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Violences sexuelles : « Monsieur considère que s’il a jeté son dévolu sur une jeune femme de 19 ans, elle doit céder »

Le 21 juillet, un agent immobilier de 39 ans comparaît devant le tribunal de Pontoise pour l’agression sexuelle d’Emma, 19 ans, serveuse. Après un repas arrosé, il l’aurait caressée de force derrière le bar. Il s’estime innocent et plaide le « jeu de séduction ».

Tribunal de Pontoise (Photo : ©J. Mucchielli)

La juge dit à une jeune femme de 19 ans : « Il a évoqué un jeu de séduction. »

Tête haute, Emma* assène : « C’est très vexant de penser que je puisse être attirée par cet homme-là. » Elle a des phrases qui tombent comme des pics sur la tête du prévenu, un agent immobilier de 39 ans. Elle dégage une impression de confiance.

Son avocate la regarde avec un air tendre. « Comment ça va ? Vraiment. »

— Ça va pas trop.

— Tu peux expliquer ?

— Je ne peux plus travailler dans un restaurant. Je ne sors plus seule. Je suis en insécurité totale.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— Je ne fais plus rien. »

Le 12 décembre 2025, Aurélien et cinq de ses fournisseurs déjeunent, longuement, dans le restaurant attenant à l’agence immobilière qu’il dirige, à Genainville. Le repas est arrosé et s’étire dans l’après-midi. Emma, serveuse dans ce restaurant, s’occupe de leur table avec une apprentie de 15 ans, tandis que les patrons, un couple, s’affairent en cuisine. Aurélien est un habitué, tutoie Emma et aime à penser qu’il n’est pas anodin que la jeune femme réponde avec tant d’allant, pense-t-il, à ses remarques osées et ses blagues graveleuses. Emma dit : « Moi je fais mon travail, je souris. »

« Il m’a plaquée avec son corps, contre la caisse, m’a touché la poitrine, les hanches »

Quand la serveuse rentre chez elle, à 16 h 30, les hommes sont toujours dans la salle du restaurant, à boire et à plaisanter avec le patron. Lorsqu’elle revient à 18 heures pour son service du soir, ils sont toujours là, nettement plus alcoolisés. « Vous la tutoyez, vous bafouillez, avachi sur le bar », dit la présidente, qui le qualifie de « très décontracté. »

« Il me disait de ne pas travailler car il voulait me payer un verre, les autres hommes n’intervenaient pas, sauf pour me demander si j’étais célibataire et hétéro. Monsieur m’a demandé mon âge, puis quand je lui ai dit que j’avais 19 ans, il m’a demandé s’il pouvait faire une garde alternée de moi avec mes parents. Il a dit aussi que c’est normal que sa femme soit jalouse, car j’étais jolie. »

À ce moment, les deux amis d’Aurélien disent « on vous laisse tous les deux », tirent le rideau et ferment la porte de la salle. Aurélien rejoint la serveuse derrière le bar, se positionne derrière elle ; elle se retourne et il la saisit par les hanches. « Il m’a plaquée avec son corps, contre la caisse, m’a touché la poitrine, les hanches, c’étaient des caresses. Je lui ai dit ‘non arrête’ cinq fois, ‘je t’en supplie’ trois fois. » L’apprentie de 15 ans observe la scène, tétanisée. Emma dit : « visuellement, je voyais qu’elle ne pouvait rien faire. » Elle décroche le téléphone pour prendre une réservation, Aurélien beugle « c’est complet ! »  et passe sa main sous son t-shirt. C’est à ce moment que la patronne arrive et lui demande de sortir. Elle parle de ce qu’elle a vu à son mari qui dit : « il est lourd quand il a bu ».

Aurélien est revenu déjeuner le 16 décembre. Il lui a tendu un billet de 10 euros et lui a dit : c’est pour vendredi.

Le 18 décembre, le restaurant est privatisé par Aurélien et son équipe. Emma ne se sent pas très bien. Elle a du mal à assurer son service.

