Analyses & EnquêtesHauser & Wirth : une galerie libre comme l’art

Hauser & Wirth : une galerie libre comme l’art

Embrasser la culture, dans tous les sens du terme, c’est l’expérience totale qui attend les visiteurs de passage dans le Somerset, à Bruton, petit village de la campagne anglaise, à 200 kilomètres au sud-ouest de Londres. En 2014, la galerie d’art Hauser & Wirth a ouvert dans la Durslade Farm, ferme restaurée du XVIIIe siècle. Au côté d’un restaurant préparant une cuisine italienne à partir d’ingrédients cultivés par l’exploitation et des producteurs locaux. Ces derniers sont en bonne place dans la boutique adjacente. En face, au milieu de la cour, trône la statue colorée Le Poète et sa muse (1999), signée Niki de Saint Phalle… Dans le parc, à l’arrière, le Chilien Smiljan Radic Clarke, qui vient de recevoir le Pritzker Prize, équivalent du prix Nobel en architecture, a posé, en 2015, un pavillon, tel un ovni…

Bienvenue dans l’univers singulier et décloisonné du couple Manuela et Iwan Wirth, galeristes suisses aussi puissants que discrets, pour qui art et art de vivre ne font qu’un. Leur success-story est avant tout une histoire de famille, commencée par la mère de Manuela, Ursula Hauser. La femme d’affaires a fait fortune dans l’entreprise familiale de magasins d’électroménager et a décidé, à 50 ans, d’assouvir sa passion pour l’art. Collectionneuse, elle fait appel au jeune Iwan Wirth, qui avait ouvert sa galerie à 16 ans à peine, en 1986. Ils s’associent pour fonder Hauser & Wirth à Zurich, en 1992, vite rejoints par Manuela.

Le pavillon Radic, de Smiljan Radic Clarke. Tel un ovni, la structure a été posée en 2015 par l’architecte chilien dans le parc de la galerie du Somerset.

Ursula, qui souhaite défendre les créatrices, rencontre Louise Bourgeois dans son atelier en 1994 et s’entend si bien avec la sculptrice que celle-ci intègre la galerie deux ans plus tard. « Quand d’autres se concentraient sur les grands artistes masculins de la fin du XXe siècle, nous avons choisi celles et ceux qui étaient négligés, incompris ou sous-estimés, souligne Marc Payot, Suisse qui a rejoint le groupe en 2000 et en est devenu coprésident, aux côtés d’Iwan et de Manuela Wirth, en 2020. Ne pas être là où on est attendu, rester indépendant, cela vient de nos débuts, en dehors des capitales internationales de l’art. L’avantage d’être outsider, c’est avoir la liberté de remettre en question le système. Un état d’esprit toujours intact. » Et payant, puisqu’il a permis à Hauser & Wirth de devenir un acteur majeur du marché de l’art moderne et contemporain, avec un vivier d’environ 100 noms.

57336.HR

Iwan et Manuela Wirth au côté de Marc Payot. Trois coprésidents avec chacun leur spécificité, mais qui « ne fonctionnent pas en silo » et partagent « le même socle de valeurs ».

Parmi les plus anciens figurent Alexander Calder, Francis Picabia, Sophie Taeuber-Arp ou Eduardo Chillida. La galerie représente des talents actuels comme les photographes Annie Leibovitz et Cindy Sherman, ou encore Rashid Johnson, Camille Henrot et Lorna Simpson. Celle-ci a fait l’objet d’une rétrospective en 2025 au Metropolitan Museum of Art de New York et son travail est exposé jusqu’en novembre par la Fondation Pinault, sur le site vénitien de la Punta della Dogana, dans le cadre de la Biennale.

Si Hauser & Wirth n’est pas installé dans la cité des Doges, son réseau est très étendu… En Suisse, outre Zurich, des galeries ont été ouvertes à Saint-Moritz et Bâle. Hors des frontières helvètes, des implantations se trouvent à Londres, Hong-kong, Monaco, New York – dans les quartiers arty de SoHo et Chelsea –, ou en Californie, à West Hollywood et, nouvellement, à Palo Alto.

57332.HR

Galerie de la 22e Rue, à New York. Situé dans le quartier arty de Chelsea, le bâtiment s’intègre dans un environnement au caractère historique.

Mais l’adresse emblématique de la côte Ouest américaine se situe, depuis 2016, à Downtown Los Angeles, dans une ancienne minoterie industrielle. Un centre d’art créé sur le modèle du britannique, avec salles d’exposition, librairie, poulailler, potager et le restaurant Manuela, qui existe aussi à New York. Le tout dans un quartier au cœur de la cité des Anges comptant plusieurs musées d’envergure et pourtant délaissé par les autres galeristes.

57334.HR
Le restaurant Manuela, à SoHo, à New York. Le couple Wirth s’est diversifié en créant des lieux conjuguant art et gastronomie.

