Quand la langue et la culture se dégradent sous les assauts des idéologies, c’est la pensée elle-même qui s’appauvrit et des visions falsifiées du monde qui finissent par dominer : le professeur de lettres Pierre Hartmann dresse un état des lieux minutieux de ces dérives du langage et de la culture.
De la cancel culture au néo-féminisme, en passant par les théories du genre et les réécritures politiquement correctes des œuvres du passé, l’auteur montre comment ces idéologies visent à restreindre la richesse de la langue française et à paralyser ceux qui s’y opposent.
La seconde partie de l’ouvrage aborde les dérives culturelles — du Nobel de littérature aux dévoiements scénographiques à l’opéra et au théâtre — rappelant que préserver la langue et les valeurs émancipatrices de notre culture est un défi permanent.
Pierre Hartmann, Dérives, divagations et dévoiements – Comment les idéologies défont la langue et la culture, L’Artilleur, mai 2025, 400 pages.
Nous savons l’importance de la langue et de la culture dans la construction puis la diffusion des idées et des mentalités, dans les débats, les échanges, la libre-expression, la démocratie. Mais qu’arrive-t-il lorsqu’elles se dégradent rapidement, que le vocabulaire et la syntaxe s’appauvrissent, que les repères historiques et culturels s’étiolent, ou qu’ils subissent les assauts d’idéologies qui visent à en restreindre la connaissance, la richesse et l’usage ? C’est la pensée qui s’en trouve alors simplifiée et des visions falsifiées du monde qui finissent par dominer, mettant en danger la cohésion sociale. D’où l’importance de les défendre et de leur faire retrouver leur lustre. Ce à quoi s’attache cet ouvrage du professeur de lettres Pierre Hartmann.
L’auteur commence par dresser une sorte d’état des lieux de la situation de la langue française aujourd’hui, sous forme de prolégomènes. Il en évalue les symptômes, leurs causes et leurs effets, accentués par des formes de contestation de plus en plus virulentes et radicales. Il s’appuie pour cela sur de nombreux exemples concrets qui en illustrent les manifestations diverses.
Dérives sociétales
Puis il présente une brève histoire de la culture, réhabilitant le sens originel de celle-ci pour en montrer les évolutions à travers les siècles, jusqu’à aujourd’hui, au sein de notre monde dominé par les échanges sur les réseaux sociaux, et les effets provoqués par l’esprit d’instantanéité. Un constat qui s’applique aussi à la difficulté aujourd’hui d’enseigner à des publics de moins en moins curieux et capables d’une attention soutenue durant les temps prolongés que requiert pourtant la transmission de connaissances et de méthodes de réflexion.
C’est avec une pointe d’amertume et de désolation qu’il écrit ceci :
« Dans ce monde magique, tout intérêt pour les choses de l’esprit a complètement déserté ces adolescents aliénés se rêvant en gagnants de la loterie sociale, à l’instar de ces rappeurs, footballeurs, disc-jockeys ou mannequins, dont ils se mettent à imiter le langage vulgaire, à singer le look « déjanté » (dans la néo-culture, « déjanté » est devenu un laudatif) et les voyantes tenues vestimentaires, à reproduire à moindres frais les onéreux tatouages. Au honteux anonymat et aux maigres émoluments des enseignants chargés de leur inculquer des bribes de savoir, ces élèves opposent cyniquement le prestige et les cachets extravagants d’idoles qui font candidement parade de leur inculture comme d’un vade-mecum pour la réussite sociale, la vraie. C’est ainsi que la société du spectacle sape quotidiennement le travail de Sisyphe auquel sont voués ceux qui tentent encore de sauver vaille que vaille les rudiments de l’ancienne culture, quand ils n’adhèrent pas eux-mêmes, peu ou prou, à la critique corrosive qu’en font les intellectuels dévoyés, de conserve avec des pédagogues qui la tiennent eux-mêmes pour caduque. »
Sans oublier, bien sûr, les dévoiements orchestrés par cette idéologie woke qui confine souvent à la haine et dont on ne connaît désormais que trop les divagations ou incongruités telles que la fameuse « appropriation culturelle », qui vaut des ennuis à qui s’aventurerait à tenter de traduire, interpréter, ou simplement rendre hommage à ce qui appartiendrait à une race ou à des gens d’une couleur différente de la sienne.
