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De Derek Jarman à Jim Queen, des réjouissances du cinéma gay, avec Nicolas Athané, Marco Nguyen et Didier Roth-Bettoni

Sont sortis et ressortis depuis ce mercredi dans vos salles des films passionnants qui, des deux côtés de ce moment historique, destructeur et stigmatisant pour la communauté gay que fut l’épidémie de sida – toujours pas éradiquée dans le monde, faut-il le rappeler, même si elle est largement sous contrôle dans les pays occidentaux – contribuent ou ont contribué à la visibilité cinématographique d’une homosexualité masculine fièrement revendiquée, et à la démocratisation des sous-cultures qui s’y sont inventées.

« Jim Queen », de Nicolas Athané & Marco Nguyen

C’est d’abord un dessin animé réjouissant et débridé, tout public, ou presque, puisqu’il s’adresse en premier lieu aux adultes, le virevoltant et acidulé Jim QueenOuverture dans un nouvel onglet, qui a affolé le Festival de Cannes en séance de Minuit. Ses co-réalisateurs, dignes héritiers de la férocité potache d’un John Waters et de la flamboyance du Rocky Horror Picture Show, Nicolas Athané et Marco Nguyen nous raconte comment on passe de la prestigieuse école des Gobelins, et leurs collaborations à ces sommets de l’animation à la française que sont Le chat du rabbin, Ernest et Célestine, Le grand méchant renard, Le sommet des dieux et La tortue rouge à ce très picaresque Jim Queen, qui tient également du documentaire ethnographique sur les sous-groupes qui forment la communauté gay parisienne.

Que le film ait été écrit à quatre et réalisé à deux, par des couples « mixtes » – une partie de l’équipe est gay, l’autre ne l’est pas -, »Ça nous a permis, souligne Nicolas Athané, de traduire cet univers pour des gens qui ne le connaissent pas, car l’idée, c’était de faire un film qui vient du milieu, fait par des gens du milieu, mais qui est compréhensible pour des gens qui ne le connaissent pas du tout ». « On avait des terrains communs sur l’humour, car nous sommes de la même génération, ajoute Marco Nguyen. Et la mise en relation, la confrontation des deux vies a nourri le projet dès le départ. Cet enrichissement réciproque nous a permis d’être très précis sur ce qu’on raconte sur la communauté gay, mais aussi d’être le plus universel possible parce qu’on la traduit pour des gens qui n’en ont pas les codes. »

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« Jim Queen », de Nicolas Athané & Marco Nguyen – The Jokers Films

Ce qui rend universel, grand public Jim Queen, c’est encore sa structure assez classique, une quête picaresque, ou ce qui pourrait se rapprocher du Seigneur des Anneaux, mais aussi les nombreuses références aux films Disney des années 90, à travers des emprunts ici et là à La Petite Sirène, Aladdin, Mulan…, cette période de chez Disney où les méchants étaient extrêmement queer : « On a grandi avec Disney, ça a été une grande source d’inspiration. Ecrire cette histoire où il y a beaucoup de personnages queer, ça nous a permis une démultiplication des complexités, des arches et des intentions. Avant, on trouvait dans les films un personnage gay policé, qui devait tout porter : il était clean, parfait. Ou alors, c’était le méchant. Aujourd’hui, on peut faire un film où on a plusieurs formes de personnages qui existent à travers des problématiques différentes et plus modernes. Et c’est ce qu’on a fait avec Jim Queen. »

Humour et satire

« Je trouve que ce film s’inscrit dans un moment où on assiste à une sorte de réappropriation par les gays, les lesbiennes, de leur image dans toutes les cases du cinéma, souligne Didier Roth-Bettoni. Il manquait un peu le cinéma d’animation, mais depuis quelques mois, quelque chose se passe : récemment, un film australien, Lesbian Space Princess, a aussi réinventé les images des personnes queer à l’écran dans un film d’animation. Et Jim Queen est par ailleurs une comédie extrêmement drôle, et très bien vue sur la communauté et certains de ses travers. »

« L’humour qu’on utilise et les propos qui sont les nôtres sont basés sur l’autodérision, poursuit Nicolas Athané. Lorsqu’on va vers la communauté gay pour se sentir en sécurité parce qu’on a pu se sentir oppressé dans un monde hétérosexuel, on croit échapper aux normes. Or de nouvelles normes se créent : on doit avoir une barbe, des muscles avec des abdos en place…, et c’est ce qu’on critique. C’est le principe même de cette satire : on a fait de cette communauté une sorte de personnage et on fait comme si on lui disait un peu ses quatre vérités, comme une lettre d’amour qu’on lui écrit, qui contient d’un côté les choses qu’on aime et qu’on essaie de mettre en valeur (sa culture, sa flamboyance, sa beauté), de l’autre, ses défauts, parce qu’on est sincère avec lui. »

