Par Isaac Hammouch
La guerre moderne ne commence pas nécessairement par une invasion, un bombardement ou une déclaration officielle. Un État peut conserver ses frontières, son gouvernement, son armée et ses institutions tout en étant progressivement affaibli de l’intérieur. Dans cette forme de confrontation, la cible principale n’est plus seulement le territoire : elle devient la confiance collective qui permet à la société de fonctionner, de résoudre ses désaccords et de prendre des décisions souveraines.
Lorsqu’une population ne croit plus en ses institutions, lorsque chaque événement est immédiatement interprété comme une conspiration et lorsque les citoyens ne disposent plus d’une réalité commune sur laquelle fonder leur jugement, l’État peut être profondément déstabilisé sans qu’un seul soldat étranger ait franchi sa frontière. Ce phénomène est aujourd’hui étudié sous plusieurs appellations : menaces hybrides, guerre cognitive, opérations d’influence, ingérence étrangère, subversion idéologique ou encore manipulation de l’information.
Les guerres modernes ne commencent pas toujours par une déclaration de guerre
La souveraineté nationale ne se mesure plus uniquement à la capacité d’un pays à protéger ses frontières contre une agression militaire. Elle dépend également de sa capacité à préserver l’intégrité de ses institutions, de ses infrastructures, de son économie, de son espace informationnel et de ses mécanismes démocratiques. Une puissance hostile peut chercher à modifier les décisions d’un État sans l’occuper directement, en agissant sur ses vulnérabilités intérieures et en entretenant un climat permanent de méfiance.
L’objectif n’est pas toujours de convaincre la population d’adhérer à une idéologie particulière. Il peut simplement consister à rendre toute décision collective impossible. Si chaque institution est présentée comme corrompue, chaque journaliste comme manipulé, chaque magistrat comme soumis et chaque opposant comme traître, la société perd progressivement sa capacité à distinguer la critique légitime de la destruction organisée de la confiance publique.
La déstabilisation intérieure de l’État devient alors un processus cumulatif. Elle progresse par une succession de crises apparemment indépendantes : scandales, rumeurs, cyberattaques, tensions économiques, affrontements sociaux, assassinats politiques, campagnes numériques et pressions diplomatiques. Chacune de ces manifestations peut posséder une origine distincte. Mais lorsqu’elles sont coordonnées, synchronisées et dirigées vers un objectif stratégique commun, elles peuvent constituer les différentes composantes d’une véritable opération hybride.
Exploiter les faiblesses existantes plutôt que les inventer
Les opérations de déstabilisation les plus efficaces ne créent généralement pas les problèmes à partir de rien. Elles repèrent des difficultés réelles, puis les amplifient jusqu’à ce qu’elles deviennent politiquement explosives. Le chômage, la corruption, les inégalités territoriales, la dégradation des services publics, le sentiment d’injustice, la marginalisation de la jeunesse et les conflits identitaires constituent des vulnérabilités intérieures. Elles peuvent apparaître naturellement dans n’importe quelle société, sans qu’une puissance étrangère en soit responsable.
Un acteur hostile peut néanmoins transformer ces faiblesses en instruments de pression s’il dispose de moyens financiers, technologiques, médiatiques ou clandestins suffisants. Il peut financer des intermédiaires, créer de faux médias, employer des comptes numériques se présentant comme locaux, manipuler des documents ou exploiter une crise sociale afin de provoquer une réaction excessive des autorités.
Le but consiste à convaincre chaque groupe que ses difficultés ne peuvent plus être résolues par les voies institutionnelles. La frustration économique devient alors une crise de légitimité, le désaccord politique se transforme en haine identitaire et la critique nécessaire des autorités évolue vers un rejet absolu de l’État. Le véritable succès de l’opération est atteint lorsque les citoyens commencent à percevoir leurs compatriotes comme des ennemis irréconciliables.
