À cette période, juste avant l’impact, les sites de fossiles tout autour du globe révèlent des faunes structurées et diversifiées avec des herbivores abondants et des prédateurs plus spécialisés. Les réseaux trophiques sont en place, stables à l’échelle des temps géologiques. Et, dans ce monde, les dinosaures sont partout : des hadrosaures brouteurs aux tyrannosaures carnivores, en passant par les petits théropodes à plumes proches des oiseaux. Ils ont occupé une grande diversité de niches écologiques pendant plus de 150 millions d’années et continuent à se déployer autour du globe, sans indice apparent de perte de vitesse, comme le suggéraient d’anciennes études.
Lire aussi Dinosaures : un déclin qui n’a peut-être jamais existé
Les dinosaures aviens, eux, sont déjà bien installés et se divisent en deux groupes : les énantiornithes, caractérisés par des becs équipés de dents ; et les néornithes, dotés d’une anatomie plus proche de celle des oiseaux actuels. Seul le second groupe survivra à la catastrophe, mais le succès des oiseaux indique que la lignée des dinosaures restait capable d’innovations morphologiques, écologiques et comportementales.
Lire aussi Du temps des dinosaures, cet oiseau au bec étrange et muni de dents avait un régime alimentaire inattendu
Une probable diversification morphologique
Rien n’interdit alors d’imaginer que, sans catastrophe, d’autres groupes de dinosaures non aviens auraient suivi des trajectoires similaires, en se spécialisant davantage ou en « inventant » de nouveaux équipements anatomiques. En Amérique du Nord, les tyrannosaures, engagés dans une course au gigantisme, auraient-ils pu devenir encore plus grands ? Les descendants de l’immense T. rex auraient-ils pu dépasser les 8 tonnes ? Et leurs petits bras, qui, eux, se raccourcissaient au fil des générations, étaient-ils voués à disparaître ? Sans doute, peut-être… Chaque paléontologue possède ici sa propre opinion.
Mais, au-delà d’une diversification morphologique, entre aussi en scène une idée qui a fait couler beaucoup d’encre : et si certains dinosaures avaient évolué vers une forme d’intelligence comparable à la nôtre ? Dans les années 1980, le paléontologue canadien Dale Russell a imaginé un scénario où un petit théropode ( Stenonychosaurus ) aurait vu son volume cérébral augmenter au fil de dizaines de millions d’années, jusqu’à atteindre un volume équivalent à celui d’un humain. Ce « dinosauroïde » était représenté avec un crâne plus grand, des yeux vers l’avant, des doigts semi-opposables et une posture bipède, évoquant une créature humanoïde.
L’idée a fait le tour des livres populaires et des documentaires, mais elle a aussi suscité de vifs débats dans la communauté scientifique. La principale critique est d’ordre méthodologique : l’évolution n’a pas de but ! Et supposer qu’un dinosaure évolue vers une forme humanoïde revient à projeter nos propres caractéristiques sur un groupe dont la trajectoire évolutive aurait été radicalement différente. Des chercheurs comme Darren Naish, de l’université de Southampton (Royaume-Uni), ont souligné que les dinosaures survivants auraient probablement conservé un plan corporel plus reptilien, manipulant potentiellement des objets avec leur bec ou leurs pattes plutôt qu’avec des mains « humaines ».
La persistance des dinosaures aurait rendu l’émergence des lignées humaines très improbable
Au-delà de l’esthétique du « dinosauroïde », la question fondamentale est celle de l’intelligence. Certains petits dinosaures à plumes, à l’instar des troodontidés, possèdent un coefficient d’encéphalisation relativement élevé par rapport à d’autres reptiles. Cela a alimenté l’idée qu’ils auraient pu développer des capacités cognitives significatives si les conditions leur avaient été favorables. Cependant, des recherches récentes – par exemple celles d’Anton Reiner, du Centre des sciences de la santé de l’université du Tennessee (États-Unis) – ont examiné en détail la structure cérébrale des dinosaures non aviens, et concluent que leur matière grise est fondamentalement différente de celle des mammifères.
