Axelle Ladent (A. L.) : Quelle est l’idée reçue la plus inexacte qui circule aujourd’hui sur le lien entre climat et conflits ?
Pierre Blanc (P. B.) : L’idée reçue la plus inexacte qui circule aujourd’hui sur le lien entre climat et conflits est d’affirmer que des accidents climatiques sont la cause directe de conflits. Ce lien a été opéré dans certaines guerres récentes, que ce soit dans certains articles de presse ou dans certaines hautes instances. Particulièrement ciblés ont été celui du Darfour soudanais entre 2003 et 2005 et la guerre civile en Syrie démarrée en 2011. On retrouve avec le climat une tendance fréquemment observable qui consiste à faire d’une variable le tout de l’explication des phénomènes. Quand on adopte une approche par la chronique des évènements, cette dimension est assez vite relativisée car la chaine de causalités est complexe autant que diverse.
Certes dans les deux situations – Darfour soudanais et Syrie – une dégradation climatique a coïncidé avec le début des hostilités mais l’observation dans le détail laisse entrevoir une combinaison de causes où la dimension politique a été particulièrement déterminante.
Si au Soudan le pouvoir a utilisé les milices Janjawid composées de pasteurs contre les populations noires d’agriculteurs, c’est bien parce que celles-ci voulaient sortir de leur marginalité politique en faisant prévaloir un certain irrédentisme. Or le gouvernement de Khartoum ne voyait pas d’un bon œil leur revendication alors que cette région révélait sa richesse en pétrole. En pareille situation, Khartoum a pu s’appuyer sur certains groupes arabes du Darfour qui étaient de plus en plus en compétition avec des agriculteurs noirs, cela dans un contexte d’accroissement démographique, mais aussi, effectivement, de détérioration déjà ancienne du climat dans la zone.
La nature des institutions constitue un facteur aggravant ou au contraire un amortisseur des crises climatiques.
En Syrie, une sécheresse de plus de quatre années a aussi été rapprochée directement de la guerre civile dans la foulée du soulèvement populaire de mars 2011. Assurément, une crise agraire a déplacé nombre de paysans au nord-est du pays vers les villes du pays. Mais il faut tout de suite ajouter que les sécheresses ne sont pas, tant s’en faut, exceptionnelles dans ce pays, sans que des épisodes précédents aient déclenché quoi que ce soit. Quand on considère les slogans au début soulèvement, ils pointaient l’autoritarisme brutal ainsi que la prédation économique du régime Assad. Il faut d’ailleurs ajouter que les paysans syriens avaient vu leur sort se dégrader en amont de la sécheresse, du fait de la libéralisation de ce secteur longtemps considéré comme un pilier du régime. Les effets de la sécheresse furent donc décuplés par cette libéralisation préalable, mais aussi du fait de la non-industrialisation du pays qui avait conduit les nombreux paysans à rester assignés à des exploitations de plus en plus petites.
Pierre Blanc Pierre Blanc a publié « Géopolitique et climat », 2ᵉ édition revue et augmentée, Paris, Presses de Sciences Po. Pierre Blanc est ingénieur général des ponts, des eaux et des forêts, docteur en géopolitique (HDR), enseignant à Bordeaux Sciences Agro et à Sciences Po Bordeaux.
Si l’analyse des chroniques relativise ainsi la force du lien entre crise climatique et guerre, il en est de même de celle des méta-statistiques. La combinaison des bases de données permettant de lier accidents climatiques et conflits fait apparaître une légère corrélation entre les deux, mais les études, aussi sérieuses soient-elles, restent relativement silencieuses sur les mécanismes à l’œuvre. Quand ils sont évoqués, les mécanismes retenus renvoient aux déplacements forcés, ainsi qu’aux crises agraires et hydriques que provoquent les chocs climatiques. Il semble surtout que la nature des institutions constitue un facteur aggravant ou au contraire un amortisseur des crises climatiques. Les résonances conflictuelles des chocs climatiques dépendent à l’évidence de facteurs politiques et économiques. Autrement dit la nature de l’État – entendu au sens large d’institutions – détermine fortement les effets d’une dégradation de l’état de la nature.