Les trois critères d’une véritable opération de déstabilisation
Une crise intérieure ne prouve pas automatiquement l’existence d’une intervention étrangère. Pour qu’une telle hypothèse devienne sérieuse, trois éléments doivent être réunis : une vulnérabilité intérieure objectivement exploitable, un comportement coordonné pouvant être relié à un acteur organisé et un effet stratégique intentionnel sur la souveraineté ou la stabilité du pays.
La présence d’un seul de ces éléments ne suffit pas. Le chômage peut être une difficulté nationale sans manipulation extérieure. Une campagne numérique peut être coordonnée par des groupes locaux sans relever d’une puissance étrangère. Un État peut également profiter d’une crise qu’il n’a ni organisée ni provoquée. C’est la convergence des preuves techniques, financières, politiques et opérationnelles qui permet de distinguer une crise spontanée d’une stratégie de déstabilisation.
Cette distinction est indispensable. Sans elle, l’analyse risque de sombrer dans le complotisme et d’attribuer toute opposition, toute manifestation ou toute évolution sociale à une prétendue main invisible. À l’inverse, refuser par principe d’envisager l’ingérence étrangère peut rendre un pays aveugle devant une opération réelle.
Le modèle de Yuri Bezmenov : un avertissement utile, mais non une loi scientifique
Yuri Bezmenov, également connu sous le nom de Tomas Schuman, avait décrit dans les années 1980 un processus de subversion idéologique organisé en quatre phases : la démoralisation, la déstabilisation, la crise et la « normalisation ». La première phase viserait à affaiblir les valeurs communes, la confiance et la capacité de la population à distinguer les faits de la propagande. La deuxième porterait davantage sur les institutions, l’économie, la sécurité et les relations sociales. La troisième correspondrait à une crise rapide susceptible de provoquer une rupture politique ou institutionnelle. La dernière désignerait l’installation d’un nouvel ordre présenté comme un retour à la normalité.
Ce modèle reste intéressant parce qu’il attire l’attention sur le temps long et sur la dimension psychologique de la confrontation. Il ne doit cependant pas être considéré comme une loi universelle. Toute évolution culturelle n’est pas le produit d’une opération étrangère, tout mouvement social n’est pas une tentative de subversion et toute crise politique ne constitue pas automatiquement la troisième étape d’un plan secret.
La valeur du modèle de Bezmenov réside moins dans sa prétention à prédire l’effondrement d’une société que dans son invitation à examiner les mécanismes par lesquels la confiance, la perception de la réalité et la capacité de compromis peuvent devenir des objectifs stratégiques.
De la subversion idéologique aux menaces hybrides
La notion contemporaine de menace hybride désigne la combinaison coordonnée de moyens militaires et non militaires, visibles et clandestins, employés afin d’affaiblir un adversaire sans franchir nécessairement le seuil officiel de la guerre. Selon l’OTAN dans ses travaux sur les menaces hybrides, ces méthodes peuvent associer désinformation, cyberattaques, pression économique, instrumentalisation de groupes irréguliers et opérations politiques clandestines.
Le Centre européen d’excellence pour la lutte contre les menaces hybrides souligne que ces activités tirent leur efficacité de leur ambiguïté, de leur durée et de leur capacité à exploiter les vulnérabilités de la société ciblée. Chacune de ces actions peut sembler limitée lorsqu’elle est examinée séparément. Leur accumulation peut néanmoins produire un effet stratégique majeur.
Le danger ne réside donc pas uniquement dans la gravité de chaque incident, mais dans la cohérence de l’ensemble, son calendrier, ses bénéficiaires et la direction générale vers laquelle il pousse le pays. Une cyberattaque contre une administration, une rumeur économique ou une manifestation sociale ne prouvent rien lorsqu’elles restent isolées. Leur synchronisation avec une campagne de désinformation, une pression diplomatique et un financement clandestin modifie en revanche profondément l’analyse.
