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François Durvye, l’alibi patronal du RN

Faux libéral, vrai politique, le polytechnicien est chargé par Marine Le Pen et Jordan Bardella de leur ouvrir les portes du monde économique et du patronat. Portrait.

Sous le lustre à pampilles du salon Goncourt, dans la prestigieuse maison Drouant, à Paris, Marine Le Pen est attablée avec plusieurs figures du CAC 40. Face à elle, Bernard Arnault, patron de LVMH, qu’elle rencontre ici pour la première fois. Entre les convives, François Durvye a le sourire. Ce dîner inédit constitue son premier fait d’armes en tant que « conseiller spécial » des deux têtes du Rassemblement national. Voilà une semaine à peine qu’il étrenne ce nouveau costume, désormais à temps plein, après avoir joué les conseillers du soir cinq ans durant. Sa mission : œuvrer à la crédibilité du programme économique du parti nationaliste comme à la « normalisation » de ses relations avec le grand patronat. Une gageure.

Sur le papier, qui mieux que ce polytechnicien de 42 ans, ancien patron d’Otium, le fonds d’investissement du milliardaire libéral conservateur Pierre-Édouard Stérin, pour y parvenir ? Lui qui partage avec l’élite économique mêmes tailleurs et diplômes. Qui échange régulièrement avec Vincent Bolloré comme avec Jacques Attali. Et qui n’hésite pas, ce soir d’avril, entre saint-jacques sur lit de mandarines et bar nappé de sabayon d’ail des ours, à donner du « tu » à Catherine MacGregor, la directrice générale d’Engie. Auprès de qui il a fait ses classes chez le parapétrolier Schlumberger, en Afrique notamment. Si cette proximité a grandement facilité l’organisation du rendez-vous, elle n’empêchera pas la patronne du groupe énergétique d’étriller, quelques jours plus tard, les idées du RN, jugées « mauvaises pour la France, pour la sécurité énergétique du pays, pour les prix de l’électricité et pour la décarbonation ».

En quête de crédibilité

Qu’importe. Ce dîner n’avait pas exactement pour objectif d’emporter l’adhésion pleine et entière des patrons. « Évidemment qu’il subsiste des désaccords sur plein de choses. Mais c’est sain, balaie auprès du Point François Durvye. Le but d’un patron est de générer le maximum de profits pour ses actionnaires. Le but d’un politique comme Marine Le Pen ou Jordan Bardella est l’intérêt supérieur du pays. Parfois, les deux objectifs se confondent. Parfois, non. C’est très naturel. »

François Durvye le jour du déjeuner au Medef avec Jordan Bardella, le 20 avril 2026. POITOUT FLORIAN/POITOUT FLORIAN/ABACA

La révolution que cherche le tacticien est ailleurs. Que le patronat assume désormais de discuter à ciel ouvert, voire tente d’influencer le programme économique du RN, constitue déjà une victoire en soi sans précédent. Comme lors de ce déjeuner, inédit lui aussi, organisé le 20 avril entre Jordan Bardella et les représentants du Medef, que Durvye a longuement préparé. Première pierre d’une crédibilité désespérément convoitée en vue de 2027.

Jacques Attali avoue rester sceptique : « François Durvye est un garçon sensible, très intelligent, et qui, de par sa formation et ses origines, est beaucoup plus proche des réalités du marché que le RN qu’il sert. Je l’imagine mal cependant imprimer une marque définitive sur une réorganisation de leur programme économique qui, d’ailleurs, n’existe pas… »

Aucun n’ira, bien sûr, jusqu’à soutenir le RN.

Un conseiller de patrons du CAC 40

Un conseiller régulier de patrons du CAC, sous le couvert de l’anonymat, se veut moins définitif : « Il y a, chez les grands chefs d’entreprise, un mélange de crainte de la gauche radicale et de ressentiment très fort à l’égard des deux quinquennats d’Emmanuel Macron. Aucun n’ira, bien sûr, jusqu’à soutenir le RN. Mais il peut y avoir une volonté, a minima, de ne pas être un élément bloquant à son accession au pouvoir. C’est là que François Durvye a un rôle à jouer. » Sauf qu’il y a un hic.

Sa réforme honnie des retraites

À mieux y regarder, il s’agit là davantage, chez François Durvye, d’un rôle de composition que de conviction. Le Rassemblement national laisse volontiers courir ce bruit selon lequel son conseiller serait un pur libéral, allergique à tout interventionnisme d’État, qui militerait en interne contre la taxe sur les rachats d’actions ou l’impôt sur la fortune financière, jusque-là défendu par le parti. Partageant avec les patrons une même grammaire où tout finit par s’ordonner en deux colonnes : pertes et profits. La France résumée en un gigantesque compte d’exploitation.

Il est, je crois, très attaché au rôle de l’État.

Pierre-Édouard Stérin

Ce que le RN dit moins, c’est que la réforme des retraites défendue par Marine Le Pen en 2022 – tant honnie dans les milieux économiques – était déjà de la main de Durvye. Ouvrant les droits dès 60 ans pour les carrières longues, elle prévoyait un système progressif complexe, fondé, pour les autres, sur une durée minimale de cotisation de 40 à 42 annuités. « Il faut vraiment être un technicien abscons pour créer un truc comme ça, je vous l’accorde. Mais ça me semblait assez pur », lâche François Durvye, qui reconnaît qu’au regard de la dégradation radicale des finances publiques le dispositif a vocation à évoluer vers « un modèle viable et soutenable ».

