À l’occasion de la Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition, célébrée le 23 août, Christine Mirre et Yodith Gideon confrontent mémoire historique, droit international, discriminations institutionnelles et souveraineté économique.
Instituée par l’UNESCO, la Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition est commémorée le 23 août de chaque année. Cette date rappelle l’insurrection déclenchée à Saint-Domingue, aujourd’hui Haïti, dans la nuit du 22 au 23 août 1791. Cette révolte joua un rôle décisif dans le processus ayant conduit à l’abolition de la traite transatlantique et de l’esclavage.
Les premières commémorations officielles eurent lieu le 23 août 1998 en Haïti, puis en 1999 sur l’île de Gorée, au Sénégal.
Au-delà du recueillement, cette journée vise à inscrire la tragédie de la traite négrière dans la mémoire de tous les peuples, conformément aux objectifs du programme de l’UNESCO « Les Routes des personnes mises en esclavage ». Elle invite à une réflexion commune sur les causes historiques, les mécanismes et les conséquences de ce crime, ainsi que sur les relations qu’il a engendrées entre l’Afrique, l’Europe, les Amériques et les Caraïbes.
Sa portée est double : mémorielle, parce qu’elle contribue à briser le silence ayant longtemps entouré l’esclavage ; politique, parce qu’elle pose la mémoire comme le fondement indispensable de toute justice réparatrice et de toute réconciliation.
Deux femmes, deux parcours, un même combat
Yodith Gideon a consacré sa vie professionnelle à accompagner celles et ceux qui bâtissent des entreprises, sur deux continents.
Pendant vingt-six ans, en Suisse, au cœur de la finance européenne, elle a accompagné et formé des entrepreneurs, de la petite entreprise à la start-up. Formée aux affaires à Genève et rompue aux mécanismes de la finance occidentale, elle a fondé Supi Consulting avant de ramener son expertise en Afrique et de l’orienter vers une mission : aider les personnes d’ascendance africaine à cesser d’attendre pour commencer à bâtir sur le continent, grâce à l’investissement, à l’entrepreneuriat et à la création de réseaux.
De ce travail sont nés les Neo Panthers, une communauté d’investisseurs et de bâtisseurs issus du continent et de la diaspora, mobilisés pour faire émerger des entreprises africaines sur le sol africain.
Yodith Gideon est l’autrice de Sankofa : Comment l’Afrique nourrit le monde et meurt de faim à sa propre table, publié par Neo Panthers Press en 2026, et la fondatrice de Neo Panthers.
Christine Mirre est directrice de CAP Liberté de Conscience (CAP LC), une organisation non gouvernementale de défense des droits humains dotée du statut consultatif auprès du Conseil économique et social des Nations unies.
Au sein de cette plateforme de la société civile, elle participe aux travaux du Conseil des droits de l’homme et de différents mécanismes onusiens. Son action porte notamment sur la documentation des atrocités commises au Soudan et en Éthiopie, ainsi que sur les violations des droits humains dans le monde.
En 2026, elle a publié deux analyses majeures : l’une consacrée à l’abstention de la France lors du vote de l’Assemblée générale des Nations unies sur une résolution relative à la traite négrière, en mars ; l’autre à l’abrogation du Code Noir par l’Assemblée nationale française, en mai.
Descendante d’une famille guadeloupéenne asservie sous le régime colonial, Christine Mirre articule dans son travail le droit international, la mémoire historique et la justice réparatrice.
La mémoire comme champ de bataille législatif
Yodith Gideon, dans le chapitre 17 de Sankofa, vous écrivez que les programmes scolaires des colonies françaises ont effacé l’histoire africaine pour lui substituer celle de l’Europe. Vous évoquez également la loi française du 23 février 2005, qui demanda, pendant un an, que les programmes scolaires reconnaissent notamment le « rôle positif de la présence française outre-mer ».
Yodith Gideon : Ce que la loi de 2005 révèle, c’est que le manuel scolaire colonial n’a jamais été un accident. C’était une pièce de la machine.