La guerre cognitive : attaquer la capacité de comprendre
La guerre cognitive va plus loin que la propagande traditionnelle. Elle vise la manière dont les individus perçoivent la réalité, évaluent les informations et prennent leurs décisions. Les travaux de l’OTAN consacrés à la guerre cognitive montrent que l’objectif peut être de dégrader la rationalité collective et d’exploiter les vulnérabilités psychologiques et sociales.
Ses instruments comprennent la multiplication de récits contradictoires, la diffusion de contenus émotionnels, la fabrication de faux documents, l’utilisation de comptes fictifs, les vidéos manipulées et la répétition intensive d’une accusation jusqu’à ce qu’elle paraisse vraisemblable. Le résultat recherché n’est pas toujours que la population croie la version de l’agresseur. Il peut simplement consister à lui faire croire que personne ne dit la vérité.
Lorsqu’un citoyen considère les médias, la justice, le gouvernement, l’opposition et la société civile comme également mensongers, il devient plus vulnérable aux discours extrémistes et aux réactions impulsives. Une population privée de repères communs peut difficilement prendre des décisions rationnelles, même lorsqu’elle dispose formellement d’élections et d’institutions démocratiques.
La manipulation de l’information est devenue une infrastructure internationale
La manipulation informationnelle n’est plus un phénomène marginal. Le Service européen pour l’action extérieure a documenté des centaines d’incidents de manipulation et d’ingérence informationnelles étrangères, répartis dans de nombreux pays et impliquant des dizaines de milliers de comptes numériques.
Ces opérations utilisent notamment des sites imitant des médias connus, des profils se présentant faussement comme des citoyens locaux et des infrastructures permettant de diffuser simultanément les mêmes récits sur plusieurs plateformes. Elles peuvent également promouvoir des discours contradictoires, car leur objectif n’est pas nécessairement de défendre une idéologie cohérente. Il peut être de multiplier les conflits, d’approfondir les divisions et de rendre toute vérité contestable.
En septembre 2024, le Département américain de la Justice a annoncé avoir perturbé une opération d’influence clandestine attribuée au gouvernement russe. Selon les documents judiciaires, cette opération employait des sites imitant des médias, de faux profils, des influenceurs, des publicités payantes et des contenus produits avec l’intelligence artificielle. Ce cas ne signifie pas que toute campagne doit être attribuée à la Russie, mais il illustre la sophistication des moyens désormais employés.
La fragilité nationale est un phénomène multidimensionnel
La vulnérabilité d’un État ne peut pas être réduite à sa seule situation sécuritaire. L’OCDE, dans son rapport États de fragilité 2025, définit la fragilité comme la combinaison d’une exposition aux risques et d’une capacité insuffisante de l’État, de la société ou des communautés à les gérer, les absorber ou les atténuer.
Son cadre couvre six dimensions complémentaires : économique, politique, sécuritaire, sociétale, humaine et environnementale. Une crise peut commencer par le chômage, une sécheresse, une catastrophe climatique ou la dégradation d’un service public, avant de devenir une crise de légitimité lorsque les institutions ne fournissent pas une réponse crédible et équitable.
Cette approche permet de comprendre pourquoi certaines sociétés résistent à des pressions extérieures importantes tandis que d’autres deviennent vulnérables à des opérations relativement limitées. La différence réside souvent dans la capacité des institutions à absorber les chocs, à reconnaître les problèmes et à conserver la confiance du public.
La démoralisation commence avec la disparition de l’avenir
Une société n’est pas démoralisée parce qu’elle critique ses dirigeants. La critique peut être le signe d’une société vivante et responsable. La démoralisation apparaît lorsque des catégories entières de la population cessent de croire qu’elles disposent d’un avenir dans leur propre pays.
