CultureCinéma & ArtsÀ Draguignan, une expo réhabilite l’Estérel comme terre d’inspiration des avant-gardes

À Draguignan, une expo réhabilite l’Estérel comme terre d’inspiration des avant-gardes

« Nous approchons de l’Massif de l’Estérel. La longue côte rouge tombe dans l’eau bleue qu’elle fait paraître violette. Elle est bizarre, hérissée, jolie, avec des pointes, des golfes innombrables, des rochers capricieux et coquets, mille fantaisies de montagne admirée », écrit Guy de Maupassant dans sa nouvelle Sur l’eau (1876).

Comme lui, de nombreux artistes, écrivains ou peintres ont succombé à la beauté incandescente de l’Estérel. Apparue il y a près de 250 millions d’années, cette chaîne volcanique de roches rouges qui plonge dans la Méditerranée et s’étire de Saint-Raphaël à Mandelieu-la-Napoule s’est transformée, à la fin du XIXe siècle, en un véritable laboratoire artistique.

De repaire de brigands à colonie d’artistes

Pourtant, lorsqu’on évoque le Midi et ses peintres, le massif est souvent relégué au second plan alors qu’il a joué, à l’instar de Saint-Tropez ou de L’Estaque, un rôle majeur dans la géographie artistique de la seconde moitié du XIXe siècle. Réhabiliter l’Estérel comme terre d’inspiration pour l’art moderne et lieu d’incubation des expérimentations plastiques, notamment post-impressionnistes : telle est précisément l’ambition de cette exposition présentée au musée des Beaux-Arts de Draguignan, situé à moins de 50 kilomètres du massif.

Le projet est né de l’acquisition, en 2025, d’une toile de Louis Valtat intitulée Les Rochers rouges. À l’aube du XXe siècle, ce peintre indépendant, qui explora de nombreux styles, s’installe dans l’Estérel entre 1897 et 1914. Aujourd’hui quelque peu oublié, il a pourtant côtoyé les plus grands, de Henri Matisse à Paul Signac, venus lui rendre visite dans sa maison du Roucas Rou.

Louis Valtat, Les Rochers rouges, vers 1904

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Huile sur toile • 81 × 100 cm • Coll. musée des Beaux-Arts, Draguignan • © Claude Almodovar


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« Les artistes ont l’impression d’accéder à une nature à la fois ancienne et nouvelle, puisqu’elle n’avait alors jamais été explorée en peinture. »

Marine Roux

Pendant longtemps, ce paysage spectaculaire inspire davantage la crainte que l’admiration. Repaire de brigands au XVIIIe siècle, il est aussi entouré de légendes. On raconte notamment qu’il abritait la fée Esterelle, que les femmes de la région venaient consulter pour leurs problèmes de fertilité. Le regard change au XIXe siècle, à mesure que les villes du littoral se développent sous l’impulsion d’une élite fortunée venue hiverner au bord de la mer. En 1863, la Compagnie des chemins de fer Paris-Lyon-Méditerranée inaugure une ligne ferroviaire, bientôt complétée, 40 ans plus tard, par une route au nom évocateur : la corniche d’Or, qui serpente entre mer et montagne. L’Estérel voit alors affluer une véritable « colonie distinguée d’artistes », selon les premiers guides touristiques de l’époque.

Eugène Fromentin, Cannes, les allées

Eugène Fromentin, Cannes, les allées, 1852

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Aquarelle sur carton • 28,5 × 47,5 cm • Coll. musée des explorations du monde, Cannes • © Germain

Du cap Dramont au cap Roux, en passant par les rochers d’Anthéor, les peintres apprivoisent peu à peu ce paysage aux couleurs intenses. « En réponse à la révolution industrielle, les artistes sont en quête d’authenticité. L’Estérel est une terre archaïque et, malgré l’arrivée du train ou la construction de villas Belle Époque, ils ont l’impression d’accéder à une nature à la fois ancienne et nouvelle, puisqu’elle n’avait alors jamais été explorée en peinture », note Marine Roux, adjointe au conservateur en chef et chargée des collections du musée, qui assure le commissariat scientifique de l’exposition.

