Éric Ruf consacre cette émission à ce qu’il appelle « un genre littéraire tout à fait involontaire » : les correspondances privées, rendues publiques après la mort de leurs auteurs. Ce qui le passionne, explique-t-il, c’est la manière dont « ce chemin au long cours », cette « description d’une vie, d’un quotidien », vient éclairer d’un autre jour ce qu’on croit savoir d’une femme ou d’un homme célèbre. Il file deux images : celle du « lac souterrain » et celle de la « nappe phréatique ». L’animateur confie aussi ce qui l’interroge le plus : la plupart de ces lettres sont « des plumes extraordinaires pour rien », écrites sans intention littéraire ni postérité.
François Mitterrand, « sphinx politique » révélé par sa tendresse
La première correspondance lue est celle de François Mitterrand à Anne Pingeot, qui court de 1963 à 1995. Éric Ruf s’arrête sur le paradoxe d’un homme à « l’agenda de président de la République » prenant le temps d’entretenir, des décennies durant, un amour par lettres. Après la lecture d’un poème en prose intitulé La complainte du coquillage, écrit en 1964, il se dit saisi : « tout à fait étonnant de ce que ça peut raconter de l’homme politique, de ce qu’on a appelé sa pudeur ou son lointain ». Une dernière lettre, écrite en septembre 1995 alors que la maladie le ronge, le conduit à ce constat : « nos dirigeants ne sont pas dénués d’une tendresse infinie ».
Avec Denis Podalydès et Christian Lacroix, l’allure d’une amitié au long cours
Éric Ruf lit ensuite des lettres d’une correspondance « encore inédite » dans laquelle il est personnellement impliqué : celle qui a noué, à partir de 2005, Denis Podalydès et Christian Lacroix autour de la création du Cyrano de Bergerac à la Comédie-Française, dont il signait la scénographie. Vingt-deux productions plus tard, dont Le Cid récemment créé à la Porte Saint-Martin, il revient sur ces échanges d’abord vouvoyés, très cérémonieux. Ce qu’il salue dans cette correspondance, c’est « ce dialogue ininterrompu, très amical, très mélangé, très respectueux, attentif » — ce qui, pour lui, pourrait bien s’appeler une amitié.
Camus et Casarès, une correspondance à rebours du cliché de la muse
L’émission se referme sur deux lettres extraites de la correspondance entre Albert Camus et Maria Casarès, qu’Éric Ruf qualifie de « prodigieuse, absurde, magnifique ». Il prend soin d’écarter d’emblée la lecture simpliste d’une relation entre « un auteur omniscient, omnipotent » et « une égérie, une muse ». Ce qui le touche, au contraire, c’est « une franchise l’un envers l’autre qui est absolument extraordinaire ». Il lit notamment une lettre de Camus datée du 1ᵉʳ août 1952, où l’écrivain avoue une détresse intime, puis la réponse de Maria Casarès, du 5 août, qui refuse le rôle de consolatrice et lui renvoie, avec lucidité, une forme de vérité sur lui-même. Deux voix à égalité, donc, que l’animateur range dans la même famille que les précédentes : celle des correspondances qui disent l’intime sans chercher à être belles, et qui pourtant le sont.
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