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Soudan : les drones sont au coeur de la bataille

L’irruption massive des drones bouleverse la guerre civile soudanaise, qui oppose depuis 2023 les Forces de soutien rapide (FSR) d’Hemetti à l’armée du général al-Burhan.

Cette arme à distance permet aux FSR, en difficulté au sol, de rivaliser avec une armée mieux équipée — au prix d’une escalade aérienne qui fige les positions et multiplie les victimes civiles.

Derrière les belligérants, leurs parrains : drones turcs Bayraktar et appui égyptien pour al-Burhan, drones émiratis et chinois financés par l’or du Darfour pour Hemetti.

L’essor des drones dans les conflits armés a permis de remodeler les stratégies militaires et de conduire à l’avènement d’une révolution sur le plan logistique comme sur les champs de bataille. La guerre au Soudan, qui oppose les Forces de Soutien Rapide (FSR) d’Hemetti à l’armée régulière du général al-Burhan, connaît à ce titre un profond bouleversement. Dans ce pays déchiré depuis 2023, les attaques de drones font rage depuis le mois de janvier. Ces dernières participent dès lors d’une véritable escalade aérienne, faisant considérablement croître le bilan des morts. Pourtant, alors que les belligérants se disputent activement le territoire, le conflit soudanais s’enlise peu à peu et fige les positions.

Le 6 juin, une frappe de drones visant le marché d’Abou Zaiema, dans le centre du pays, provoque la mort de 11 personnes et des dizaines de blessés. Loin de constituer un événement isolé, l’attaque participe d’une importante généralisation de l’usage des drones au Soudan au cours des derniers mois. Il y a quelques semaines, les FSR ont ciblé Khartoum, la capitale, et ses environs, territoires passés sous contrôle de l’armée régulière depuis le 26 mars 2025. Les forces armées du général al-Burhan contrôlent par ailleurs la très stratégique ville de Port-Soudan, au Nord-Est. Les FSR, quant à elles, dominent la quasi-totalité du Darfour, dans l’ouest du pays, ainsi qu’une importante part de la région du Kordofan, au Sud.

Les drones : une aubaine pour les Forces de Soutien Rapide ?

Bien que les deux armées qui s’affrontent soient mutuellement concernées par les frappes de drones, l’acquisition de cette arme létale met en exergue une importante capacité de nuisance et de destruction des FSR dirigées par Hemetti, en dépit de leurs difficultés à réaliser des avancées territoriales significatives.

De fait, pour les paramilitaires, qui ne disposent initialement pas de moyens aussi avancés que l’armée du général al-Burhan, technologiquement plus performante, l’accessibilité des drones est un avantage non négligeable qui leur permet de rivaliser en intensifiant les frappes sur les positions de l’armée régulière. Auparavant, le groupe armé multipliait les massacres et exactions de masse pour gagner du terrain : l’usage des drones permet aujourd’hui aux FSR d’éviter de recourir à des affrontements terrestres qui les mettraient en difficulté. Elles infligent dès lors des pertes conséquentes à l’armée régulière et bouleversent ses efforts de stabilisation.

« Les FSR ont de plus en plus recours à cette tactique depuis la perte de Khartoum et de la région centrale à la mi-2025. » — Nohad Eltayeb, ACLED

Cela va sans dire, les drones ne sont pas l’apanage des FSR mais l’outil d’une lutte de pouvoir employé par les deux belligérants. Leurs affrontements connaissent aujourd’hui une importante évolution grâce à l’introduction de cette nouvelle capacité militaire. Elle permet de fait de mener des frappes à distance plus fréquentes et parfois moins ciblées, ce qui participe de l’éclatement d’un conflit déjà complexe et impossible à contenir. Le risque de propagation de la guerre s’en trouve ainsi renforcé, puisque le drone est à l’origine d’importantes pertes civiles : il étend donc la guerre à des régions qui, jusqu’à peu, se trouvaient moins touchées.

Ankara et Le Caire, parrains de l’armée régulière au Soudan

L’armée gouvernementale, dirigée par al-Burhan, est principalement fournie par la Turquie d’Erdogan, qui met à disposition ses fameux drones Bayraktar TB2. Longs de 6,5 mètres et d’une envergure de 12 mètres, ceux-ci sont en mesure de parcourir une distance égale à 150 kilomètres et peuvent voler 27 heures durant, y compris dotés d’une charge de 150 kg. Les soldats d’Hemetti condamnent également le déploiement par l’armée régulière de drones Bayraktar plus sophistiqués, les Akinci. Ceux-ci, grandement perfectionnés, possèdent une portée de 7 500 kilomètres couplée à 25 heures d’autonomie.