Un pari réussi et réitéré en 2021 en Espagne, dans les Baléares, au sein d’un lieu également réhabilité : l’hôpital naval de l’Illa del Rei, îlot dans le port de Mahon, la capitale minorquine. Il rassemble galerie, cantina, boutique et jardin avec sculptures, dessiné par le même célèbre paysagiste que dans le Somerset, Piet Oudolf, qui avait par ailleurs aménagé la High Line, parc suspendu, à New York. Le concept n’est pas copié-collé : il est adapté à chaque localisation et il sera de nouveau décliné en Sicile après l’acquisition récente du Palazzo Forcella De Seta, à Palerme.

Des exemples qui illustrent la volonté novatrice de façonner un écosystème complet et de véritables destinations globales, bien au-delà du simple « white cube », cube blanc si souvent adopté par les galeries d’art contemporain. « Cela montre l’originalité de l’approche, la singularité de la démarche, analyse Séverine Waelchli, directrice de la galerie parisienne, inaugurée en 2023 dans un hôtel particulier qui accueillit la radio Europe 1 pendant soixante ans. L’idée est de penser hors du cadre, de décloisonner pour s’ouvrir à des publics plus larges que les collectionneurs et les férus de création contemporaine. A Paris, notre proximité avec le palais de Tokyo et le Musée d’art moderne permet d’attirer des visiteurs en fin de semaine : c’est une spécificité française d’aller voir des galeries comme on va au musée ! »

57335.HR

L’escalier de la galerie parisienne, imaginé par Martin Creed. L’artiste britannique a conçu l’œuvre in situ.

Quatre expositions par an y sont organisées, dont une sur un artiste « historique ». De plus, à l’occasion de l’événement Hauser & Wirth invite(s), un espace est consacré, pendant un mois, à de jeunes talents issus de galeries émergentes. Séverine Waelchli rappelle à quel point le pôle de Bruton est un laboratoire, à la fois précurseur en matière de résidences d’artistes et pionnier pour les programmes éducatifs. Ainsi, dès 2013, Pipilotti Rist, plasticienne et amie de la famille Hauser-Wirth, a essuyé les plâtres en étant la première à séjourner et créer sur place pendant plusieurs mois. Depuis, une cinquantaine de résidences ont eu lieu, permettant aux artistes de sortir de leur studio pour trouver d’autres sources d’inspiration, de réflexion et d’énergie.

La seconde dimension concerne l’éducation et la sensibilisation artistique à tout âge et pour tout public : du Somerset à Los Angeles en passant par Minorque, conférences, ateliers, projections ou dialogues avec les artistes sont régulièrement proposés. Des initiatives encouragées depuis deux décennies par Manuela Wirth, qui avait fait des études d’institutrice et a même enseigné pendant six ans en début de carrière. Parmi les trois coprésidents, c’est donc elle qui porte ces actions, tandis que son mari, Iwan, imagine le futur des galeries et que Marc Payot, basé aux Etats-Unis, construit, entretient et renforce les liens avec les artistes, clients et conservateurs de musées. « Néanmoins, nous ne fonctionnons pas en silo, précise-t-il. Nous avons bâti une relation de profonde confiance, très fluide, car nous partageons le même socle de valeurs. »

Château La Coste en Provence : art, vignes et douceur de vivre

La diversification des activités inclut la maison d’édition Hauser & Wirth Publishers, avec la collection In the studio, consacrée aux coulisses d’ateliers d’artistes. Mais aussi l’entité Artfarm, lancée par Iwan et Manuela pour développer, en parallèle, la partie « Hospitality » (hospitalité), à travers les restaurants des centres d’art ou proches de leurs galeries. Ainsi que deux superbes hôtels traditionnels qu’ils ont rachetés sur un coup de cœur et décorés d’œuvres contemporaines : The Fife Arms, depuis 2018 en Ecosse, et Chesa Marchetta, ouvert fin 2025, à Sils-Maria, en Suisse. « Comme les arbres, notre croissance est meilleure en plantant nos racines dans le terroir local », philosophe Marc Payot. A Bruton ou ailleurs, pas de culture hors-sol.

Ciphering African Acacias and Supreme Court Decisions, de Charles Gaines, galerie Hauser & Wirth, 26 bis, rue François-Ier, Paris (VIIIe), du 10 juin au 26 septembre. Hauserwirth.com

Artfarm, groupe d’hôtellerie et de restauration, une douzaine d’adresses dans le monde. Artfarm.com

Völklinger Hütte : une usine gigantesque transformée en temple d’art


Source:

www.challenges.fr

Articles récents

spot_img

Articles récents

Annonce publicitairespot_imgspot_img

Avec Space X, Elon Musk a rendu fou Wall Street

C’est la séance de tous les superlatifs à Wall Street. La plus folle, la plus historique. La vedette absolue est la nouvelle venue sur...

Lilian Thuram: «On ne collabore pas avec la haine»

« On« On ne naît pas raciste, on le devient » : tel est le refrain de Lilian Thuram dans son combat de longue haleine, aussi ferme que...