Les données neuroanatomiques soulignent que leurs cerveaux, tels ceux des oiseaux actuels, étaient organisés en noyaux et non en couches corticales comme chez les mammifères. Cette différence d’architecture est fondamentale. Le néocortex des mammifères permet une multiplication des aires spécialisées et des connexions complexes, souvent associées à des fonctions comme le langage ou la planification abstraite.
Lire aussi Jurassic piaf : et l’intelligence vint aux dinosaures
Les mammifères auraient peiné à sortir d’un mode de vie discret
Chez les oiseaux, et probablement chez les dinosaures, l’intelligence repose sur une autre organisation. Elle peut produire des comportements sophistiqués, comme on l’observe chez les corvidés, capables d’utiliser des outils ou de résoudre des problèmes. Mais elle ne conduit pas nécessairement à une intelligence technologique. Autrement dit, certains dinosaures auraient pu devenir plus cognitifs, plus sociaux, plus adaptables, mais il est très improbable qu’ils aient évolué vers une forme humanoïde ou une civilisation technique. Leur intelligence, si elle s’était développée davantage, aurait suivi d’autres chemins, ancrés dans leur propre biologie.
Les dinosaures continuent d’occuper les grandes niches terrestres. Les rôles aujourd’hui tenus par les grands mammifères herbivores et les carnivores restent verrouillés. Les mammifères du crétacé, majoritairement de petite taille, déjà cantonnés à des modes de vie nocturnes et discrets, peinent à en sortir. Sans extinction massive, ils ne bénéficient jamais de cette ouverture écologique brutale qui, dans notre histoire, déclenche leur diversification. Ils évoluent, se spécialisent, gagnent en complexité, mais restent en périphérie. La domination globale leur échappe.
Lire aussi Quand les mammifères se faisaient discrets face aux dinosaures : la preuve dans leur fourrure
L’essor des cétacés aurait été fortement compromis
Dans les océans, l’effet est tout aussi déterminant. L’absence d’effondrement du plancton évite la cascade d’extinctions qui a redessiné les écosystèmes. Des groupes comme les ammonites persistent. Les grands reptiles marins (plésiosaures, pliosaures et mosasaures) conservent leur place de prédateurs dominants. Dans ces conditions, les mammifères marins, apparus il y a environ 50 millions d’années, auraient eu peu d’espace pour s’imposer. Auraient-ils même colonisé durablement ces milieux déjà saturés de prédateurs ? Rien n’est moins sûr. L’essor des cétacés, des siréniens et des autres lignées aquatiques apparaît, dans ce scénario, fortement compromis.
Lire aussi Les cétacés se sont débarrassés des gènes de leurs ancêtres terrestres
Aucun organisme n’aurait remodelé la planète
La même logique s’applique aux lignées humaines. La persistance des dinosaures rend leur émergence très improbable. L’histoire évolutive qui mène à Homo sapiens dépend d’une succession d’événements étroitement liés à leur disparition et, en particulier, à l’expansion rapide des mammifères qui s’ensuit. Sans l’impact de Chicxulub, cette fenêtre ne s’ouvre jamais.
Et 66 millions d’années plus tard, le paysage est à la fois familier et profondément déroutant. Les continents ont poursuivi leur dérive, les climats se sont refroidis, les forêts ont reculé par endroits, au profit de milieux plus ouverts. Dans les plaines et les sous-bois, des dinosaures herbivores de taille moyenne, plus mobiles, parfois couverts de plumes, exploitent des végétations diversifiées. Les grands prédateurs bipèdes occupent toujours le sommet des chaînes alimentaires. Mais, surtout, aucun organisme n’a remodelé la planète. Pas de villes, pas d’agriculture, pas de transformation globale des paysages. La biosphère a évolué selon ses propres dynamiques, sans humains pour la troubler.
Source:
www.sciencesetavenir.fr