Outre Ankara, l’armée du général al-Burhan dispose également du soutien de l’Égypte, laquelle, comme en témoignent des images satellites vérifiées par l’AFP, accueille en son sein des drones Bayraktar de manière récurrente et en grand nombre, à 60 km de la frontière soudanaise. Leur présence sur une base aérienne située dans le sud-ouest du pays pose toutefois un problème de taille, car Le Caire a constamment nié toute implication militaire dans le conflit au Soudan.

Hemetti troque l’or du Darfour contre des drones émiratis

Les drones qui permettent aux FSR de mener d’importantes attaques sont fournis en masse par les Émirats arabes unis, lesquels, bien que l’ayant toujours farouchement démenti, soutiennent activement les paramilitaires du général Hemetti depuis les prémices du conflit.

Cet important soutien militaro-financier est officiellement légitimé par Abu Dhabi comme une lutte contre les mouvements islamistes, considérant l’armée régulière soudanaise sous influence des Frères musulmans, mais il revêt une autre dimension : celle des nombreuses ressources du Soudan, pétrole, gomme arabique, or et produits agricoles. Le général Hemetti possède un empire aurifère qui s’élève à plus d’un milliard de dollars par an.

Cet or venu du Darfour finance l’acquisition, auprès d’Abu Dhabi, d’un matériel militaire très sophistiqué, dont les drones.

Le soutien des Émirats envers les paramilitaires ne se limite pas à la transmission de leurs propres armes : Abu Dhabi fournit par ailleurs aux FSR des drones chinois Wing Loong II et FH-95, d’une portée de 250 kilomètres, et dotés d’une charge utile oscillant entre 200 et 250 kg. Mais la préférence d’Hemetti va aux drones « kamikazes », dont ses forces font un usage fréquent.

À lire aussi : Soudan : la Turquie et les Émirats à couteaux tirés

Les civils : victimes, enjeu ou nerf de la guerre au Soudan ?

L’usage des drones redéfinit également la guerre au Soudan par le biais de sa population civile. Les violences récentes témoignent d’une situation qui gagne en gravité. De fait, les civils demeurent les premières victimes du conflit qui oppose les deux généraux ennemis.

Plus de 880 civils ont été tués sous les drones depuis le mois de janvier, en grande partie dans les zones stratégiques du Kordofan.

Outre les morts et les blessés, les Soudanais perdent de surcroît leurs moyens de subsistance et fuient leur lieu de vie compte tenu des frappes. Mais beaucoup sont ceux qui font le choix d’y revenir après avoir subi les conséquences du conflit. L’ONU compte près de 4 millions de personnes étant retournées volontairement dans leur région d’origine au Soudan, tout particulièrement à Gezira et à Khartoum. Les paramilitaires limitent cependant l’accès à certains territoires, bloqués et employés comme outils de pression pour faire valoir les intérêts des FSR dans la région, entre solidification des positions sur le terrain et gain d’autorité sur les civils par l’usage de la force.

À lire aussi : Soudan : après trois ans de guerre, les discours ethniques se durcissent

Mais les civils ne subissent pas seulement des frappes non discriminées dans une guerre menée par des forces militaires indifférentes à leur sort. Les belligérants, d’un côté comme de l’autre, tentent d’enrôler dans leurs armées respectives de très jeunes recrues. Le phénomène des « enfants soldats », en dépit d’un usage intensif des drones qui fige les positions et enlise le conflit, connaît depuis le mois de mai un regain sans précédent. Nombreuses sont les vidéos de ces enfants qui circulent sur le réseau social TikTok, montrant par exemple un garçon d’une douzaine d’années, une Kalachnikov à la main, criant « Allah est grand », peu après la prise de la ville de Babanusa par les paramilitaires des FSR. Les vidéos, virales, génèrent des millions de vues, et leurs auteurs, les enfants-soldats, sont utilisés comme de véritables influenceurs par les forces armées pour asseoir leur domination sur le Soudan.

Ainsi le Soudan illustre-t-il avec justesse une véritable modernisation du chaos, à travers l’usage des drones en masse, parfois télécommandés depuis des centaines de kilomètres, ou des enfants utilisés comme nouvelles armes de guerre : autant de symboles d’un conflit qui, loin de se résoudre, trouve sans cesse de nouveaux visages pour se perpétuer.


Source:

www.revueconflits.com

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