Rétrospective Derek Jarman

A l’occasion de la ressortie en salles, et en DVD, dont pour la première fois le monumental War Requiem, sur la musique de Benjamin Britten, Didier Roth-Bettoni nous parle de cet immense cinéaste, pionnier de la représentation de l’homosexualité à l’écran, mais aussi peintre, poète et jardinier, militant de la cause gay et icône des mouvements punks que fut Derek Jarman.

« Derek Jarman, souligne-t-il, d’abord peintre, est entré dans le cinéma par le biais du décor et des costumes, qu’il va signer notamment pour les spectacles mis en scène par Ken Russell qui ensuite l’emmènera au cinéma sur son film Les Diables. Il arrive donc par la bande, par d’autres médiums culturels que le cinéma. Au début des années 70, il découvre le Super 8 dont il va faire son outil principal, en tournant des dizaines de courts métrages avant d’arriver aux longs, avec Sebastiane. Il va ainsi forger son œuvre avec des recherches formelles, une forme d’esthétique pauvre au départ, peu de moyens, pour créer un univers à la fois fantasmagorique, visionnaire, très politique et très sensuel. »

Tout son cinéma crée des passerelles entre hier et aujourd’hui, et sans doute demain … : « War Requiem, qui un film assez incroyable qu’on n’avait jamais vu en France sur un grand écran, est une fresque visuellement sublime qui magnifie la musique de Benjamin Britten, et met en images les poèmes Wilfred Owen, un poète mort pendant la Première Guerre mondiale « . A travers cette période, ce sont toutes les guerres qui sont convoquées : « la grande force du cinéma de Derek Jarman, c’est d’être complètement intemporel, parce qu’il joue sur des échelles de temporalité en permanence, des échelles qui se confrontent, se répondent et qui s’ajoutent les unes aux autres. Il y a un systématisme dans son cinéma, qui est un jeu sur les anachronismes, qui est justement une façon de relier le passé à aujourd’hui. « 

"War Requiem", de Derek Jarman ouvrir crédits photo
« War Requiem », de Derek Jarman – Malavida

Le grand travail de Derek Jarman, c’est encore la visibilité de l’homosexualité. Qu’il s’empare de l’œuvre de Benjamin Britten, de Wilfred Owen, de Shakespeare dans La Tempête ou de Caravage dans Caravaggio, « il y a cette volonté de mettre en avant une homosexualité longtemps tenue cachée et de la relier à une histoire qui est plus longue que celle des individus. Ce qui me fascine chez lui, c’est que c’est un cinéaste qui est à la fois un artiste et un militant, et que les deux se nourrissent en permanence. Ces deux dimensions sont aussi essentielles l’une que l’autre, ce qui en fait un cinéaste vraiment tout à fait unique, dans la lignée d’un Pasolini, qui est l’une des références les plus évidentes. Un artiste global, d’abord parce qu’il touche à plein de disciplines artistiques, mais aussi parce qu’il pense, crée son œuvre avec une conscience politique et militante permanente. On ne peut pas séparer chez lui l’homme de l’artiste. »

A noter : Sebastiane, Jubilee, La Tempête, The Last of England et War Requiem sont à voir sur grand écran, en copies restaurées, depuis mercredi. Vous pouvez aussi vous les procurer en DVD, chez Malavida. Quand au livre Queer Cinéma 1895-2025, une histoire mondiale des représentations LGBTQI à l’écran, de Didier Roth-Bettoni, sa version revue, corrigée et augmentée paraîtra le 1er octobre à La Musardine.

Le journal du cinéma

L’actualité du cinéma

En attendant, vous pouvez retrouver sur la plateforme MubiOuverture dans un nouvel onglet une collection de 15 œuvres majeures qui ont marqué l’histoire de ce cinéma, des pionniers aux succès contemporains : sous l’appellation « Queer Classics », ça va des plus connus : Carol, Mulholland Drive, Mysterious Skin ou Priscilla, folle du désert, et 120 battements par minute à des raretés comme Born in Flames, Extravagances ou The Watermelon Woman, sans oublier le documentaire de Rob Epstein et Jeffrey Friedman, The Celluloid Closet, sur les représentations plus ou moins cryptiques de l’homosexualité dans le cinéma hollywoodien classique. Des films à mettre entre toutes les mains !