En Afrique-Occidentale française, l’enfant lisait « nos ancêtres les Gaulois » dans un livre écrit à Paris. Il apprenait l’histoire des rois de France, mais rien de celle de son propre peuple, comme si l’histoire avait commencé le jour où l’homme blanc était arrivé. L’enfant surpris à parler la langue de sa mère pouvait être puni. Même le son de la maison devenait une faute.
On me dit que cet enseignement est mort avec les empires. Pourtant, en 2005, un Parlement européen a voté une loi demandant de présenter la colonisation comme ayant joué un rôle positif. Les historiens se sont soulevés et la disposition contestée a été supprimée un an plus tard. Tant mieux. Mais elle avait été débattue et adoptée, de mon vivant.
Voilà pourquoi je dis que la mémoire n’est pas un débat académique : c’est un terrain de bataille.
Un enfant qui ne connaît que Wilberforce peut apprendre que la liberté est un don que l’on reçoit en attendant poliment. Un enfant qui connaît Adwa, la reine Nzinga et la révolution haïtienne apprend autre chose : les Africains ont dit non, se sont battus et ont remporté des victoires. Personne ne leur a rien donné.
La première leçon est sans danger pour le système. La seconde le met en question. L’État qui gère la mémoire choisit presque toujours la première. Notre travail consiste à enseigner la seconde.
Christine se bat avec le droit et les institutions. Moi, je me bats avec l’histoire vraie et l’argent. C’est le même combat. Sankofa signifie exactement cela : retourner chercher ce que l’on nous a volé, y compris dans les manuels scolaires.
Christine Mirre, vous avez analysé la manière dont le Code Noir est resté un « texte fantôme » dans le droit français pendant 178 ans après l’abolition de 1848, ainsi que les débats ayant entouré son abrogation. Dans les deux cas, l’État semble gérer la mémoire comme un récit à contrôler plutôt que comme une vérité à restaurer. Comment cette gestion administrative de l’histoire continue-t-elle, selon vous, à structurer le présent ?
Christine Mirre : Imaginez qu’aujourd’hui encore, parmi les textes historiques du droit français, demeure un acte ayant considéré certaines personnes comme des « meubles ». C’est pourtant ce qui s’est passé : le Code Noir de 1685 est resté un texte fantôme pendant 178 ans après l’abolition de 1848.
En mai 2026, l’Assemblée nationale a voté son abrogation, mais le débat sur le choix des mots — notamment entre « abrogation » et « annulation » — a révélé toute la difficulté de l’État à regarder ce passé en face.
Cette gestion bureaucratique n’est pas anodine. Deux mois plus tôt, la France s’était abstenue à l’ONU lors du vote d’une résolution relative à la traite négrière et à l’esclavage. On reconnaît le passé en paroles, mais on hésite encore devant les conséquences juridiques et politiques de cette reconnaissance. Il en résulte une double peine : le crime, puis le déni.
Françoise Vergès, autrice de La Mémoire enchaînée, écrivait qu’il fallait « ne plus être esclave de l’esclavage ». Ce travail de mémoire exige de briser le silence qui entoure encore la traite dans la société et les institutions.
Tant que l’État gérera la mémoire comme un récit à contrôler plutôt que comme une dette à régler, le passé colonial continuera d’organiser les discriminations du présent : dans l’école, l’emploi, la culture et jusque dans la manière dont les personnes regardent leur propre corps.
L’économie de la « liberté » : indemniser le maître, endetter l’ancien esclave
Christine Mirre, vous rappelez qu’après l’abolition de 1848, la France a indemnisé les anciens propriétaires d’esclaves à hauteur de 126 millions de francs par la loi du 30 avril 1849, abrogée seulement en 2017. Vous évoquez également l’indemnité imposée à Haïti par la France en contrepartie de la reconnaissance de son indépendance.
Christine Mirre : Le mécanisme est rigoureusement le même et ce qui le rend si tenace, c’est qu’il a chaque fois été légalisé.
