ENTRETIEN. Dans « Que faire de nos élites politiques ? », le directeur du think tank Génération Libre, Kevin Brookes, analyse les dysfonctionnements d’un système qui englobe à la fois les élus et les hauts fonctionnaires.
Quand il était assistant parlementaire, Kevin Brookes a vite touché du doigt les limites du système politique. Des débats qui s’enlisent dans un amphigouri technique, des élus qui se font avaler par la machine technocratique, une « mosaïque d’intérêts sectoriels ou d’exceptions locales à protéger ». Il déchante.
Son essai est nourri de cette expérience et de son regard d’enseignant-chercheur en science politique. « Non seulement les Français pourraient se passer de leurs élites politiques pour la majorité des prérogatives qui leur sont aujourd’hui attribuées, mais surtout, la société française serait plus prospère si on réduisait leur pouvoir et leur champ d’action », écrit-il.
Une thèse qui s’attaque frontalement aux maux de ce système – entre-soi, inefficacité, conformisme, immobilisme –, sans toutefois sombrer dans les discours simplistes du « tous pourris ». Ce libéral assumé, directeur du think tank Génération Libre, croit au pouvoir de la société civile, se méfie comme Tocqueville d’un gouvernement qui a « pris la place de la providence » et fait siens ces mots de Benjamin Constant : « Prions l’autorité de rester dans ses limites ; qu’elle se borne à être juste. Nous nous chargerons d’être heureux. » Entretien.
Le Point : Vous expliquez dans le livre que « l’hubris technocratique » de l’élite politique est la cause principale de notre « déclassement politique ». Pourquoi ?
Kevin Brookes : Je parle d’hubris technocratique en m’inspirant beaucoup de Friedrich Hayek, qui consacre un chapitre à l’École polytechnique dans son ouvrage Scientisme et sciences sociales. Il y explique que la France est marquée par une pensée constructiviste qui considère que tout peut se réduire à des équations mathématiques. Cette vision a été reprise par les élites politico-administratives françaises. L’esprit technocratique consiste alors à voir le corps social comme un ensemble de variables que l’on peut ajuster en fonction d’objectifs définis par un planificateur.
Cette vision écarte l’idée que l’intérêt général peut émerger des initiatives individuelles. Les citoyens, les entrepreneurs, les salariés sont relégués au second plan. On adopte une posture paternaliste : on considère que les Français ne seraient pas capables de faire les bons choix sans encadrement strict. Cela conduit à une forme d’infantilisation et, in fine, à de mauvaises politiques publiques. Les technocrates de droite comme de gauche sont des socialistes dans la mesure où ils estiment qu’il n’y a pas vraiment de débat à avoir, qu’il faut un projet commun pour toute la France, et que les individus doivent s’y conformer.
Vous écrivez que « nos élites politiques sont peu responsables des progrès de ces dernières années ». « Elles portent en revanche une lourde responsabilité dans la mise en place de verrous et de freins qui pèsent sur la population », ajoutez-vous. Les élites se sentent-elles plus puissantes et utiles qu’elles ne le sont réellement ?
Oui. Cette élite politique dispose d’un pouvoir de nuisance et conserve un pouvoir de production de discours qui est assez considérable. Elle peut, par exemple, faire croire qu’Amazon est un problème majeur, alors même que cette plateforme permet à des millions de personnes, notamment les plus modestes et ceux qui vivent à la campagne, d’accéder à des biens auxquels elles n’auraient pas accès autrement.
La réponse politique qui revient le plus souvent consiste à réguler davantage : taxe sur les plateformes, taxation des petits colis… C’est un réflexe assez systématique. De la même manière, face à l’essor des locations touristiques meublées, la solution avancée est souvent l’interdiction ou le durcissement réglementaire, alors que le problème est en réalité plus structurel avec une offre insuffisante de logements et un marché trop rigide.
On est dans une relation de dépendance, presque une relation toxique. Il faudrait une cure de dépolitisation du quotidien.
Vous dénoncez une forme de conformisme idéologique des élites qui n’adopteraient qu’une grille de lecture étatiste au détriment de la puissance d’action de la société civile. N’y a-t-il pas un risque d’essentialiser ces élites ?
