de 57 ans, fut le pire, et le premier, des mauvais augures.

Profondément aimée par la communauté des artistes, la curatrice suisso-camerounaise aurait été la première femme africaine à prendre la direction artistique de la plus importante des biennales. Comment monter une telle exposition sans elle ? Comment porter dignement, plutôt que le deuil, son héritage vivace ? Directrice du Zeitz Museum of Contemporary Art Africa (au Cap, en Afrique du Sud) au moment de son décès, elle a heureusement laissé derrière elle des directives précises. Cette 61e édition répondra donc à son désir : inviter à « ralentir et s’accorder sur les fréquences des tonalités mineures ».

Car, écrivait-elle, « bien que souvent perdue dans l’angoissante cacophonie du chaos actuel qui détruit le monde, la musique continue ». Elle rêvait son projet comme le lieu où résonnent « les chants de ceux qui produisent de la beauté malgré la tragédie, les mélodies des fugitifs qui se remettent de la ruine, les harmonies de ceux qui réparent les blessures et les mondes  ».

« Tout en blues et murmures »

Le parcours, libre à la façon du free jazz, ne craint pas les dissonances, mais de ses paradoxales harmoniques surgiront, espérait-elle, des éclats de beauté.

« Prenez une profonde respiration / Expirez / Abaissez vos épaules / Fermez les yeux »… Ce mantra yogique ouvre le texte programmatique sur lequel s’est basée son équipe pour construire ce projet posthume, tout en « humeurs, en blues, en allégories et murmures ». Koyo Kouoh imaginait sa double exposition (aux Giardini et à l’Arsenale) portée malgré tout par une joie résistante, par l’espoir, par le bonheur d’observer « tous ces signes que nous envoient la terre et la vie ».

Non pas « une litanie de commentaires sur ce qui se passe dans le monde, mais une reconnexion radicale à ce qui est finalement l’habitat naturel de l’art, et son rôle dans la société : l’émotion, le visuel, le sensuel, l’affectif, le subjectif ». Le parcours, libre à la façon du free jazz, ne craint pas les dissonances, mais de ses paradoxales harmoniques surgiront, espérait-elle, des éclats de beauté.

Demon Melancon, Deuxième chef des Séminoles portant le costume africain, 2011

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111 artistes sont invités à le construire, parmi lesquels de nombreux duos et collectifs, comme le Nairobi Contemporary Art Institute. Ils viennent du monde entier, du Salvador et de Dakar, de Berlin et Nashville, de Beyrouth et de la Zambie : un reflet de la cartographie globale de cette curatrice nomade, qui a fondé le centre d’art RAW Material Company à Dakar, a été co-commissaire des Rencontres de la photo de Bamako en 2001 et 2003, a participé comme co-curatrice aux Documenta de Kassel de 2007 et 2012, tout en travaillant aussi à Bruxelles ou Douala.

On ne s’en étonnera pas, les stars se font rares dans les salles. Notons cependant la présence de Laurie Anderson, pionnière des expériences musicales, des Congolais Sammy Baloji et Bodys Isek Kingelez, de la Kenyane Wangechi Mutu, de la Nigériane Otobong Nkanga et du Chilien Alfredo Jaar.

Marcel Duchamp fait une apparition en guest-star, comme le cinéaste malaisien Tsai Ming-liang. Kader Attia s’inscrit tout naturellement dans le projet, lui qui travaille sur le motif de la réparation depuis tant d’années. Il est l’un des quelques représentants de la scène française, avec Éric Baudelaire, extrêmement proche lui aussi de la commissaire, ou encore Florence Lazar et Joana Hadjithomas & Khalil Joreige. Autant de visions d’un cinéma profondément ancré dans le monde.

Procession de poètes, sanctuaire, jardin créole…

Selon la partition laissée par Koyo Kouoh, cette symphonie en mode mineur s’articule en plusieurs mouvements, ou concepts clés. Parmi lesquels celui de « shrine », ou sanctuaire, qui consiste à mettre en lumière la pratique de deux artistes emblématiques. Mais aussi celui de procession, dans la lignée des différents carnavals qui définissent en partie l’imaginaire de l’Atlantique noir.

