Le 5 mai 1976, le Front de libération nationale de la Corse acta sa création dans le fracas nocturne d’une « nuit bleue. » Un demi-siècle plus tard, il laisse un héritage contrasté.
La mise en scène reprend tous les traits de la clandestinité traditionnelle. Sept hommes cagoulés, habillés de noir et armés de fusils-mitrailleurs se tiennent devant la pierre tombale de Stéphane Angelotti, « militant de la lutte de libération nationale.» L’image remonte au mois de mai 2025. Ce fut la dernière apparition du FLNC, le Front de libération nationale de la Corse.
L’irruption des clandestins autour de la sépulture de l’un des leurs s’inscrit certes dans les us d’une organisation qui entretient la mémoire de ses soldats. Mais leur démarche est aussi politique : un demi-siècle après sa fondation dans le fracas d’une « nuit bleue », le 5 mai 1976, le FLNC continue de vouloir exister sur la scène publique en entretenant le mythe de la lutte armée.
50 ans et quelque 10 000 attentats plus tard, que reste-t-il de cette lutte clandestine qui a habité la Corse ? « Le FLNC, en tant que grande organisation armée, n’existe plus vraiment aujourd’hui, observe Pierre Dottelonde, historien spécialiste du nationalisme corse contemporain. Sur le plan politique, il ne donne plus le la de la vie publique corse, et a perdu beaucoup d’influence depuis son éclatement en plusieurs factions rivales dans les années 90. Il subsiste en grande partie par son aspect mémoriel. » Les techniques d’enquête modernes couplées aux utilisations de l’ADN par la police et aux nouveaux systèmes de surveillance ont peu à peu dissuadé ces hommes de la nuit et plombé une activité clandestine déjà déclinante.
« C’est d’abord par les bombes que notre littoral a été protégé »
La « guerre fratricide » des années 90 qui avait emporté son cortège d’assassinats – une trentaine en l’espace de deux ans, entre les différents courants clandestins – a laissé une trace indélébile dans l’histoire du FLNC, semant la division dans l’opinion et jusque dans ses propres rangs.
Sa dislocation progressive en une multitude de groupuscules a peu à peu rendu son positionnement moins lisible au sein du paysage politique insulaire, tout comme la dérive de certains « soldats » ayant succombé aux sirènes du banditisme. « La présence du FLNC est devenue anecdotique », ose un ancien cadre du mouvement, qui a connu les grandes heures du « Front. » Une époque où les clandestins étaient reçus par des membres du gouvernement au même titre que les élus – les caméras en moins – pour de secrètes tractations. « Sans le FLNC, le nationalisme n’aurait pas eu la place qu’il occupe aujourd’hui en Corse, avance Jean-Guy Talamoni, ancien président indépendantiste de l’Assemblée de Corse et soutien indéfectible de la lutte clandestine. Il a été à l’origine d’un changement de paradigme dans la société insulaire pour faire infuser nos idées à un moment où la voie démocratique était sans issue, face à un système électoral verrouillé par les clans. C’est d’abord par les bombes que notre littoral a été protégé et que nous avons obtenu tous les statuts particuliers depuis 1982. Paris n’a jamais cédé que devant le rapport de force, quelle que soit la forme de ce rapport de force. »
Un tournant, en tout cas, a eu lieu il y a 12 ans. Le 25 juin 2014, le FLNC Union des combattants, principal courant du nationalisme armé, annonce sa démilitarisation après 38 ans d’existence. Une décision historique – « un pari gagnant », assurent ses supporters – qui va accompagner la conquête du pouvoir par les nationalistes : un an plus tard, une liste d’union entre autonomistes et indépendantistes remporte pour la première fois l’élection territoriale.
Les indépendantistes, présentés comme la « vitrine légale » des clandestins, accèdent à l’exécutif de la région. L’idée que la clandestinité appartient au passé commence alors à prendre corps. D’autant qu’en mai 2016, le FLNC dit « du 22 octobre », la deuxième organisation clandestine d’importance, annonce à son tour sa « démilitarisation. »
« Le FLNC demeure une référence et une autorité »
Ce processus n’en est pas moins resté au milieu du gué… Le 2 septembre 2021, les clandestins reviennent sur le devant de la scène alors que la coalition entre autonomistes et indépendantistes vient de voler en éclats trois mois plus tôt. Lien de cause à effet ? Dans leur communiqué signé des deux organisations en sommeil, le FLNC menace l’État d’un retour à la violence et accuse Gilles Simeoni, le président autonomiste de la Collectivité de Corse, « d’hégémonie. » Depuis, la question de la violence clandestine reste en suspens dans l’île.
La nuit du 8 octobre 2023, 45 attentats sont commis à travers la Corse. Cette « nuit bleue », revendiquée trois mois plus tard par les clandestins, survient quelques jours après que le président Emmanuel Macron, en visite à Ajaccio, a confirmé son souhait de mener à terme le processus « de Beauvau », censé conduire à l’autonomie de la Corse. Un processus au périmètre jugé trop étroit par les indépendantistes – « incapable de préserver le peuple corse », avait cinglé le mouvement clandestin.
Malgré son ampleur, cette série d’attentats n’aura pas de véritable retentissement politique dans les relations entre Paris et le pouvoir autonomiste. Mais elle témoigne que le FLNC n’a jamais cessé de vouloir rester un acteur du jeu politique corse. Un rôle parfois difficilement compatible avec l’avènement d’un nationalisme institutionnel qui préside aujourd’hui aux destinées de l’île. C’est probablement l’une des raisons qui expliquent que le nationalisme armé peine aujourd’hui à trouver sa place sur l’échiquier politique insulaire. Si l’idée d’un retour aux années 80 et à une lutte politico-militaire d’envergure semble compromise, ceux qui restent solidaires du combat clandestin se gardent bien de faire des analyses trop tranchées.
« Le FLNC demeure une référence et une autorité, considère Jean-Guy Talamoni. Je crois que le peuple corse a conscience que ce mouvement lui a permis de rester vivant, de conserver son originalité. Qu’on le soutienne ou non, il faut reconnaître qu’il a changé l’histoire de la Corse. La page est-elle définitivement tournée ? Il ne m’appartient pas de le dire. Mais la question de la clandestinité n’a jamais été évacuée de la société corse, et personne ne peut l’évacuer. »
Source:
www.lepoint.fr



