Émission spéciale – En Colombie, où le conflit armé s’est intensifié ces dernières années, les publications qui font la promotion des groupes armés se multiplient sur les réseaux sociaux, notamment TikTok. L’objectif : attirer de nouvelles recrues – en particulier des jeunes, parfois mineurs. La rédaction des Observateurs de France 24 a enquêté pour comprendre les rouages de cette nouvelle forme de recrutement.
Des liasses de billets, des montres dorées, des jolies filles : voici à quoi ressemblerait la vie dans les groupes armés colombiens, selon d’innombrables publications sur TikTok. Certaines publications mettent également en avant les valeurs que ces groupes défendraient, telles que la « défense du peuple », tandis que d’autres invitent ouvertement à les rejoindre. L’objectif : attirer de nouvelles recrues, en particulier des jeunes, qui sont les principaux utilisateurs de cette plateforme.
Ces publications se multiplient depuis quelques années. Elles concernent tous les groupes armés actifs en Colombie : dissidents de l’ex-guérilla des Farc, ELN (une des principales guérillas), ou encore Clan del Golfo (principale organisation paramilitaire).
Pour ces groupes, recruter de nouveaux membres est primordial, alors que le conflit armé s’est intensifié ces dernières années.

« Nous avons vu des offres allant jusqu’à 12 millions de pesos [2 895 euros] »
Lina Mejía Torres travaille pour l’ONG colombienne Vivamos Humanos, qui a publié un rapport sur le recrutement des jeunes via les réseaux sociaux, début 2026.
Nous avons vu des offres [de travail] allant jusqu’à 12 millions de pesos [2 895 euros, soit près de sept fois le salaire minimum colombien en 2026, NDLR]. Quand on voit ce type d’offres dans des zones où il n’y a pas d’opportunités professionnelles et de perspectives en dehors de l’économie illégale, cela attire forcément l’attention. Bien sûr, ils ciblent plutôt les personnes vulnérables et déscolarisées.
Les offres de travail, ce n’est pas juste pour faire le guet ou récolter les feuilles de coca : des enfants sont recrutés uniquement pour être formés aux drones.
« Comment faire pour vous rejoindre ? »
Ces publications sur Tiktok ont de l’impact : certaines comptabilisent plus de 100 000 vues, et elles suscitent de nombreux commentaires. Des internautes demandent ainsi comment faire pour rejoindre les groupes armés, et certains comptes leur indiquent de les contacter par messages privés.

Notre rédaction a créé un faux profil sur TikTok et contacté une trentaine de comptes liés aux groupes armés, principalement en commentant leurs publications, ou en leur envoyant un message privé. Nous nous sommes fait passer pour un jeune de 17 ans, afin de voir si le fait d’être mineur posait problème. Six comptes nous ont répondu : nous avons échangé avec eux pour connaître les modalités de recrutement ou encore les rémunérations proposées. Pour plusieurs d’entre eux, le fait de recruter un mineur n’était visiblement pas un souci.

Pourtant, le fait de recruter et d’utiliser des mineurs dans le cadre du conflit armé constitue un délit passible de 23 ans de prison, selon le Code pénal colombien.
Selon l’ONU, le nombre de mineurs « recrutés et utilisés » par les groupes armés colombiens a augmenté de 320 % entre 2019 et 2024.
Mais il n’existe aucun chiffre relatif à la quantité de jeunes ayant été recrutés spécifiquement à travers les réseaux sociaux.
« Les groupes armés peuvent se trouver à un seul endroit, tout en diffusant leur message à l’échelle nationale »
Le recrutement en ligne présente plusieurs avantages par rapport aux formes de recrutement traditionnelles, explique Juana Cabezas, qui travaille pour Indepaz. En 2024, cette ONG colombienne de défense des droits humains a travaillé sur la question du recrutement des jeunes via les réseaux sociaux avec la plateforme Pacifista.
Avant, les groupes armés devaient être présents quelque part physiquement pour pouvoir recruter un mineur. Ils allaient de maison en maison pour recruter par la force. Aujourd’hui, ce n’est plus nécessaire : ils peuvent être omniprésents, c’est-à-dire se trouver à un seul endroit, tout en diffusant leur message à l’échelle nationale.
Le recrutement sur les réseaux sociaux passe aussi davantage inaperçu car l’enfant disparaît et les familles ne savent pas ce qui s’est passé avec lui.
« Les réseaux sociaux permettent l’anonymat »
Lina Mejía Torres ajoute :
Il est beaucoup plus difficile de remonter jusqu’aux personnes impliquées dans ce recrutement, car les réseaux sociaux permettent l’anonymat. On ne saura pas forcément qui est derrière tout cela, qui sont les responsables.
En outre, les réseaux sociaux diminuent la perception du danger chez les jeunes, alors qu’il est réel.

« Des jeunes sont tués au bout de 8-15 jours »
Anonymisé par notre rédaction pour des raisons de sécurité, un membre d’une organisation indigène dans le Cauca, le département colombien qui compte le plus de mineurs recrutés par les groupes armés, indique :
Des enfants sont partis dans [les groupes armés], et au bout de 8-15 jours, [les groupes] appellent les familles pour leur dire d’aller récupérer leurs corps, car ils ont été tués.
Selon l’Institut de médecine légale colombien, 30 ont été tués entre août 2025 et mai 2026 – la moitié lors d’affrontements entre groupes armés, l’autre moitié lors d’opérations militaires contre eux.

Comptes supprimés, contenus répliqués
Les comptes liés aux groupes armés peuvent rester actifs plus d’un an avant de disparaître, comme l’a constaté notre rédaction en examinant près d’une centaine de comptes sur TikTok. Et quand ils sont supprimés, leurs contenus sont parfois répliqués ailleurs, comme l’indiquent les ONG. Par ailleurs, quand nous avons commencé notre enquête, nous avons d’abord utilisé des mots-clés pour trouver des comptes liés aux groupes armés. Mais ce n’était plus nécessaire au bout d’une journée et demie, car notre fil TikTok était inondé de contenus liés aux groupes armés.
Pourtant, les règles communautaires de Tiktok interdisent les « organisations criminelles » et le fait de « soutenir, recruter ou promouvoir ces entités ». La plateforme dit aussi protéger les mineurs.
Contactée par notre rédaction, elle indique ceci : « TikTok œuvre de manière proactive pour empêcher les cartels d’utiliser sa plateforme, en reconnaissant qu’il s’agit d’un défi bien réel (…). Grâce à des équipes spécialisées dédiées au démantèlement des réseaux criminels en constante évolution, nous nous efforçons d’anticiper leurs nouvelles tactiques et d’appliquer strictement nos règles en supprimant les contenus et comptes qui les enfreignent. » Le réseau social nous a aussi assuré « collaborer étroitement » avec les autorités colombiennes sur ce sujet.
Adoption d’une loi pour protéger les mineurs sur Internet
En 2025, une loi sur le « développement d’environnements numériques sûrs » pour les mineurs a été adoptée en Colombie. Pour l’ONG Vivamos Humanos, elle constitue un premier pas. Mais le texte n’a pas encore été mis en œuvre, et il ne mentionne pas de façon explicite la problématique du recrutement en ligne par les groupes armés.
Également contacté par notre rédaction, le bureau du Défenseur du peuple colombien rappelle que la réponse doit aussi « inclure des mesures de prévention (…) en particulier dans les zones où les groupes armés sont (les plus) présents ».
Source:
www.france24.com



