Sur le tarmac de l’aéroport international de Mascate, à l’écart des Airbus de la compagnie Oman Air, un Falcon arborant discrètement le drapeau de la Fédération de Russie est garé à bonne distance de l’aérogare. Aucun tapis rouge, aucune délégation officielle visible, aucun communiqué triomphant. Ici, sur les rivages du golfe d’Oman, le dialogue ne s’exhibe pas, il se pratique dans une rue diplomatique située en bordure de mer, là où de nombreuses ambassades asiatiques, arabes et occidentales cohabitent dans un périmètre étroitement surveillé par les forces de sécurité omanaises. Ici, l’ambassade de France fait face à celle de Syrie, sur le même trottoir, celle de l’Iran, mitoyenne de la Jordanie, n’est située qu’à un jet de pierre de celle des États-Unis, de la Chine et de la Grande-Bretagne, l’ancienne puissance de tutelle. Cette proximité est propice aux scénarios les plus improbables.
Ce type de présence, à la fois banale et hautement signifiante, résume à elle seule la singularité du Sultanat d’Oman dans le paysage stratégique moyen-oriental. Car là où d’autres capitales du Golfe s’emploient à afficher leurs alliances, leurs ruptures ou leurs rivalités, Mascate cultive l’art de la discrétion, voire du secret et de l’équilibre.
Depuis plusieurs décennies, le sultanat s’est imposé comme une plateforme de médiation internationale, capable de parler à tous sans jamais s’aligner pleinement sur aucun camp
L’Iran et les États-Unis, factions yéménites, puissances occidentales et acteurs eurasiatiques y trouvent un terrain neutre, fiable et prévisible. C’est à Mascate que se sont déroulés les pourparlers pour obtenir la libération de marins britanniques durant la guerre Iran-Irak ou encore pour négocier la libération d’otages occidentaux en Iran et au Yémen.
La capitale omanaise a abrité les très discrets pourparlers sur le nucléaire iranien (2011-2013) préparant le terrain pour l’accord de 2015. S’agissant du dossier yéménite, c’est encore à Mascate que se tiennent les rencontres entre les houthistes et la coalition pro-saoudienne. C’est à Mascate que Bachar al-Assad a dû sa réhabilitation au sein de la Ligue arabe en mai 2023. La même année, c’est toujours grâce aux Omanais que les deux ombrageux voisins saoudiens et iraniens ont enterré la hache de guerre, rétablissant leurs relations diplomatiques.
Une Suisse du Golfe pétrie de contradictions
Le territoire omanais se présente comme un coin massif à l’extrémité orientale de la péninsule arabique, séparée de cette dernière par l’immense et hostile désert du Roub al-Khalil. Contrairement à toutes les autres monarchies de la région, dont les origines sont liées à l’évolution des tribus du Nejd au centre de l’Arabie, Oman se distingue par son caractère insulaire. Cette singularité l’a poussé à regarder vers le large. Oman a ainsi été davantage forgé par l’océan Indien, la Perse, l’Asie du Sud et l’Afrique que l’intérieur de la péninsule. Croiser les passants le long de la promenade du port et déambuler dans les rues du vieux Mascate permet de comprendre que Zanzibar, les Comores, les côtes Est-Africaines, le Baloutchistan ont jadis fait partie de sa zone d’influence.
Souvent qualifié de « Suisse du Golfe », Oman n’est ni un État rentier dominateur, ni une puissance idéologique. Ce pays est grand comme l’Italie, mais est peuplé d’à peine 5,3 millions d’habitants, dont 43 % d’expatriés. Sans commune mesure avec la démographie de ses deux grands voisins iranien (92 millions) et saoudien (35,3 millions). La société omanaise est le produit de siècles de circulations maritimes, les Arabes omanais évoluant en zones urbaines et rurales cohabitent depuis des siècles avec des Baloutches, des Afro-Omanais descendants de Zanzibar, d’importantes communautés indiennes, iraniennes et au bas de l’échelle une main-d’œuvre venue d’Asie du Sud.
