Les canicules qui se succèdent depuis juin ont ranimé le débat autour de la climatisation. On a évoqué la situation des écoles, des hopitaux et des EPHAD en surchaffe faute d’équipement adapté, mais dans la justice, on souffre aussi. Car nombre de palais de justice ne sont pas climatisés. Juge-t-on correctement dans des salles où il fait plus de 30 degrés et où l’on travaille avec une robe professionnelle par-dessus ses vêtements ?
De retour d’un procès à Aix-en-Provence en pleine canicule, un avocat raconte « il faisait 36° le matin dans la salle d’audience et 38° l’après-midi ». Le procès a duré une dizaine de jours. Y avait-il vraiment un thermomètre affichant ces valeurs ? Qu’importe, depuis que l’on a admis l’idée de « température ressentie » chez les météorologues, le concept est validé par la science. Il faut imaginer ce que cela représente de passer des journées entières assis, la robe par-dessus les vêtements de ville, dans un air étouffant et un bain de sueur. Dans des conditions normales, un procès est déjà une épreuve physique et morale, mais quand en plus il faut lutter contre des tempétratures extrêmes, cela vire au cauchemar. À Paris, Valérie-Odile Dervieux a raconté dans nos colonnes la chaleur insoutenable et les évanouissements de magistrats au palais de la Cité. Qu’on ne s’y trompe pas, le ton humoristique choisi ne signifie pas que la situation est drôle, mais qu’à partir d’un certain stade de souffrance, il ne reste plus que le rire. Toujours dans nos colonnes, notre chroniqueur judiciaire Julien Mucchielli décrit, à l’occasion du procès de Lakhdar Matoub pour le meurtre de sa femme, ce gendarme très sportif aux assises de Paris réduit à utiliser un éventail pour supporter la chaleur dans le box aux côtés de l’accusé. Celui-ci encourt la perpétuité. Il fait 35° en ce moment dans la capitale, et sans doute presque autant dans les salles d’audience qui emmagasinent la chaleur depuis des semaines.
« Les corps souffrent, les esprits sont épuisés »
Malgré ces conditions insupportables, la justice continue de juger. Et donc d’infléchir des destins. On valide le licenciement de l’un, on chasse l’autre de son logement, on envoie le troisième en prison. Les corps souffrent. Les esprits sont épuisés. La justice passe, comme si de rien n’était. The show must go on. Dans tous les métiers qui s’exercent assis dans un bureau, au fil des canicules qui se succèdent, les salariés ont progressivement renoncé au sacro-saint télétravail pour se précipiter dans leurs entreprises climatisées. Parce qu’ils font tous la même expérience : on ne peut plus travailler correctement au-delà d’une certaine température. La chaleur embrume l’esprit, engourdit le corps, quand elle ne conduit pas au malaise. Le travail est encore possible, mais au prix d’efforts surhumains et avec un résultat d’une qualité et d’une efficacité très dégradés. Et encore, nombre d’entre eux exercent des professions aux enjeux bien moins importants que les gens de justice. Qu’est-ce qu’une comptabilité un peu en retard, un dossier commercial moins bien ficelé, un article à la syntaxe approximative à côté du destin d’un homme ?
Des situations indécentes
Il faut bien sûr saluer le courage de ces hommes et de ces femmes, magistrats, greffiers, huissiers d’audience, avocats, gendarmes, policiers qui poursuivent leur tâche dans des conditions qui ne sont pas loin de pouvoir être qualifiées d’indignes. Après tout, la justice française et l’indignité sont des compagnes de longue date, pour les questions de crédits que l’on sait. Si l’on reste sur le terrain des températures, le prévenu qui comparait aujourd’hui dans un tribunal à 35° risque bien de partir séance tenante dans un établissement pénitentiaire où il fera 50° dans les 9m2 qu’il partagera avec deux ou trois coreligionnaires. Sans doute regrettera-t-il l’ambiance plus tempérée du prétoire où il a été jugé. Le plus terrible dans cette énième illustration de l’insuffisance ancienne et structurelle de moyens de la Justice, c’est qu’ici on n’est même pas certain de pouvoir compter sur une volonté politique de changer les choses, fut-elle condamnée à se fracasser contre le mur de la réalité budgétaire française. Car, on le sait, la climatisation, c’est le mal. Et puis au fond, si on s’est résolu à mourir d’hyperthermie dans les EPHAD et les hôpitaux, ou encore à s’évanouir dans les écoles, on peut bien condamner dans des étuves. En réalité, il y a quelque chose de profondément indécent dans cette situation. C’est un peu comme ces audiences marathon qui s’achèvent tard la nuit, voire à l’aube. On peut saluer la performance, ou s’inquiéter au contraire de la qualité de la justice que l’on rend à 3 heures du matin quand on a commencé à 13h30. Il y a quelques années, Jean-Jacques Urvoas qui venait de prendre ses fonctions de garde des Sceaux, dénonça la « clochardisation de la justice ». C’est le mot qui vient à l’esprit, en effet, quand on l’observe travailler dans des conditions aussi dégradées. À ceci près que le clochard n’engage que lui dans sa descente aux enfers.
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