« Il est très clairement moins libéral que moi et, je crois, très attaché au rôle de l’État », confie au Point son ancien patron, Pierre-Édouard Stérin. De fait. Né de deux parents boursiers, l’un major de Saint-Cyr et diplômé de l’ENA, l’autre agrégée de lettres classiques, le jeune Durvye grandit dans un milieu où l’esprit de service passe avant la recherche du profit, où la reconnaissance à l’égard de l’État l’emporte sur l’idée du ras-le-bol fiscal.

Il avait la coupe “mili” et était catalogué facho dans la promo.

Un ancien compagnon de chambrée à Polytechnique

À Polytechnique, l’un de ses anciens compagnons de chambrée se souvient d’un étudiant qui rêvait moins du monde de la finance que du métier des armes : « Il disait que c’était le moyen le plus rapide de diriger 1 000 mecs. » Un autre camarade abonde : « Il avait la coupe “mili”, parlait plus volontiers de France éternelle que d’économie. Il avait des références de types prêts à renverser la table et était catalogué facho dans la promo… »

« Défense de l’héritage civilisationnel »

C’est à cette époque que François Durvye s’engage pour Philippe de Villiers, au sein du Mouvement pour la France, contre le traité européen de 2005. « Il nous a aidés lors de notre grand meeting : 5 000 personnes au palais des sports de Paris, se souvient le directeur de campagne de l’époque, Guillaume Peltier. Notre combat était identitaire et protectionniste… » Des convictions restées intactes, à en croire Arnaud Rérolle, ami proche de Durvye et directeur de Périclès, le projet métapolitique financé par Pierre-Édouard Stérin : « Son engagement est d’abord et avant tout motivé par la défense de l’héritage civilisationnel. » Au point que nombre de ses anciens collègues ont pu s’interroger sur les raisons de son engagement auprès de Marine Le Pen plutôt que derrière Éric Zemmour ou François-Xavier Bellamy, idéologiquement plus proche de François Fillon, pour qui il a voté en 2017. Avant d’obtenir pour toute réponse de l’intéressé : « Ça reste le cheval qui avance dans la moins mauvaise direction et pas le plus lentement… » Un choix moins de cœur que de raison ?

« Il est fasciné par Marine Le Pen, dément un proche. Lorsqu’elle préparait le débat de l’entre-deux-tours chez lui, en Normandie, il l’a retrouvée dans la maison du gardien, en train de boire du café et de fumer des clopes. Il a trouvé ça génial. »

Une anecdote qui révèle l’étendue de la méprise sur François Durvye. Il n’est pas un homme d’affaires venu prêter main-forte au RN. Mais un homme de pouvoir qui, passé par la finance, a longtemps cherché le bon véhicule pour revenir à sa vocation première : la politique. En témoignent les anicroches, davantage idéologiques qu’économiques, qui l’opposent en interne à Jean-Philippe Tanguy, un « populiste au sens strict du terme », comme se présente volontiers le député de la Somme. Quand François Durvye est l’inverse, « un pur élitiste de droite, qui ne croit pas que le peuple a toujours raison », renseigne un ancien d’Otium.

Pour glisser du monde des affaires à la politique, travailler pour Pierre-Édouard Stérin, entrepreneur aux visées métapolitiques, aura été à plus d’un titre une parfaite transition. D’aucuns ont voulu voir dans les difficultés financières de son fonds d’investissement Otium – endetté à hauteur de 400 millions d’euros – la raison véritable de son basculement au RN. Elles l’ont en réalité retardé. « Nous avons acté sa date de départ ensemble, il y a de nombreux mois, pour qu’elle soit la plus adaptée aux enjeux d’Otium. Même s’il aurait, en effet, probablement aimé partir plus tôt », glisse Pierre-Édouard Stérin, qui, depuis l’été 2025, a tenté de le retenir.

Sur les terres d’Élisabeth Borne

Chargé par Marine Le Pen et Jordan Bardella de rencontrer les fédérations professionnelles et représentants du monde économique pour identifier avec eux « les normes néfastes à l’activité du pays », François Durvye va, en creux, dérouler la nouvelle partition du RN vis-à-vis du patronat : « Notre programme économique ne vous convient pas ? Aidez-nous à l’améliorer… » Sans oublier, en parallèle, de travailler à ce qu’il rêve discrètement de transformer en un fief : la 6e circonscription du Calvados, celle d’Élisabeth Borne, où il passe tous ses week-ends en famille dans sa résidence secondaire.

« Il s’est fait un vrai réseau là-bas, s’amuse son ami Alexandre Pesey, fondateur de l’Institut de formation politique. Il est ami avec tout le monde : le boucher champion du monde des tripes à la mode de Caen, le couvreur, le type qui a une entreprise de peinture… C’est son institut de sondage personnel. Ça lui donne des capteurs précieux de terrain ». Jusqu’à s’associer et prendre des parts dans… la poissonnerie du coin. Un ancrage qui pourrait se révéler utile lors de prochaines législatives. « Évidemment, cela compte quand même un peu la capacité à être élu, admet François Durvye. Mais je n’en fais pas une fin en soi. » Une fin, non. Un début, sûrement.


Source:

www.lepoint.fr

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