On signale aussi en DVD et Blu-ray la belle édition par Carlotta d’un chef-d’œuvre du genre, le magnifique Macho DancerOuverture dans un nouvel onglet du Philippin Lino Brocka.

La chronique de Sophie-Catherine Gallet : L’Année dernière à Marienbad, d’Alain Resnais

Elle c’est Delphine Seyrig, lui c’est Giorgio Albertazzi. On les appellera X et A, et dans ce grand hôtel aux couloirs infinis et aux jardins à la française très structurés, ils n’auront de cesse de tenter de se souvenir de cet amour passé qui les a unis, ou pas, l’année dernière, à Marienbad, ou ailleurs. 65 ans après la polémique qu’a suscitée L’Année dernière à Marienbad à la Mostra de Venise, dont il repartira malgré tout avec le Lion d’Or, le film écrit par Alain Robbe-Grillet et réalisé par Alain Resnais garde intact son mystère, ce qui ne l’a pas empêché d’avoir une influence majeure sur des décennies de cinéma. Comment se perd-on, aujourd’hui, dans les vertigineux dédales de ce film ?

« On y perd surtout la notion du temps…Alain Resnais nous avait prévenu, lui qui disait “Dans L’Année dernière à Marienbad, c’est l’année dernière qui compte, pas Marienbad” et en effet, il n’est question que de temporalité, de temps dont on ne se souvient pas, suspendu, dans ce lieu qui pourrait être l’hôtel de Marienbad comme un autre, tant ce n’est pas le lieu en tant que tel qui compte, mais ce qu’il contient : des statues de pierre dans cet immense jardin, des ornements au plafond de l’hôtel, une faune sociale figée dans une culture du paraître et les deux personnages principaux X. et A., dont les prénoms ne seront jamais prononcés, les laissant hors contexte biographique pour n’exister que dans un instant flou. Entre eux deux l’enjeu est assez simple : il s’agit d’une incompatibilité de souvenirs : X., l’homme, tente de rappeler à la femme, A., l’histoire d’amour qu’ils auraient vécu l’an passé, ici-même, mais elle ne s’en souvient pas. »

"L'Année dernière à Marienbad", d’Alain Resnais ouvrir crédits photo
« L’Année dernière à Marienbad », d’Alain Resnais – StudioCanal

« Dès les premiers plans, le rapport au temps comme un personnage principal est mis en place par des travellings le long des murs de l’hôtel, accompagnés d’une voix-off de prime abord incompréhensible qui donne au lieu la sensation qu’il est hanté, qui devient labyrinthe de la mémoire et mène le spectateur dans la valse d’un souvenir qui se refuse : pièces en enfilade sans issue, couloirs, gestes arrêtés, phrases laissées à l’abandon, miroirs, conversations d’où la vie semble comme absente, et jeux auxquels on ne peut gagner. A l’instar des statues de chair et des statues de pierres qui peuplent le film, incapables de communiquer, les souvenirs d’un même évènement se croisent et ne se rencontrent pas. Une sensation de fascination inquiète s’empare du spectateur face à ce récit visuel d’apparence parfaite, comme l’est le récit que raconte X. mais qui achoppe continuellement sur l’oubli de la femme. La fascination se transforme en sensation hypnotique par la mise en scène circulaire, par la musique aux accents d’orgue qui viennent appuyer l’étrangeté du récit : et on a l’impression que c’est finalement l’ambivalence d’une histoire vécue de manière drastiquement différente. »

A noter : L’Année dernière à Marienbad, d’Alain Resnais, , c’est en version restaurée et en Blu-ray chez StudioCanal.

Extraits sonores

Extraits de Jim Queen, de Nicolas Athané & Marco Nguyen (2026)Adieu, chantée par Glamydia (Harald Marlot) et les Sœurs de la perpétuelle indulgence dans Jim QueenExtrait de Sebastiane, de Derek Jarman (1976)Extrait de War Requiem, de Derek Jarman (1988)Every Time We Say Goodbye Annie LennoxExtrait de L’Année dernière à Marienbad, d’Alain Resnais (1961)Thé dansant par Francis Seyrig (dans la BO de L’Année dernière à Marienbad)


Source:

www.radiofrance.fr

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