Cette juxtaposition de peuples produit une identité non exclusive, peu encline à l’idéologie, et familière de l’altérité. Impulsée par le haut, la tolérance omanaise se veut un fait social
Doté de ressources limitées, le Sultanat d’Oman ne représente qu’environ 1 % de la production pétrolière du Moyen-Orient et moins de 0,8 % de la production mondiale, avec des réserves limitées qui imposent une diversification rapide malgré des techniques permettant de prolonger l’exploitation à moyen terme.
On comprendra ainsi l’intérêt de demeurer actif sur le plan diplomatique suivant non pas une quête irréaliste de projection de puissance, mais plutôt une gestion patiente des tensions au travers de la création de canaux de dialogue et à la recherche de compromis durables. Le Sultanat d’Oman a suivi une voie singulière, fondée sur la conviction que la négociation pacifique constitue un pilier essentiel de ses objectifs de sécurité et de prospérité à long terme. Ni improvisée ni opportuniste, cette posture est le produit d’une histoire longue, d’une géographie contraignante, d’une société métissée et d’une culture politique façonnée par l’ibadisme et par l’expérience d’une ancienne thalassocratie de l’océan Indien.
Activisme diplomatique et vulnérabilités
Dès son arrivée au pouvoir, le jeune souverain se donne d’ailleurs pour mission de régler le problème des frontières avec ses voisins : les Émirats, le Yémen, l’Arabie saoudite. Quitte à céder des parcelles de son territoire. Obsédé par l’impératif d’asseoir sa légitimité chancelante et d’assurer la sécurité et l’intégrité territoriale de son pays, aux frontières non définies, le jeune Qabus semble prêt à sacrifier ses intérêts pour acheter la paix avec ses voisins. Pragmatique convaincu et adepte du consensus, Qabus a endossé la casquette d’intermédiaire dans les multiples crises régionales (guerre Iran-Irak, Yémen, conflit israélo-palestinien…). Sa position stratégique et le contrôle de la moitié du détroit d’Ormuz rendent l’escalade existentiellement dangereuse. Mascate privilégie la désescalade, accueille discrètement des canaux de discussion américano-iraniens. S’agissant d’Israël, Oman refuse la normalisation pleine et entière, mais conserve une capacité de dialogue ponctuelle. Il rejette toute logique d’alignement stratégique, contrairement à ses voisins, n’intervient pas militairement, mais accueille négociations et médiations, fidèle à sa doctrine de non-ingérence active. Or, derrière le paravent idéalisé d’une « neutralité à la Suisse », se cachent des logiques d’alignement qui ne disent pas leur nom, tant la tutelle iranienne pèse lourdement sur les choix de politique étrangère à Mascate.
Un cheval de Troie iranien ?
Partant du principe que « l’on ne choisit pas ses voisins », le sultan Qabus s’était efforcé de maintenir des rapports très cordiaux avec Téhéran, quels que soient ses dirigeants. Pragmatisme, mais aussi reconnaissance pour le soutien militaire décisif accordé par le régime du Shah pour mater la rébellion séparatiste du Dhofar dans les années 1970. En dépit des différends frontaliers qui opposent Mascate et Téhéran, Oman joue depuis des décennies un rôle significatif dans le désenclavement diplomatique de l’Iran de manière directe, en abritant les pourparlers américano-iraniens sur le nucléaire, ou indirecte, en s’activant en sous-main pour réintégrer la Syrie de Bachar al-Assad à la Ligue arabe.
Téhéran peut aussi compter sur Mascate au sein du Conseil de Coopération du Golfe pour contrer des velléités bellicistes à l’encontre du régime des mollahs. À chaque fois que l’Arabie saoudite tente d’embarquer ses partenaires du Golfe contre les proxys iraniens au Yémen, Oman s’oppose, envenimant davantage une relation pour le moins complexe avec son puissant voisin wahhabite. Riyad conserve un pouvoir de nuisance au travers de la diplomatie du chéquier, les promesses d’investissements directs et de capitalisations des banques omanaises par des dépôts saoudiens non dollarisés tardent à se concrétiser. Plus taboue encore est l’hypothèse d’une déstabilisation du sultanat par l’Arabie saoudite, soupçonnée d’avoir joué un rôle dans l’attentat commis contre une mosquée chiite à Mascate en juillet 2024, faisant six morts.
