À contre-courant

Cher Patrick,Parfois, d’un film ne vous reste qu’une réplique, isolée, surnageant comme un bois flotté sur le mouvement d’images englouties dans l’eau sombre de l’oubli – un peu à la façon dont l’un des fragments présocratiques d’Héraclite d’Ephèse ne consiste qu’en un seul mot, “barques” au pluriel, et je vous avoue avoir toujours trouvé cela émouvant, que parmi les débris charriés jusqu’à nous de ce penseur pour qui on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve vienne s’échouer, ballotté d’une langue à l’autre à travers les siècles, ce petit mot en forme de flottille. C’est d’un autre bateau que je voulais vous parler, celui qui me revient si je pense au film de Werner Rainer Fassbinder intitulé Le Mariage de Maria Braun, au détour d’une réplique cinglante de Willi le syndicaliste, qui interrompt la tirade de son patron par ces mots : “je sais ce que vous allez me dire : nous sommes tous dans le même bateau, avec cette différence que le bateau est à vous et que nous, nous ramons”.

Jetons un oeil, vous voulez bien ? sur le journal de bord de ce bateau-là. Premier film de la trilogie allemande de Fassbinder, Le Mariage de Maria Braun date de 1979 ; l’action, elle, se déroule dans l’Allemagne de la reconstruction, donc dans l’immédiat après-guerre. La métaphore, quant à elle, vient illustrer “la phraséologie socialisante aux accents”, que l’entrepreneur reproche au syndicaliste d’adopter : et en effet, cette métaphore vient opérer une critique de l’idéologie à la manière de Marx ; elle souligne comment l’exhortation à se reconnaître dans un destin commun suppose et recouvre d’un même geste la division entre producteurs et détenteurs des moyens de production, et les intérêts divergents qui les opposent – nous voici renvoyés de 1979 à 1950, et de 1950 à, disons, 1844.

Dans cette remontée, toutefois, un détail m’arrête : en 1844, il n’y avait plus guère de rameurs sur les bateaux qui portèrent la révolution industrielle ; de sorte que la contre-image mobilisée par ce syndicaliste de cinéma, dans le même mouvement où elle entend faire apparaître sous l’unité lénifiante du discours entrepreneurial la matérialité d’un rapport de classes, ne le fait qu’en remontant un peu plus haut encore dans le temps, jusqu’aux rameurs, jusqu’aux galères. Dans cette phrase en forme de machine à remonter le temps, me frappe cette rémanence des rameurs, qui affleurent dans ce film comme les garde-chiourmes, ou le verbe ramer, ou la galère elle-même, affleurent dans notre langue ordinaire et y donnent ses mots à l’expérience de la soumission et de l’infortune. Quelle dut être la violence de cette expérience sans autre horizon que la douleur d’un geste infiniment pénible et répété – ramer ; et quelle dut être le silence imposé à cette violence par une histoire racontée du point de vue du pont supérieur, pour qu’elle gémisse et grince encore dans notre langage ?

Dans un entretien passionnant que m’accorda un jour le philosophe Norman Ajari, celui-ci soulignait combien l’esclavage servit au Siècle des Lumières d’image privilégiée pour dire l’oppression et revendiquer la citoyenneté, lors même que les esclaves, les vrais, demeuraient pour l’essentiel hors-champ. C’est peut-être vrai : mais si utile qu’elle soit, cette critique de l’image comme emprunt et désinvolture ne devrait pas nous dissuader de reconnaître aussi dans nos images une forme d’insistance. Car s’il arrive aux métaphores de renforcer l’oubli de ceux dont elles empruntent l’apparence, peut-être ont-elles parfois une fonction inverse : faire entendre, bien après que se soient tus le claquement des fouets et la clameur des enchaînés, le ressac du mal que ceux-ci subirent. Collez l’oreille à certains mots, Patrick : dans leur spirale creuse, vous entendrez encore la mer.


Source:

www.radiofrance.fr

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