A. L. : Vous montrez que le climat a toujours conditionné la puissance des empires, notamment via l’agriculture et la fiscalité militaire. Est-ce que cette logique reste pertinente aujourd’hui, alors que nos économies sont encore très largement dépendantes des énergies fossiles ?
P. B. : Dans le rapport entre climat et puissance, il y a eu plusieurs temporalités. C’est d’abord le climat qui a œuvré pour la puissance, mais aussi contre elle. L’analyse des climats anciens, croisée avec des travaux de l’archéologie et de l’histoire, fait ainsi apparaître des apogées ou des effondrements géopolitiques très clairement causés par des modifications du climat. De l’empire hittite à l’empire chinois, en passant par la civilisation maya ou le lointain empire assyrien, cette réalité du lien entre climat et puissance est désormais bien renseignée par ces récentes études paléo-climatiques. Quant à savoir la raison de ce lien, soulignons que, dans ces lointains moments où l’économie était essentiellement agraire, plus de précipitations, c’était plus de récoltes, de croissance démographique et recettes fiscales pour lever des troupes. La réciproque était bien sûr vraie.
Ceci n’est pratiquement plus vrai aujourd’hui. Dès le basculement industriel, ces anciens liens entre puissance et climat, qui étaient très indexés sur l’état de l’agriculture, sont devenus beaucoup plus lâches. Certes les aléas climatiques peuvent encore affecter des économies, mais la diversité de leurs moteurs offre une plus grande résistance. Si donc le climat fait ou défait moins la puissance, celle-ci agit bien contre le climat. C’est le troisième temps de l’histoire qui a débuté depuis deux siècles : la puissance a recouru largement au charbon puis au pétrole, respectivement avec la première puis la seconde révolution industrielle. On en est toujours là, et plus que jamais là, tant les économies demeurent encore majoritairement fossiles.
A. L. : L’Union européenne parie sur sa puissance normative pour peser sur le climat mondial. Mais dans un monde où les rapports de force se durcissent, ce soft power a-t-il encore une prise réelle, ou risque-t-il de n’être qu’une posture ?
P. B. : Je crois que le moment est sans doute venu d’un quatrième temps du lien entre puissance et climat. C’est celui de la puissance pour le climat. Tout acteur qui veut avoir quelque influence mondiale devra être comptable du devenir du climat. Car comment garder l’ambition de l’influence si vous êtes accusé d’être climatocide avec toutes les incidences que cela peut avoir sur les pays qui subissent la dégradation des conditions de vie ?
La montée en puissance du national-populisme dans les pays qui composent l’Europe menace son audace climatique.
Avec le Pacte vert lancé en 2019, l’Union européenne a fait le choix de s’engager sur cette voie, comme le Brésil avec Lula ou les États-Unis sous Joe Biden. Parmi les mesures que l’Union européenne a avancées, rappelons l’arrêt des moteurs thermiques d’ici à 2035 ou le lancement, en 2023, de la taxe carbone aux frontières : les importations de l’Europe, qui représentent 20 % de ses émissions, seront alors soumises à ce mécanisme. Non seulement l’Europe limitera ainsi son bilan climatique externe, mais les entreprises commerçant avec elle seront également incitées à utiliser des technologies moins émettrices et à renforcer leurs propres politiques environnementales. Comme l’avait montré le politiste Zaki Laïdi, cette mesure illustre la « puissance par la norme plus que par la force » de l’Europe. L’Union européenne pourrait tenir là un moyen important d’influence singulière. Mais outre cet outil externe, elle a mis en œuvre des instruments internes dont le fonds 40 milliards d’euros visant à aider, dans leur transition, les États les plus dépendants des énergies fossiles. La liste n’est bien sûr pas exhaustive, mais il en faudra beaucoup plus pour atteindre l’objectif de neutralité carbone d’ici 2050, qu’elle s’est fixée depuis la COP 21 de 2015. Or, malheureusement, la montée en puissance du national-populisme dans les pays qui composent l’Europe menace son audace climatique. Depuis les élections européennes de 2024 qui ont déplacé le centre de gravité politique au parlement et au conseil des ministres, l’heure est au net refroidissement du Pacte vert.