Elle se met en arrêt. Le 23 décembre, elle porte plainte pour agression sexuelle. Interrogés, ses patrons ont estimé que c’était un peu de sa faute, car elle souriait et répondait aux blagues.

« J’ai pas intentionnellement touché la poitrine »

Sept mois plus tard, le prévenu dit à ses juges : « Pour moi, on était dans la séduction, et ce n’est pas allé au-delà.

Vous étiez très alcoolisé ?

— J’ai dû boire l’équivalent de quatre verres, je fais 100 kg ».

— Comment vous expliquez cette plainte ?

— Je pense qu’il n’était pas malin de ma part de mettre main autour de la taille, que j’ai fait des blagues un peu douteuses… sinon, je ne sais pas.

— Elle fait des déclarations très précises. Elle ment ?

— Sur une partie.

— Donc elle ment.

— C’est extrapolé ».

(Il est toujours délicat pour un prévenu de dire d’une victime qu’elle ment, les juges le savent et insistent pour qu’il se mouille, mais Aurélien tient bon dans la périphrase)

« L’apprentie confirme la scène, qu’en dites-vous ?

— Elle était de ¾, est-ce qu’elle a bien vu ? J’ai peut-être effleuré le sein à un moment et c’est ce qu’elle a vu.

— Comment on effleure un sein ?

— J’ai pas intentionnellement touché la poitrine.

— Et mettre la main sur la taille d’une serveuse ?

— C’est pas intelligent. »

Emma est venue avec ses deux parents. Elle a pleuré deux fois durant l’audience, sur l’épaule de son père. Elle se lève à nouveau à l’appel de la présidente : « Qu’est-ce que vous attendez de cette audience ?

— Qu’il assume ce qu’il est, ce qu’il a fait. Avec son profil, je pense que beaucoup de gens auraient menti.

— C’est-à-dire ?

— Au vu de son travail, qu’il a une femme et une fille.

— Est-ce qu’il avait bu ?

— Bien sûr : jamais, il n’a bu que quatre verres !

— Monsieur ? »

« Il y avait un jeu de séduction mutuel »

Aurélien revient à la barre. « Elle maintient que vous avez bu, qu’il n’y avait pas de jeu de séduction mais la réponse d’une serveuse au comportement à tout le moins inapproprié d’un client.

— Je ne suis toujours pas d’accord. Pour mes collègues, il y avait un jeu de séduction mutuel.

— Donc elle ment ?

— En tout cas, on n’a pas la même version.— Donc, a priori, y’en a un qui ment. »

Un assesseur demande : « Vous attendiez quoi de ce jeu de séduction ?

— Pas grand-chose, ça flatte un peu l’ego et ça s’arrête là. »

L’avocat d’Emma demande : « Quand vous vous êtes collé à elle, elle vous a dit quoi ?

— ‘Arrête’

— Et vous ne vous arrêtez pas ?

— Quand c’est dit en rigolant … »

C’est une amorce idéale pour sa plaidoirie : « Monsieur n’a absolument rien compris à ce qu’est le consentement. Il est dans la toute-puissance et considère que s’il a jeté son dévolu sur une jeune femme de 19 ans, elle doit céder. » Elle parle d’un « rapport de domination et de hiérarchie », et énonce : « la seule qui se sente responsable dans cette salle d’audience, c’est Emma ! »

Le procureur ne laisse aucun suspense : pour lui, la victime est sincère et le prévenu « s’embourbe dans ses explications. » Il assume des réquisitions « un peu sévères » : 18 mois de prison, dont 12 mois assortis d’un sursis probatoire (interdiction de contact, obligation de soins psychologiques).

L’avocat d’Aurélien demande la relaxe. Il plaide l’absence d’intention et, « sans nier le ressenti de cette jeune femme », affirme que la version de son client doit prévaloir, ou qu’à tout le moins elle laisse planer un doute qui doit lui bénéficier. Après en avoir délibéré, le tribunal suit exactement les réquisitions du procureur. La partie ferme est aménagée en détention à domicile.

 


Source:

www.actu-juridique.fr

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