La chaîne n’a pas été entièrement brisée en 1848 : elle a été juridiquement requalifiée. La loi du 30 avril 1849 a organisé l’indemnisation des anciens propriétaires à hauteur de 126 millions de francs, tandis que les personnes affranchies sortaient de l’esclavage sans terre, sans capital et sans réparation. Cette loi n’a été abrogée qu’en 2017.
Le cas haïtien en constitue l’illustration la plus crue. Après avoir conquis son indépendance, Haïti a été contraint de payer à la France une indemnité destinée à dédommager les anciens colons. Le poids de cette dette et des emprunts contractés pour la payer a pesé sur le pays jusqu’au milieu du XXe siècle, provoquant des pertes économiques considérables sur plusieurs générations.
On affranchit l’homme, mais on lui réclame ensuite le prix de sa propre liberté.
Éric Williams a montré que l’esclavage ne fut pas une étape marginale du capitalisme, mais l’un de ses piliers. De l’indemnisation des anciens propriétaires au franc CFA, de la dette haïtienne aux contrats miniers, une même structure demeure : celui qui travaille et celui qui possède ne sont pas les mêmes.
Le Code Noir a muté. Sa logique s’est infiltrée dans les monnaies dépendantes, les plafonds de verre et les refus de crédit. Une liberté privée de moyens économiques risque de devenir un autre nom pour la servitude.
Yodith Gideon, vous montrez que le cacao quitte l’Afrique à l’état brut avant d’y revenir sous forme de chocolat, que l’or africain est négocié sur des places financières étrangères et que plusieurs pays du continent utilisent encore une monnaie dont certains signes monétaires sont produits en France. De l’indemnité versée aux anciens colons aux contrats miniers contemporains, ne retrouve-t-on pas partout le même mécanisme : celui qui travaille et celui qui possède ne sont jamais les mêmes ?
Yodith Gideon : Oui, c’est le même mécanisme. Je veux que tout le monde comprenne comment il fonctionne aujourd’hui, parce qu’il ne s’appelle plus « indemnité » ou « dette de liberté ».
Prenons le cacao. Le prix de notre cacao n’est pas fixé à Abidjan. Il est déterminé en grande partie à Londres et à New York par des opérateurs qui n’ont parfois jamais touché une fève. Lorsque les cours baissent, les producteurs africains en subissent directement les conséquences. Et ils disposent de très peu de moyens pour dire non, parce que les contrats sont déjà signés. C’est également le cas pour l’or, le coton ou le pétrole.
La véritable question est donc la suivante : comment ces contrats ont-ils été conclus ?
Ils arrivent souvent avec l’aide. Tout se trouve dans le même paquet. On vient vous dire : nous allons financer vos routes, vos hôpitaux ou votre budget. Au cours de la même visite, d’autres accords peuvent être négociés : contrat minier, exonération fiscale accordée à des multinationales, accès aux ports ou obligation d’acheter les biens et les services du pays qui apporte le financement. C’est ce que l’on appelle l’aide liée.
L’argent part de Paris et revient à Paris en passant par nos budgets. Les programmes du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale ont également été assortis, à différentes périodes, de conditions : ouverture des marchés, privatisation des entreprises publiques et réduction de certaines dépenses sociales.
L’aide devient ainsi la porte d’entrée du contrat. Elle n’est plus seulement un don : elle devient un échange dont les conditions sont largement écrites par celui qui finance.
Voilà la continuité avec 1849 et avec Haïti. Hier, on indemnisait le maître et on facturait l’esclave. Aujourd’hui, on nous « aide » et l’on nous fait signer le reçu. La chaîne n’a pas disparu : elle a changé de nom.
C’est pourquoi je refuse le mot « aide » lorsqu’il sert à masquer les rapports économiques imposés à l’Afrique. On n’aide pas quelqu’un à qui l’on présente ensuite la facture.
Ma conclusion dans Sankofa est simple : personne ne déchirera ces contrats à notre place. Le droit de dire non se construit. Il prend la forme de nos usines, de nos entrepôts, de nos banques et de notre capacité à former un front commun.