Or, remarque Pierre Hartmann, « la culture est ce que chacun peut s’approprier et faire sien pour son édification personnelle »
On peut même penser, à l’instar de ce que présentait Thomas Sowell dans son ouvrage Intellectuels et Race, que ces dérives sont elles-mêmes des formes de discrimination et d’idéologie identitaire intolérantes, qui confinent au racisme. Attitudes décomplexées cela dit à peine dissimulées derrière l’impressionnante déclinaison des mésusages récurrents de tous les vocables en « phobie » et autres néologismes ou prétendues défenses de l’inclusion qui virent à l’inquisition, que l’auteur énumère en les illustrant d’exemples éloquents, qui visent à paralyser tous ceux qui auraient l’heur de vouloir s’opposer à ces campagnes idéologiques.
Les divagations de la cancel culture
Après avoir évoqué l’influence critiquable des médias, dont Ingrid Riocreux nous avait déjà montré les effets pervers dans son ouvrage « La langue des médias – Destruction du langage et fabrication du consentement », Pierre Hartmann évoque le bannissement de termes instillé par la puissance de la cancel culture, dont la police de la pensée va jusqu’à censurer l’accès à des informations jugées « offensantes » via notamment certaines Intelligences Artificielles programmées selon le modèle woke et intersectionnel, quand ce ne sont pas des réécritures politiquement correctes d’œuvres du passé, comme le préfigurait de manière clairvoyante le lucide « Patrouille du conte » de Pierre Gripari.
Une forme d’inquisition qu’il juge inquiétante, puisqu’elle va jusqu’à influer sur les recrutements de professeur à l’Université, privilégiant les candidats aux discours formatés et à la phraséologie adéquate.
Dénonçant également les dérives en matière de féminisme – et plus précisément de néo-féminisme, car ce n’est pas du tout la même chose – il évoque notamment celle qui a consisté, au grand dépit de l’initiatrice du mouvement MeToo qui entendait susciter de l’empathie pour les femmes maltraitées ou agressées, à le transformer en une haine de l’homme coupable. Du simple encouragement légitime à témoigner, on est passé à celui de la délation, en particulier dans sa version française aux termes évocateurs (« Balance ton porc ») et à la bascule de la traditionnelle présomption d’innocence vers la vindicte publique et la condamnation populaire.
Or, comme le remarque l’auteur :
« Cette mouvance a ceci de commun avec d’autres mouvements du même type que plus son repoussoir est évanescent, plus il suscite la fièvre : c’est après l’achèvement planétaire du processus de décolonisation que la doctrine décoloniale a pris son essor, après la fin des discriminations raciales que l’antiracisme se fait le plus virulent, et suite à l’obtention de l’égalité des sexes que le néo-féminisme fait montre d’une hargne inconnue du temps du féminisme historique. Tocqueville a fort bien analysé ce curieux phénomène, qu’il tient pour caractéristique de la mentalité démocratique, au sens où il l’entend : plus le processus égalitaire gagne en surface et en profondeur, moins sont tolérées les plus infimes scories de l’inégalité antérieure, qui font de ce fait l’objet d’une traque aussi rageuse qu’obsessionnelle. »
Le poids de l’idéologie et les dévoiements qui en découlent
Il en va de même des dérives du langage issu des théories du genre, comme par exemple dans le cas du NHS de Brighton, qui recommande à ses sages-femmes d’abandonner l’expression « lait maternel » pour leur substituer celle de « lait humain » ou de « lait du parent allaitant », quand ce n’est pas la revue d’obstétrique Birth qui alerte les praticiens sur « le danger inhérent à une idéologie binaire qui perpétue des notions coloniales, hétéro-patriarcales et universalistes » (l’universalisme étant dénoncé au passage comme une « ruse blanche cisgenre »).
On se demande où certains vont chercher tout cela…
Et que penser de l’exigence d’un droit supplémentaire, celui de la « réassignation de genre » (qui impliquerait « celle d’une assignation antérieure ou première, qui n’a jamais existé nulle part », remarque l’auteur) ?
