Les États-Unis sont finalement mal connus en France et souvent mal compris. Ce nouveau numéro de la Documentation photographique permet d’entrer dans les enjeux de l’Amérique d’aujourd’hui.
Les États-Unis – Mathieu Schorung – La documentation photographique – CNRS Éditions. Janvier 2026.
Lorsque l’on est utilisateur, depuis plusieurs décennies, de la « doc photo », on attend toujours avec une certaine impatience la parution du prochain numéro, alternativement en histoire ou en géographie, en lien avec l’actualité du moment. L’utilisateur de base de la « doc photo » a longtemps été le professeur d’histoire et de géographie du second degré. J’aurais tendance à penser que ce n’est plus forcément le cas, même si les mises au point scientifiques de chaque thème traité peuvent intéresser, « de façon alimentaire », les candidats au concours d’enseignement, si tant est que cette voie puisse encore intéresser les meilleurs étudiants.
En réalité, la « doc photo », et ce numéro sur les États-Unis ne fait pas exception, peut intéresser toute personne qui souhaite prendre du recul et, en même temps de l’épaisseur, dans le tourbillon informationnel qui sert trop souvent de référence dans le débat public.
L’auteur est évidemment géographe, spécialiste des États-Unis, et, tout naturellement, il commence son propos sur l’appropriation du territoire, à partir de conquête, d’achats, ou de cessions. Comment ne pas penser alors au Groenland ?
L’intégration successive des territoires a d’abord été institutionnelle et politique, avant de laisser la place au développement des infrastructures, ferroviaires et routières, le creusement des canaux quand les fleuves faisaient défaut. La destinée manifeste qui sert de fondement idéologique cette expansion alimente l’expansion de la frontière, même si cette conquête est officiellement terminée en 1890, pour laisser place à la conquête maritime.
Rappeler que cette expansion a pu se faire au détriment des Amérindiens est une évidence, même si la question du dénombrement de cette population, officiellement de plus de 7 millions de personnes qui s’identifient comme telles, n’est pas forcément facile. En termes de territoires, par contre, il ne reste à cette population que 3 % à 4 % de la surface émergée totale du territoire étatsunien actuel. Cette population reste globalement défavorisée avec une espérance de vie plus basse de cinq ans par rapport à la moyenne nationale, et un taux de pauvreté de plus du double. (25,4 % contre 11 % en moyenne nationale). Il arrive toutefois que certaines tribus, le terme est utilisé indifféremment avec celui de nation, comme les Navajos, puissent profiter de niches touristiques ou de l’installation de casinos dans les réserves.
Malgré des évolutions qui ont commencé dans les années 30, avec des accès à la souveraineté partielle sur les terres des tribus, l’État fédéral reste très présent et le bureau des affaires indiennes conserve une certaine mainmise.
On a pu longtemps présenter le territoire des États-Unis comme une île, avec ses trois façades maritimes, océan Atlantique et Pacifique, golfe du Mexique, que l’administration Trump a voulu rebaptiser, sans parler de l’ouverture sur l’Arctique que permet la possession de l’Alaska. Plus de 9 millions de kilomètres carrés, l’équivalent de la Chine, 20 000 km de côtes permettent le développement de puissantes façades portuaires qui constituent l’ouverture au monde. On a pu d’ailleurs qualifier le territoire des États-Unis d’île-monde, ce qui a pu justifier le développement de sa marine comme instrument de projection de puissance sur toutes les mers du globe.
Cela permet d’aborder le levier de la puissance dans le monde, puissance géopolitique dans tous les sens du terme, économique, militaire, diplomatique, technologique. La maîtrise des espaces maritimes a permis d’ailleurs de qualifier les États-Unis de thalassocraties, succédant de façon encore plus imposante à la domination britannique des océans.