Cette tension larvée alimente le déficit de confiance réciproque vis-à-vis de Riyad, mais aussi, par ricochet, vis-à-vis d’Abou Dabi, dont les agissements au Yémen laissent planer le spectre d’une réplique sismique dans un Oman trop vulnérable militairement et économiquement pour faire œuvre de dissuasion et d’accueillir de nouvelles vagues de réfugiés
C’est que l’armée omanaise n’est pas en mesure de se mesurer à la Sparte du Golfe qu’incarnent les EAU. La flotte omanaise de 12 Eurofighter Typhoon et ses F-16 ne peut se mesurer à la puissante armada émiratie. Il en va de même pour son armée de terre donnée autour de 35 000 soldats. En se dotant récemment de radars de surveillance aérienne et côtière fournis par l’Espagnol Indra, Oman a renforcé ses capacités de contrôle sur 1 560 kilomètres de frontières terrestres et 3 160 kilomètres de frontières maritimes. Dans les faits, pourtant, les autorités omanaises tolèrent une contrebande massive, qui continue de circuler de part et d’autre de frontières demeurées poreuses.
Un contrat social « acheté » par l’emploi public
Succédant à son cousin en 2020, décédé d’une longue maladie, le Sultan Haïtham ben Tariq al Saïd, âgé de 71 ans, peine à se comparer avec son illustre cousin et père de la nation. Sous son règne, Oman a renforcé certaines réformes structurelles et légales, telles que la création d’un poste de prince héritier pour assurer une succession plus stable, en désignant son fils aîné, Theyazin ben Haïtham, comme héritier officiel. Davantage homme d’affaires que politicien, il peine à se défaire de sa posture de monarque de transition. Sa vision économique (Oman 2040) tablant sur l’après-pétrole se heurte à des problèmes structurels. Car à Oman, les fragilités économiques tiennent moins à une crise brutale qu’à une tension structurelle : un État-providence en marche – salaires publics, subventions, emplois garantis – face à des ressources budgétaires finies et à une économie encore très dépendante des cycles énergétiques. Lors des grandes tensions sociales, l’État a souvent répondu par des plans massifs d’embauche. En 2011, le sultan Qabus avait ainsi promis 50 000 emplois publics et des allocations chômage pour éteindre l’incendie. À chaque poussée de contestation sociale, le réflexe de désamorcer par le haut est constant : création de postes dans la fonction publique, dispositifs d’embauche et aides ciblées pour les jeunes dont un tiers demeure au chômage. Mais ce mécanisme a un coût croissant et produit une dépendance.
Certes, il soulage immédiatement, mais il alimente une administration pléthorique et des inadéquations de compétences sur un marché du travail qui demande, lui, des profils techniques et productifs. C’est là qu’apparaît le nœud coulant de l’omanisation : la volonté de remplacer les expatriés par des nationaux se heurte à la fois aux attentes salariales, au niveau de qualification encore inégal selon les secteurs, et aux besoins d’un secteur privé qui fonctionne à la vitesse des marges et de la compétitivité. Résultat : un arbitrage permanent entre stabilité sociale et viabilité budgétaire est rendu plus délicat lorsque le baril baisse ou que les recettes se contractent. Dans le même temps, Mascate doit composer avec une géographie des dépendances : la Chine et l’Inde (dix milliards de dollars de commerce bilatéral annuel) pèsent fortement dans les flux commerciaux et les projets industriels/portuaires, tandis que l’Arabie saoudite et le Koweït comptent comme partenaires financiers et régionaux, l’Iran comme voisin incontournable (et parfois soupape commerciale), et les États-Unis comme garant sécuritaire et partenaire stratégique. Cette pluralité de partenaires est un atout diplomatique, mais elle souligne aussi une réalité : la soutenabilité du contrat social omanais dépend de la capacité à créer des emplois productifs hors secteur public, à former et à réallouer les compétences, avec des marges limitées, sans casser l’équilibre politique et social qui fait la singularité d’un sultanat en proie à des défis de nature existentielle.
Source:
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