Clémentine Ballot, Les Rochers rouges

Clémentine Ballot, Les Rochers rouges, 1913–1914

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Huile sur toile • 60 × 73 cm • Coll. particulière • © Jean-Louis Losi

De passage sur la Côte d’Azur pour rendre visite à leur ami Henri Manguin à Saint-Tropez, Albert Marquet et Charles Camoin s’émerveillent devant la beauté du massif. « Je suis bien sûr que, quand tu auras vu un pays pareil, tu ne pourras plus retourner à Saint-Tropez », écrit Marquet à son ami sur une carte postale. Même Henri Matisse, qui ne peindra pourtant jamais l’Estérel, succombe à son charme : « Sommes allés coucher le soir à Agay (pays de Valtat). Rocher de Porphyre ornés de petit sapin, vert gai. Rochers déchiquetés par une mer bleu (teinture indigo, c’est-à-dire bleu-noir) frangée d’écume qui devient d’un fin blanc vert près des rochers, d’un rouge exalté par le soleil couchant. »

Des paysages colorés et saisissants qui annoncent le fauvisme

« Dans l’Estérel, la variété des teintes est infinie : violet, bleu, vert, jaune, rouge, gris, même si le rouge domine. »

Clémentine Ballot

De simple décor, le massif devient progressivement un sujet à part entière. Ce qui fascine d’abord les artistes, ce sont ses couleurs extraordinaires, que l’on ne saurait réduire à son rouge emblématique. « Dans l’Estérel, la variété des teintes est infinie : violet, bleu, vert, jaune, rouge, gris, même si le rouge domine », écrit Clémentine Ballot, qui découvre Agay sur les conseils d’Armand Guillaumin. Avec Anna Boch, elle est l’une des rares femmes à avoir représenté ce paysage.

« Les couleurs que ces artistes découvrent annoncent déjà les expérimentations du fauvisme », observe encore Marine Roux. Parmi ces précurseurs figure bien sûr Louis Valtat, qui présentera plusieurs œuvres lors du célèbre Salon d’Automne de 1905, mais aussi Georges d’Espagnat qui, dès 1901, fragmente la roche en aplats de couleurs éclatantes, préfigurant les principes fondateurs du mouvement avant même son éclosion officielle.

Georges d'Espagnat, Les Rochers rouges

Georges d’Espagnat, Les Rochers rouges, 1901

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Huile sur toile • 58,5 × 72 cm • Coll. particulière • © Artcurial

Les titres de nombreuses œuvres réunies dans l’exposition, souvent baptisées Rochers rouges, en témoignent : les peintres sont irrésistiblement attirés par ces falaises flamboyantes plongeant dans le bleu de la Méditerranée. « Au départ, la roche n’était qu’un élément du paysage, permettant de stabiliser la composition. Elle devient ensuite la véritable vedette des tableaux », souligne Marine Roux. Chez Armand Guillaumin, elle se fait même motif sériel, tel le rocher Gaupillat au Trayas, auquel il consacre plusieurs toiles en variant les cadrages et l’intensité chromatique de sa palette.

Un massif et des artistes à redécouvrir

Et la figure humaine ? Généralement absente, elle fait quelques discrètes apparitions, notamment chez le Nabi Ker-Xavier Roussel, qui transpose une scène mythologique – l’enlèvement de Déjanire – face à la mer, ou chez Jacques Majorelle, qui installe lui aussi son chevalet dans les rochers d’Agay avant de prendre le large pour le Maroc. Dans une toile de Louis Valtat, les silhouettes féminines fusionnent avec le paysage aux couleurs éclatantes, au point qu’il devient presque impossible de les distinguer au premier regard.

Louis Valtat, La Famille Bompard sur les rochers à Agay

Louis Valtat, La Famille Bompard sur les rochers à Agay, 1898

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Huile sur toile • 81 × 100 cm • Coll. Dr. Michael Nöth Fine Art • © Christian Mitko, Munich

Au terme du parcours, qui rassemble une cinquantaine d’œuvres aux styles variés – du post-impressionnisme au pré-fauvisme – dont beaucoup, issues de collections privées, sont montrées pour la première fois, une question demeure : pourquoi l’Estérel est-il à ce point sorti des radars de l’histoire de l’art ? Pour Marine Roux, la réponse est simple : « Contrairement à Saint-Tropez ou à Collioure, le massif de l’Estérel n’a jamais été associé à une grande figure de l’histoire de l’art ». Un artiste s’impose pourtant selon elle : Louis Valtat qui, comme les roches rouges qu’il aimait tant, mérite à son tour d’être redécouvert.

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Les roches rouges. Éclosion artistique dans l’Estérel à l’aube du XXe siècle

Du 22 mai 2026 au 31 octobre 2026


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Source:

www.beauxarts.com

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