En somme, Pierre Hartmann montre comment la langue est remodelée, à l’instar de ce qui se passe généralement dans tous les régimes totalitaires, tout étant mis en œuvre par certains afin de dévoyer ou pervertir le sens des mots, leur faire perdre leur signification première, censurer plus ou moins certains d’entre-eux, et appauvrir peu à peu ce qui fait la subtilité de notre langue française
Quand ce n’est pas la volonté de se servir de nouveaux mots, dans le but de mettre en avant certaines causes, jusqu’à des formes de militantisme à peine dissimulées, comme dans le cas qu’il développe des collusions d’une certaine industrie pharmaceutique avec des mouvements trans, visant à promouvoir les « transitions de genre » via des méthodes de propagande active.
Dérives culturelles
La deuxième partie du livre, dans la continuité des éléments précédents, aborde le large éventail des formes de dérives culturelles.
À commencer par le sujet de l’esprit du Nobel, qui a connu une lente dérive au regard de ce qu’il était censé récompenser à la demande de son instigateur et financeur. Pierre Hartmann s’intéresse en particulier au Nobel de littérature, en illustrant son dévoiement manifeste à l’occasion en particulier de la remise du prix à Annie Ernaux – celle qui aurait émis l’idée suivante : « J’écris pour venger ma race » – dont il explique à travers une trentaine de pages d’analyses en quoi l’œuvre ne correspondait pas aux critères définis par l’esprit originel de cette remise de récompense, avant d’en déplorer l’absence du « puissant idéal » que devait symboliser ce prix.
« Car A. Ernaux partage avec Céline la passion triste du ressentiment, qui les conduit l’un et l’autre aux bords extrêmes du spectre politique ; avec l’engagement effectif dans l’abjection pour l’un, et un pur affichage révolutionnaire pour l’autre. Il suffit en effet de relire le premier écrit d’A. Ernaux, consacré à ses enfances (Les Armoires vides), pour s’apercevoir que le moteur non dissimulé de son écriture est bien la morose passion ressentimentaire. »
Abordant ensuite ce qu’il dénomme les « divagations herméneutiques », il met en exergue les défaillances intellectuelles et autres coups de force idéologiques dans les interprétations trop souvent faites de la Marseillaise, dont il rappelle de manière salutaire le contexte et le sens précis des mots employés, opposant la Liberté à la Tyrannie, tout en faisant preuve d’exhortation à la clémence à l’égard de ceux qui se sont fait enrôler parfois malgré eux.
« Car la Marseillaise n’est ni un hymne politiquement clivant comme le fantasme P. Sloterdijk, ni un hymne sanguinaire comme l’imaginent les pacifistes, ni un hymne nationaliste comme le pensent les souverainistes, ni un hymne xénophobe comme le croient conjointement les identitaires et les gauchistes. C’est un hymne humaniste destiné à stimuler la résistance à l’oppression politique, dans le droit fil de la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen. Que ses fanfares claironnantes aient pu couvrir ultérieurement nombre d’exactions commises par nos forces armées, dans les colonies ou sur notre propre sol, est une autre affaire, qui ne concerne ni sa formulation première ni son sens originel ; mais seulement l’accablante litanie des dévoiements d’une République oublieuse de ses principes. »
Il prolonge ses analyses en s’intéressant à l’œuvre de René Girard, dont il livre une longue critique assez sévère et assez nourrie du premier ouvrage, dont je ne pourrai résumer ici les éléments bien qu’ayant lu le livre en question, avant de s’intéresser à d’autres auteurs de manière plus rapide en vue de se livrer à une petite herméneutique philosophique, puis de finir l’ouvrage avec un chapitre consacré aux dévoiements scénographiques, au théâtre, à l’opéra ou dans les festivals. Un « pot-pourri médiatique » clôt l’ouvrage, illustrant la diversité des dérives, divagations et dévoiements que l’on peut rencontrer au quotidien pour peu qu’on ait l’œil averti.
Préserver notre langue, ainsi que les valeurs émancipatrices de notre culture, voilà donc le défi que nous devons sans cesse relever si nous voulons vivre en paix, demeurer libres, et non soumis aux caprices de l’air du temps ou des idéologies quelles qu’elles soient. Une entreprise ô combien salutaire…
Source:
www.revueconflits.com