Elle se manifeste lorsque les études ne semblent plus conduire à un emploi, lorsque le travail ne permet plus de vivre dignement, lorsque le mérite paraît moins important que les relations personnelles et lorsque la loi semble s’appliquer différemment selon la position sociale. L’émigration peut alors devenir non seulement une recherche de meilleures conditions économiques, mais également un vote symbolique contre le système national.
Une puissance étrangère n’a pas besoin de créer ce désespoir. Il lui suffit de l’exploiter, de le rendre permanent et de convaincre la jeunesse que toute amélioration intérieure est impossible. C’est pourquoi la création d’emplois, la justice sociale, l’égalité territoriale et la mobilité professionnelle doivent aussi être considérées comme des éléments de la sécurité nationale.
La migration massive peut devenir un instrument de pression
Les mouvements migratoires doivent être étudiés avec prudence, car leurs causes sont généralement multiples : pauvreté, chômage, conflits, changement climatique, réseaux criminels, aspirations individuelles et proximité géographique d’un territoire plus prospère. Une migration importante ne constitue donc pas automatiquement une opération hostile.
Elle peut toutefois devenir un instrument de pression lorsque des acteurs organisés diffusent de fausses informations sur l’ouverture d’une frontière, coordonnent des départs massifs, financent les déplacements ou choisissent délibérément un moment de tension diplomatique. Les réseaux sociaux rendent aujourd’hui possible la transformation rapide d’une frustration diffuse en mouvement collectif.
Pour parler d’une instrumentalisation stratégique des migrations, il faut néanmoins démontrer l’existence d’une organisation, d’un financement, d’un objectif politique et d’un bénéficiaire identifiable. Sans ces éléments, l’hypothèse demeure possible, mais elle n’est pas prouvée.
L’attaque contre les institutions commence par la destruction de leur crédibilité
Une institution n’a pas besoin d’être physiquement détruite pour être neutralisée. Une campagne permanente peut présenter tous les juges comme corrompus, tous les journalistes comme achetés, tous les responsables politiques comme traîtres et toutes les forces de sécurité comme ennemies de la population.
Il est naturellement nécessaire d’enquêter sur les abus et de dénoncer la corruption lorsqu’elle existe. Mais une opération de déstabilisation cherche à effacer la distinction entre la critique fondée sur les preuves et la condamnation générale. Son objectif n’est pas de réformer l’institution, mais de convaincre la société qu’aucune réforme n’est possible.
Lorsque cette conviction s’installe, chaque décision institutionnelle devient une nouvelle preuve de culpabilité et chaque tentative d’explication est interprétée comme une manipulation supplémentaire. L’État perd alors sa capacité à communiquer, même lorsqu’il présente des informations exactes.
L’assassinat politique doit immédiatement déclencher une alerte nationale
Tout assassinat visant un responsable politique, un magistrat, un journaliste, un officier, un scientifique, un syndicaliste ou un médiateur social constitue un événement d’une extrême gravité. Il exige une enquête rapide, indépendante et techniquement irréprochable. Toutefois, l’assassinat ne prouve pas automatiquement l’existence d’une intervention étrangère. Son origine peut être criminelle, idéologique, personnelle ou strictement intérieure.
Il devient le signe possible d’une opération plus large lorsqu’il est précédé de menaces organisées, lorsqu’il vise successivement plusieurs figures capables de maintenir le dialogue, lorsqu’il bénéficie d’un soutien financier ou logistique complexe ou lorsqu’une campagne de désinformation paraît avoir été préparée avant le passage à l’acte.
La présence de matériels spécialisés, de communications avec une structure extérieure, de financements opaques, d’une surveillance préalable ou d’efforts destinés à détruire les preuves doit immédiatement élargir l’enquête au-delà de l’auteur matériel. Il faut alors rechercher les commanditaires, les financiers, les intermédiaires et les bénéficiaires politiques de l’opération.