Les plus anciens se souviennent de leur cours de géographie des États-Unis qui traité à longueur de chapitre « l’agri-power » américain. Cette puissance globale est aujourd’hui contestée par l’émergence des géants agricoles du Sud, au premier chef le Brésil, mais également l’Argentine comme puissants exportateurs. Pour autant, et peut-être cela aurait dû être évoqué, la bourse de Chicago demeure le marché de référence pour l’essentiel de la production agricole mondiale.
L’industrie a pu connaître une période de déclin que l’on a pu retrouver dans l’expansion économique des états du Sud au détriment du nord-est manufacturier. Cette tendance a pu s’inverser, même si l’emploi manufacturier stricto sensu se situe désormais autour de 10 % du PIB global. L’industrie aujourd’hui est tirée par les hautes technologies, et le secteur de l’armement a pu très largement « ruisseler » sur les industries civiles. La frontière entre les deux est d’ailleurs devenue de plus en plus poreuse, à l’instar du secteur des drones qui relèvent au sens propre du terme de ce que l’on appelle désormais les technologies duales. Comme les grandes économies développées, les États-Unis reposent essentiellement en termes de création de richesses sur les services, l’efficacité de leur système leur permet de s’imposer dans le monde entier, notamment pour les moyens de paiement, les transactions financières, les services numériques, et tant d’autres domaines qui s’inscrivent dans le paysage urbain des grandes villes des États-Unis.
Pour autant, dans le domaine économique et social, la situation n’est pas forcément très rose. Les inégalités sociales et ethniques qui avaient semblé se combler dans les années 70 et 80 sont à nouveau en cours d’aggravation. L’indice de Gini est plus élevé que les autres pays développés, et les 10 % les plus riches captent aujourd’hui plus de 30 % de la richesse globale.
Les écarts de revenus sont également plus marqués et ils se sont très largement aggravés par rapport à la situation des années 70. Ces inégalités se retrouvent également dans tous les aspects de ce que l’on ne peut pas véritablement appeler aux États-Unis « le modèle social », en raison de cette fragmentation de la société sur des bases inégalitaires, recoupant pour partie les différences ethniques.
On attend évidemment l’auteur sur une analyse du système politique, qui est également basé sur une division territoriale avec un enchevêtrement de compétences entre états fédérés et État fédéral, sans parler des comtés et des districts, avec des systèmes juridiques spécifiques, mais on reste un peu sur sa faim. Sans demander à un géographe de rédiger un traité de sciences politiques, peut-être que l’indication du lien, clairement géographique celui-ci, entre les districts ruraux du Bible Belt et le mouvement Maga, aurait pu montrer l’importance des évolutions en cours.
La partie sociale du propos semble très largement documentée, à propos de l’éducation et de la santé, des inégalités socio-économiques, la traduction politique de celles-ci semblent faire défaut.
Des territoires aux divergences croissantes
18-19 La conquête et le maillage de l’immensité
20-21 L’organisation territoriale
22-23 Formes urbaines et paysages
24-25 L’Amérique des grandes métropoles
26-27 Los Angeles : la ville la plus étatsunienne de toutes ?
28-29 L’Amérique des villes petites et moyennes
30-31 Ruralités étatsuniennes
Une société fragmentée et inégalitaire
32-33 Peuplement et démographie : quelles trajectoires ?
34-35 Des inégalités socioéconomiques grandissantes
36-37 L’Amérique multiethnique
38-39 Une société de plus en plus violente
40-41 Une polarisation politique, idéologique, religieuse
Puissance économique et recompositions territoriales
42-43 Les systèmes productifs en recomposition
44-45 Une nation de services et d’innovations
46-47 Les infrastructures et les réseaux
48-49 Un territoire au service de la projection de la puissance
La remise en cause de l’american way of life?
50-51 L’éducation et la santé
52-53 Transition énergétique et rareté de l’eau
54-55 Les États-Unis face aux changements globaux
56-57 Les mobilités et la dépendance à la voiture
58-59 Des modes de vie qui se transforment
60-61 Aménagements et transformations des villes
62-63 Faire la ville durable
Source:
www.revueconflits.com