La propriété ne se demande pas. Elle se construit. Et cela est possible. Il suffit d’observer certaines évolutions au Sahel, au Ghana ou en Namibie. C’est déjà en train de se faire sous nos yeux.
De la pathologisation de la liberté à la criminalisation des corps
Yodith Gideon, vous citez dans votre ouvrage la monographie de J.C. Carothers, The African Mind in Health and Disease, publiée par l’Organisation mondiale de la santé en 1953. Vous rappelez également que le désir de liberté d’une personne réduite en esclavage fut autrefois qualifié de maladie mentale : la « drapétomanie », conceptualisée par le médecin Samuel Cartwright en 1851.
Yodith Gideon : Je veux que le public entende bien les dates, parce que l’on croit toujours que je parle d’un passé très lointain.
En 1851, un médecin invente la « drapétomanie » : le désir de liberté d’un esclave est présenté comme une forme de démence. Parmi les prétendus traitements recommandés figurait le fouet. Ce discours fut publié comme s’il relevait de la science.
On me dit que cette science est morte avec l’esclavage. Pourtant, lorsque j’ouvre la monographie publiée par l’OMS en 1953, sept ans avant l’indépendance du Congo, j’y retrouve une vision profondément infantilisante de l’Africain. Notre prétendue incapacité n’était pas seulement une impression ou un préjugé individuel : elle devenait une doctrine accompagnée d’un sceau institutionnel.
Voilà la continuité. Hier, le corps noir était déclaré malade lorsqu’il voulait être libre. Aujourd’hui, il peut être déclaré suspect du seul fait de sa présence. Le diagnostic a changé de nom, pas de fonction. Sa fonction demeure la justification du contrôle.
Le CV écarté à cause d’un prénom relève du même geste que le diagnostic de Cartwright : classer une personne avant de l’avoir rencontrée.
Ce classement n’a pas besoin de racistes déclarés pour fonctionner. Il peut être installé dans les procédures, dans certains algorithmes de tri ou dans les contrôles au faciès. C’est une prison capable de fonctionner presque toute seule.
Raison de plus pour la nommer précisément. On ne guérit pas d’une maladie que l’on refuse de diagnostiquer chez le véritable malade : le système, pas nous.
Christine Mirre, vous dénoncez le profilage racial et les plafonds de verre comme des mutations contemporaines du Code Noir. De la pathologisation de la rébellion à la surreprésentation des populations noires dans le système carcéral, notamment aux États-Unis, en passant par les discriminations à l’embauche, comment décririez-vous la continuité entre le « corps malade » d’hier et le « corps suspect » d’aujourd’hui ?
Christine Mirre : Ce que nous observons est une réinvention technique du même dispositif. Le corps noir n’a jamais cessé d’être considéré comme un problème de sécurité pour l’ordre colonial. Seule la manière de le gérer a changé de vocabulaire.
Hier, on l’entravait, on l’utilisait et on le soignait de force. Aujourd’hui, on le surveille, on le profile et on l’enferme.
La drapétomanie de Cartwright, en 1851, n’était pas une simple erreur médicale isolée. Elle transformait la rébellion en pathologie afin d’éviter de nommer ce qu’elle était réellement : le refus de la domination. J.C. Carothers a prolongé cette logique en 1953 en développant une représentation infantilisante de l’esprit africain.
Elsa Dorlin montre que le Code Noir était un « dispositif de désarmement » accompagné d’une discipline des corps destinée à les maintenir sans défense. La personne mise en esclavage devenait un corps servile, désarmé et toujours présumé coupable.
C’est cela, le « corps malade » d’hier : un corps rendu indéfendable, puis désigné comme une menace afin de justifier la violence de l’État.
Aujourd’hui, un jeune Noir peut être contrôlé non pas pour un acte précis, mais parce que sa simple présence est perçue comme génératrice d’une « peur raisonnable ». Le vocabulaire médical a cédé la place au vocabulaire sécuritaire, mais la structure reste la même : produire des corps sans défense, puis présenter cette impuissance comme leur nature propre.
