Dans la ville francilienne, la polémique autour de cette enseigne de fast-food révèle les contradictions d’une gauche tiraillée entre défense du pouvoir d’achat et ambition de « mieux manger », sur fond de recomposition urbaine.
Master Poulet brûle, et avec lui, le mythe d’une gauche soudée. À Saint-Ouen-sur-Seine, ce qui n’était qu’un différend local s’est mué en symbole : celui d’un parti tiraillé entre deux priorités impossibles à concilier. D’un côté, la défense acharnée du pouvoir d’achat des plus fragiles. De l’autre, la volonté farouche de révolutionner la société, quitte à bousculer les habitudes des classes populaires. En quelques jours, ce fast-food est devenu l’épicentre d’un débat qui dépasse largement ses murs.
Car « Master Poulet », à l’origine, n’est qu’une enseigne parmi d’autres. Une chaîne de restauration rapide inscrite dans un modèle bien rodé : des plats à emporter, copieux et peu coûteux, centrés autour du poulet grillé, accompagnés de riz, de pâtes ou d’alloco. Le tout servi rapidement, pour une dizaine d’euros. Un positionnement clair et efficace, qui rencontre un succès croissant, notamment auprès d’un public jeune, urbain et contraint dans ses dépenses – mais qui contribue aussi à banaliser une alimentation peu équilibrée.
C’est là que le bât blesse : entre le droit à la malbouffe abordable et l’exigence d’un cadre de vie décent, le fossé se creuse. À Saint-Ouen, ce décalage est devenu le carburant d’une polémique qui enflamme le quartier. Face à ce dilemme, le maire socialiste Karim Bouamrane assume pleinement un bras de fer « juridique mais surtout politique ». Dans un message publié sur ses réseaux sociaux, il revendique une ligne claire : faire respecter les règles et défendre la qualité de vie des habitants. « Nous n’acceptons pas qu’un commerce s’impose au mépris des règles du droit commun », écrit-il, évoquant aussi des nuisances « jusqu’à 2 heures du matin » et des odeurs pour les riverains.
L’édile défend également une vision plus large de l’aménagement commercial. À rebours d’une logique d’accumulation d’enseignes similaires, il plaide pour une « diversité de l’offre » et revendique une exigence : rendre accessible « du bon, du beau » à tous. Une manière de poser le débat sur le terrain de la santé publique autant que sur celui du cadre de vie.
Gentrification ? « Une vision qui enferme les villes populaires »
En face, l’enseigne, très populaire sur les réseaux sociaux, s’est imposée comme un symbole d’accessibilité. Prix bas, portions généreuses… elle répond à une demande bien réelle dans une ville où le coût de la vie augmente. Sa réouverture, après une décision du tribunal administratif de Montreuil ordonnant le retrait des blocs de béton installés par la mairie, a été saluée par certains comme une victoire contre une forme d’exclusion.
C’est précisément dans cet écart que s’engouffre une partie de la gauche, notamment du côté de La France insoumise. Depuis plusieurs années, le mouvement défend l’accès à une alimentation de qualité pour tous, multipliant les propositions sur le sujet. Mais sur le terrain, le soutien – explicite ou implicite – à des enseignes de restauration rapide bon marché révèle une tension difficile à résoudre : comment concilier « mieux manger » et « manger pas cher » ?
À Saint-Ouen, cette contradiction prend une dimension particulière. Ville populaire en pleine transformation, elle est régulièrement citée comme un exemple de recomposition urbaine. Des détracteurs de la « gentrification » n’ont pas tardé à émerger, accusant la municipalité de vouloir écarter des commerces jugés trop populaires. Une lecture que rejette fermement Karim Bouamrane, qui renvoie ses opposants à « une vision qui enferme les villes populaires ».
Derrière la bataille autour d’un fast-food, c’est donc un débat plus large qui se dessine. Jusqu’où réguler l’offre commerciale ? Faut-il privilégier l’accessibilité immédiate ou une transformation des habitudes alimentaires ? Et surtout, la gauche peut-elle tenir ensemble ces deux objectifs sans contradiction ?
À Saint-Ouen, le « cas Master Poulet » pourrait bien préfigurer d’autres affrontements du même type, dans des villes confrontées aux mêmes tensions.
Source:
www.lepoint.fr