A. L. : Vous avez évoqué une “myopie démocratique” : les démocraties seraient structurellement portées vers le court terme et donc incapables de traiter sérieusement l’urgence climatique. Faut-il y voir un soutien à un régime autoritaire ? D’ailleurs, la République populaire ou la Russie sont-elles exemplaires en matière de mesures contre l’urgence climatique ?
P. B. : Derrière la puissance, se trouvent des États. Or la capacité d’un État à prendre la question du climat à bras-le-corps dépend en partie de la nature du régime politique. Si les démocraties et les régimes autoritaires détiennent respectivement des atouts et des handicaps pour s’investir dans cette voie, les premières semblent garder l’avantage sur les seconds. Certes la myopie des démocraties, selon l’expression de Pierre Rosanvallon, peut retarder l’action publique. Les élections rapprochées ne facilitent pas a priori les politiques de longue portée. Mais les démocraties sont aussi des systèmes où la liberté scientifique et médiatique est garantie, de même que l’indépendance du pouvoir judiciaire. Ainsi la fabrique des faits scientifiques et la possibilité de porter des recours contre les États pour inaction climatique sont l’apanage des démocraties. Si certaines d’entre elles paraissent avoir accompli quelques pas dans la bonne direction, une accélération est néanmoins nécessaire, qui ne peut se produire qu’au prix d’un renforcement de la dimension participative des démocraties et d’une plus grande justice dans la contribution à l’effort. L’épisode des gilets jaunes en France ou des mobilisations paysannes aux Pays-Bas en offrent la preuve. Autrement dit, pour que les démocraties soient encore plus actives sur le terrain climatique, elles doivent être encore plus démocratiques, à défaut de quoi le sentiment d’une double exclusion, citoyenne et sociale, risque de servir de carburant au national-populisme.
De leur côté, les régimes autoritaires des grands pays émetteurs de gaz à effets de serre dénotent bien des contradictions en la matière : contradictions entre eux, entre une Russie qui pratique encore le quasi-déni climatique et une Chine qui fait montre d’une apparente volonté sur le sujet ; contradictions internes aussi, qui sèment le doute sur la réalité des politiques engagées. Ainsi la Chine est à la fois le plus grand producteur de panneaux solaires mais en même temps le plus grand utilisateur de centrales à charbon et le plus grand financeur de ces centrales dans le cadre des Nouvelles routes de la soie. La Chine pratique la culture du mensonge propre à un système hyper-autoritaire tout en se promouvant comme une civilisation écologique, sans parler des conditions déplorables d’extraction minière et de production des technologies de la transition. La production des panneaux solaires est concentrée dans le Xinjiang, où les ouvriers ouïghours sont employés dans des conditions extrêmement dégradées. Quant à l’hydroélectricité, actuellement en cours d’accélération, elle fait des millions de déplacés dans les zones topographiquement bien disposées pour édifier des méga-barrages.
A. L. : Le climato-scepticisme des mouvements populistes est-il une conviction idéologique sincère ou un outil politique au service d’intérêts économiques bien identifiés ?