L’effacement de soi comme prix d’entrée
Yodith Gideon, vous décrivez dans Sankofa la manière dont une personne africaine ou afrodescendante peut être conduite à s’effacer elle-même : modifier son nom, adoucir son accent ou cacher ses cheveux naturels pour accéder aux cercles qui comptent.
Yodith Gideon : Cette injonction à l’invisibilité, je ne l’ai pas découverte dans les archives. Je l’ai vécue pendant vingt-six ans en Suisse. Pas seulement au travail : dans les salles de réunion, à l’église, à l’hôpital, dans ma belle-famille suisse et autour de la table du dîner.
Lorsque cela se produit partout, ce n’est plus un incident. C’est un système.
On transforme son nom pour produire des sons qui tiennent plus facilement dans leur bouche. On aplatit sa voix au téléphone. On modifie son apparence pour ne pas être immédiatement classé.
Aux États-Unis, il a fallu adopter des lois, État par État, pour interdire les discriminations fondées sur les cheveux naturels. Pensez à ce que cela signifie : les cheveux d’une femme noire, tels qu’ils poussent naturellement, pouvaient être considérés comme une infraction au code vestimentaire.
La perruque et le défrisage ne relèvent donc pas toujours de la vanité. Ils peuvent devenir une armure achetée avec notre propre argent pour nous protéger d’un verdict que nous n’avons pas écrit.
Observez également le double standard : un accent français en anglais peut être jugé charmant, tandis qu’un accent africain sera parfois filtré silencieusement lors d’un entretien. La grammaire et les mots peuvent être identiques. Ce sont les personnes derrière l’accent qui ne sont pas classées de la même manière.
Voilà comment la négation de l’histoire se traduit dans le présent. Parce que le récit officiel affirme que nous n’avons rien apporté, notre présence entière devient une anomalie à corriger.
Le déni d’hier fabrique l’invisibilité d’aujourd’hui. C’est pourquoi j’ai répondu à cette question par un poème intitulé « Mon accent ». Mon accent n’est pas une faute de prononciation. Mon accent porte Adwa. Le jour où nous cessons de nous effacer, la salle doit renégocier avec l’histoire entière.
Christine Mirre, vous évoquez la double punition infligée aux descendants des personnes mises en esclavage : le crime initial, puis le déni de l’État face à la question des réparations. Comment cette négation de l’histoire se traduit-elle aujourd’hui par une injonction à l’invisibilité, que ce soit lors d’un entretien d’embauche à Paris ou dans une banque d’affaires à Genève ?
Christine Mirre : La double punition dont je parle est à la fois juridique et psychique : d’abord le crime — l’esclavage et la traite — puis le déni de l’État, qui refuse de reconnaître pleinement ce crime comme le fondement d’une dette demeurée impayée.
Lorsque la France s’abstient à l’ONU, elle renouvelle ce déni. Elle dit en substance aux descendants : votre douleur ne trouve pas pleinement sa place dans notre langage juridique.
Myriam Cottias, historienne du fait colonial et présidente du comité scientifique du programme de l’UNESCO « Les Routes des personnes mises en esclavage », a proposé le terme « esclavisé » afin de rompre avec la naturalisation du statut. Il s’agit de rappeler qu’une personne a été mise en esclavage, qu’elle a été esclave par statut, mais qu’elle ne l’était pas dans son être.
Elle met également en garde contre une conception du traumatisme transgénérationnel qui risquerait d’enraciner le statut de victime au détriment de celui de résistant. Je partage cette vigilance.
La double punition consiste aussi à maintenir les descendants dans une position de suppliants lorsque l’État refuse d’engager un véritable processus de réparation.
Cette négation de l’histoire se traduit aujourd’hui par une injonction à l’invisibilité. Dans un entretien d’embauche pour un poste à haute responsabilité, à Paris comme à Genève, on peut vous demander d’être présent, mais pas trop ; visible, mais pas menaçant.
L’effacement de soi n’est pas alors un simple choix de carrière. Il devient une adaptation à un ordre qui ne reconnaît pas encore pleinement votre droit d’exister.