L’idée d’école traverse elle aussi le parcours, dans un désir de partage des connaissances et des responsabilités. La notion de repos est également à l’honneur, « à la façon d’un jardin créole, d’une invitation à se mettre en dialogue avec les formes non humaines de la vie ». Le programme de performances s’annonce particulièrement conséquent ; il est lancé par une procession de poètes dans les Giardini, inspirée par la Poetry Caravan que la curatrice férue de littérature avait orchestrée avec neuf poètes africains en un voyage de Dakar à Tombouctou en 1999.

Le retour polémique de la Russie

Autant de belles promesses… Comment, pourquoi, dès lors, ne pas simplement se réjouir ? Le contexte international n’est hélas guère propice au bonheur béat. Et, avec une violence rarement pressentie, il s’est immiscé dans cette édition, la bousculant depuis le début de l’année d’une série de polémiques liées à la géopolitique. Les pavillons nationaux, au nombre de 99 cette année, en sont le cœur. La plus récente est née début mars, quand la Russie a annoncé, après quatre ans d’absence, sa volonté d’investir à nouveau son pavillon au cœur des Giardini, à deux pas de la Suisse, de la France, du Japon ou du Royaume-Uni.

Kader Attia, Embrace Of Traces

Kader Attia, Embrace Of Traces, 2026

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Papier vélin, collage • Courtesy Big Chief Demond Melancon.

Tollé immédiat : l’Ukraine, pour qui la biennale sert de caisse de résonance culturelle depuis 2022, annonce combien cet affront lui paraît insupportable. Les ministres de la Culture et des Affaires étrangères de 22 pays d’Europe protestent eux aussi en envoyant une lettre aux organisateurs. La Commission européenne condamne tout autant ce pas vers Poutine. Et menace de suspendre sa subvention, d’un montant de deux millions d’euros sur trois ans. Soutien de Kyiv, le gouvernement italien lui-même enrage et exige la démission du représentant du ministère de la Culture dans le board de la biennale. Le maire de Venise, lui aussi fervent pro-ukrainien, prévient : si la Russie utilise son pavillon pour faire sa propagande, il sera immédiatement fermé.

La fédération russe promet qu’il ne s’agira que de folklore et de musique traditionnelle. Pour l’instant, la biennale s’accroche à sa décision initiale de l’accueillir, se revendiquant comme « une institution ouverte » qui n’a pas à censurer les participations nationales.


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L’iran et Israël présents tous les deux ?

C’est au nom du même principe qu’elle a décidé d’accueillir également l’Iran (mais au vu du contexte, il ne serait pas étonnant que ce projet fasse long feu) et Israël. Fermé à la dernière minute lors de la précédente édition suite aux nombreuses protestations de militants pro-palestiniens, le pavillon israélien des Giardini restera vide cette année mais Israël sera néanmoins présent, s’installant temporairement dans l’Arsenale.

La protestation est toute aussi vive. Dans le cadre d’une campagne menée par le collectif Art not Genocide Alliance, une lettre virulente tempête contre ce retournement de situation. Elle est signée par de nombreux artistes participant à la biennale, parmi lesquels Alfredo Jaar, Yto Barrada ou Rosana Paulino.

Le pavillon de l’Afrique du Sud est, lui aussi, victime de la guerre qui sévit au Proche-Orient. Marqué à droite, le gouvernement a annulé en janvier dernier sa participation, refusant de porter le projet de l’artiste Gabrielle Goliath : avec la curatrice Ingrid Masondo, cette figure engagée avait imaginé un chœur de pleureuses, dédié à la maman d’un petit gazaoui mort sous les bombes. Hors de question de modifier sous pression son projet. L’artiste a décidé de le montrer dans le off au sein de la Chiesa di Sant’Antonin. Dans un monde tout sauf sérénissime, la biennale promet d’être elle aussi, à sa façon, un terrain de guerre.


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61e Biennale de Venise – In Minor Keys

Du 9 mai 2026 au 22 novembre 2026

www.labiennale.org


Source:

www.beauxarts.com

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