P. B. : Le terme de climato-scepticisme couvre un éventail de positions, qui vont de la négation du changement climatique ou de ses effets à l’absence de responsabilité humaine dans le phénomène. Il participe à la fois de considérations idéologiques et d’intérêts économiques qu’il est parfois difficile de démêler. Chez les nationaux-populistes, la tendance au climato-scepticisme semble se ressourcer à ces deux déterminants, à la fois un libéralisme souvent débridé – pensons à l’influence de certains libertariens dans cette mouvance – et leur proximité avec des secteurs économiques qui s’érigent en oligarchie. Ajoutons que leur rêve de puissance, où se joue aussi leur égo, les dispose à dénier tout ce qui pourrait la réduire. Pour cela, les nationaux-populistes n’ont pas de mal à trouver des soutiens dans certains secteurs économiques pour abonder leur rhétorique voire financer des études visant dédouaner la responsabilité humaine dans le changement climatique, quand ce n’est pas celui-ci qu’elles dénient. Car ils font montre d’un rapport à la vérité à tout le moins très lâche. Comme l’a écrit Hannah Arendt « la vérité n’a qu’un seul visage, mais le revers de la vérité a cent milles figures et un champ indéfini. » Force est d’admettre qu’en s’attaquant à la recherche voire certains médias, ils n’ont pas de difficultés à basculer dans ce champ sans limites des vérités alternatives.
A. L. : Avec la guerre en Ukraine qui relance le débat sur la souveraineté énergétique, le retour de Trump à la Maison Blanche, la situation dans le détroit d’Ormuz, dans ce contexte, quel est le fait géopolitique et climatique que vous surveillez le plus attentivement en ce moment ?
P. B. : Ce qui me préoccupe surtout c’est l’évolution géopolitique mondiale faite de bruits de bottes insistants et de démocraties menacées par le national-populisme. Les guerres interétatiques dans l’ex-URSS et au Moyen-Orient, et plus largement le retour du nationalisme le plus rance quand on pensait qu’il avait été remisé, ont fait décoller les dépenses militaires depuis les années 2010. C’est souvent dans un rapport dialectique qu’elles décollent. On le voit bien avec le couple Inde/ Pakistan, Japon/Chine, pays du Golfe/Iran, Europe/Russie, etc. Tout ceci pose un problème de financement pour les politiques climatiques, que ce soit les politiques d’atténuation des gaz à effets de serre, d’adaptation au changement climatique et de solidarité avec les pays qui le subissent le plus. Avec la fin de la Guerre froide, on avait pourtant commencé à recueillir les dividendes de la paix, c’est-à-dire que les économies dans les budgets militaires avaient permis de financer d’autres priorités en matière de politiques publiques. Nous n’en sommes plus là désormais avec une course aux armements qui se trouve décuplée aujourd’hui. En outre, dans ce contexte de défiance, le multilatéralisme est fortement racorni. Or la lutte mondiale contre le changement climatique suppose qu’il fonctionne à plein. Enfin, l’évolution des démocraties menacées par les nationaux-populistes constitue une préoccupation supplémentaire car on sait leur faible propension à s’investir sur ces sujets. Quand, par exemple, un pays aussi lourdement émetteur que les États-Unis a basculé dans cette nouvelle figure politique, on ne peut qu’être inquiet. C’est donc tout cela que je regarde aussi au plus près.
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. Pierre Blanc, Géopolitique et climat, 2ᵉ édition revue et augmentée, Paris, Presses de Sciences Po, coll. « Essai », 2025, 296 p. — ISBN : 978-2-7246-4395-4 .
4ᵉ de couverture
« Avec le réchauffement de la planète, le rôle géopolitique du climat se réaffirme et change de nature. Les conditions climatiques participaient d’un aléatoire heureux ou malheureux qui contribuait à faire ou à défaire les civilisations et les empires. Quand l’aléatoire devient systématique, les cartes de la puissance sont rebattues et les questions se multiplient : qui de la démocratie ou de l’autoritarisme lutte le mieux contre le changement climatique ? Celui-ci renforce-t-il certaines insécurités humaines ? Des guerres climatiques peuvent-elles se produire ? Le basculement planétaire vers la décarbonation va-t-il reconfigurer les rapports de pouvoir ? Quels seront les gagnants et les perdants de cette recomposition du monde ? »
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