Symboles et actions : que faire après le 23 août ?
Christine Mirre, vous écrivez que l’abrogation du Code Noir est « une étape, pas une fin » et que le symbole ne suffit pas sans réparations matérielles. L’une de vous travaille sur la justice réparatrice et le droit international ; l’autre sur la souveraineté économique. Ces deux voies sont-elles complémentaires ou l’une doit-elle nécessairement précéder l’autre ?
Christine Mirre : Je ne crois pas qu’il faille choisir entre la justice réparatrice et la souveraineté économique. Ce sont deux branches du même arbre.
Sans cadre juridique international, toute action économique demeure vulnérable. Sans action économique concrète, toute décision juridique risque de rester lettre morte.
Le droit international offre des leviers. Les discussions engagées au sein des Nations unies, les travaux du Comité pour l’élimination de la discrimination raciale sur les réparations et les programmes de l’UNESCO consacrés aux routes des personnes mises en esclavage et à la justice réparatrice peuvent accompagner les États vers de véritables processus de transformation.
Doudou Diène, initiateur du programme « La Route de l’esclave » à l’UNESCO en 1994 et participant à la Conférence mondiale contre le racisme de Durban en 2001, a alerté sur l’ambiguïté de commémorations qui risquent de devenir des rituels répétitifs occultant les questions de fond.
Il a qualifié l’esclavage de « crime sans châtiment » et appelé à des réparations éthiques, historiques, éducatives et sociales.
La mémoire ne doit donc pas être réduite à un rituel du 23 août. Elle constitue le premier acte d’une justice mondiale.
Après le 23 août, il faut utiliser les deux leviers ensemble. Le dialogue sur la justice réparatrice doit être nourri de propositions concrètes : fonds de réparation, restitution des biens culturels, programmes éducatifs, investissements sociaux et réexamen des dettes illégitimes.
Le 23 août est un symbole. L’action commence le 24.
Yodith Gideon, vous concluez Sankofa par un appel à l’action immédiate : « Placez le premier argent dans la première entreprise africaine. » Vous avez fondé Neo Panthers pour transformer la diaspora en communauté d’investisseurs. La justice réparatrice et la souveraineté économique sont-elles complémentaires ?
Yodith Gideon : Ces deux voies ne sont pas concurrentes. Elles sont les deux mains d’un même corps.
Le travail de Christine établit la vérité juridique : nommer le crime, abroger le texte et exiger réparation. Sans cette vérité, on nous demande de bâtir en faisant semblant que rien n’est arrivé.
Mais je dois être honnête avec le public : aucune victoire symbolique ou juridique ne mettra nécessairement du capital entre vos mains la semaine prochaine. L’abrogation est une étape, comme Christine le dit elle-même, mais ce n’est pas une fin.
Je refuse que nous passions une génération supplémentaire à attendre que la justice de l’ancien maître nous rende ce qu’il a pris. L’attente est précisément ce que la prison mentale nous a appris : attendre le don, attendre la permission, attendre le décret.
Ma réponse est donc celle qui clôt Sankofa : placez le premier argent dans la première entreprise africaine. Pas un jour. Maintenant.
C’est pour cela que j’ai fondé Neo Panthers : transformer les personnes d’ascendance africaine — qu’elles vivent sur le continent, en Europe ou dans les Amériques — en propriétaires et en investisseurs, plutôt qu’en spectateurs de leur propre cause.
Chaque franc placé dans une entreprise africaine constitue une forme de réparation que nous n’avons demandée à personne.
Voici comment les deux voies se rejoignent : un peuple économiquement souverain négocie les réparations en position de force, et non en position de requérant.
La justice ouvre la porte de la cellule. L’économie nous permet d’en sortir et de bâtir la maison.
Il nous faut les deux. Mais personne n’a besoin d’attendre que l’une soit achevée pour commencer l’autre.
Le 24 août au matin, la question n’est plus seulement de savoir ce que la France doit faire.
La question est : que faisons-nous ?