Il ne faut pas généraliser. J’ai d’ailleurs travaillé avec des élus qui n’adhéraient pas du tout à cette vision et qui avaient, au contraire, une grande ouverture à la société civile et aux acteurs de terrain. Ce que je critique, c’est plutôt un système constitué de directeurs de cabinets, de conseillers ministériels et de ceux qui rédigent les programmes des partis politiques. Les responsables politiques ont besoin de cette expertise. Le problème, c’est que cette expertise peut finir par s’imposer comme unique grille de lecture et déborder du simple rôle de conseil.
C’est là que se crée un déséquilibre, une asymétrie d’information. Les élus ne disposent pas toujours des mêmes ressources analytiques, ni du même accès à l’expertise indépendante. Certes, il existe au Parlement des administrateurs de grande qualité, mais ils restent peu nombreux. Une piste serait de renforcer les moyens propres du Parlement, par exemple à travers un office parlementaire du budget, sur le modèle britannique ou américain, avec des économistes et des universitaires indépendants, capables d’apporter une expertise autonome face à celle de l’administration.
Il faut éviter une situation où les mêmes acteurs sont à la fois producteurs de l’expertise et ceux qui influencent ou orientent la décision politique. Le niveau global des élites a baissé. Elles ont renoncé à l’idéal d’Edmund Burke, celui de construire un récit national collectif et d’embarquer les citoyens. À la place, les élites se contentent d’agir en gestionnaires et se focalisent sur deux variables principales : les sondages d’opinion et les réactions des groupes d’intérêts.
On l’a très bien vu lors de l’épisode du 1er mai. Il existait une volonté de réforme visant à remettre à plat certaines règles et à permettre davantage de flexibilité pour ceux qui souhaitent travailler. La moindre tentative de simplification a immédiatement suscité une forte réaction des syndicats et des groupes d’intérêt. Et, in fine, la réforme a été largement abandonnée ou vidée de sa substance. C’est un manque de courage politique.
Quelle juste place doivent occuper les élites ? Peut-on s’en passer ?
Nous avons besoin d’élites modestes dans leur ambition qui représentent les citoyens mais ne se substituent pas à eux. Dans une perspective libérale, il faut même aller plus loin : il faut que les Français apprennent à faire sans leurs élites politiques, ou en tout cas à réduire leur dépendance à celles-ci.
On le voit déjà. Les innovations majeures qui viennent de la Silicon Valley montrent chaque jour les conséquences vertueuses de dynamiques qui échappent largement aux cadres politiques traditionnels. Nous sommes, d’une certaine manière, dans une forme de crise d’Ancien Régime, où les cadres de pensée hérités peinent à s’adapter. La révolution technologique en cours rendra de toute façon inévitable l’application d’idées nouvelles.
Vous plaidez pour « un choc institutionnel » plutôt qu’un simple « changement de casting ». De quel choc s’agit-il ?
Il faut d’abord un choc des mentalités. Il existe une forme de pacte faustien entre les Français et leurs élites politiques. D’un côté, les Français attendent énormément des responsables politiques. De l’autre, les élites politiques font croire qu’elles peuvent tout résoudre. Et cela crée une frustration permanente car les élites ne peuvent pas tout faire.
On est dans une relation de dépendance, presque une relation toxique. Il faudrait une cure de dépolitisation du quotidien. On doit arrêter de politiser le fait de manger de la viande, ou de bloquer Sciences Po comme si cela avait une conséquence sur la politique de Benyamin Netanyahou. Pour accompagner ce choc, il faut déconcentrer les pouvoirs, installer le Parlement à l’autre bout de la France, éviter que les élites soient en collusion.
Ensuite, il faut aller vers une décentralisation par le bas : ce sont les acteurs locaux – collectivités, maires, élus de terrain – qui devraient pouvoir décider des compétences qu’ils souhaitent exercer ou remonter à l’échelon supérieur. Il faut enfin un choc de réduction du périmètre de l’État. Cela passe par un projet présidentiel ambitieux qui assume de dire ce à quoi l’État renonce et quelles libertés il rend.
Source:
www.lepoint.fr