Les heures qui suivent un assassinat sont aussi importantes que l’enquête
La période la plus dangereuse n’est pas toujours celle qui précède l’assassinat, mais celle qui le suit. Les organisateurs d’une opération de déstabilisation peuvent chercher à imposer immédiatement une interprétation, à désigner une communauté comme responsable et à provoquer des représailles avant que les faits ne soient établis.
Des comptes numériques peuvent diffuser simultanément plusieurs accusations contradictoires, non pour éclairer le public, mais pour produire la confusion et la colère. La réponse de l’État doit associer fermeté opérationnelle et communication transparente. Les autorités doivent annoncer ce qui est confirmé, préciser ce qui ne l’est pas encore, protéger les témoins et indiquer les prochaines étapes de l’enquête.
Une accusation officielle précipitée peut déclencher la confrontation souhaitée par les véritables organisateurs. À l’inverse, un silence prolongé laisse l’espace public entièrement occupé par la désinformation.
Les signes informationnels qui doivent être surveillés
Une campagne de déstabilisation laisse souvent des traces observables : création simultanée de comptes se présentant faussement comme des citoyens locaux, utilisation des mêmes formulations par des centaines de profils, apparition soudaine de sites imitant des médias connus, diffusion coordonnée de documents falsifiés et augmentation artificielle de la visibilité d’un sujet.
Une autre indication importante est la promotion simultanée de récits opposés. Certains comptes accusent l’État d’être trop faible, tandis que d’autres l’accusent d’être excessivement autoritaire. Cette contradiction peut révéler que l’objectif véritable n’est pas de défendre une position cohérente, mais de détruire la confiance de tous les groupes dans les institutions et dans leurs concitoyens.
L’analyse doit néanmoins s’appuyer sur des données techniques, des comportements coordonnés et des liens vérifiables. Une opinion virale ou une campagne populaire ne constitue pas automatiquement une manipulation étrangère.
Les signes économiques, politiques et sociaux
Les responsables de la sécurité nationale doivent surveiller les indicateurs économiques et sociaux, car les opérations d’influence réussissent plus facilement dans un environnement déjà fragilisé. Une hausse rapide du chômage des jeunes, un recul de la mobilité sociale, une multiplication des faillites, une forte augmentation des prix ou l’effondrement d’un service public peuvent provoquer une perte de confiance.
L’alerte doit être renforcée lorsque ces difficultés s’accompagnent de rumeurs de pénurie, de retraits bancaires coordonnés, de campagnes de boycott artificiellement amplifiées ou d’attaques contre des secteurs stratégiques. Il faut toutefois éviter de transformer tout mécontentement économique en question sécuritaire. L’existence d’une crise sociale est d’abord un appel à la réforme.
La déstabilisation politique se reconnaît également à la disparition progressive de la possibilité du compromis. Les acteurs ne débattent plus de politiques publiques, mais s’accusent mutuellement de trahison. Les institutions deviennent incapables de coopérer, les décisions importantes sont systématiquement bloquées et les responsables modérés sont marginalisés ou menacés. L’alerte devient sérieuse lorsque cette radicalisation coïncide avec des financements clandestins, des cyberattaques, des fuites sélectives ou des pressions diplomatiques.
L’attribution d’une opération étrangère exige des preuves convergentes
Accuser un État étranger est une décision grave qui ne peut reposer sur une intuition, une proximité idéologique ou une simple coïncidence. L’attribution doit combiner plusieurs catégories de preuves : données techniques, transactions financières, communications, témoignages, infrastructures numériques partagées, documents internes et avantage stratégique attendu.
Il convient également de distinguer plusieurs niveaux de certitude. Un fait peut être confirmé, une conclusion peut être hautement probable et une autre peut demeurer hypothétique. Présenter ces trois niveaux comme également certains affaiblit la crédibilité de l’État.
Une politique d’attribution responsable doit annoncer le degré de confiance, expliquer les principaux éléments disponibles et reconnaître les limites de l’enquête. La transparence sur l’incertitude ne constitue pas une faiblesse ; elle protège la crédibilité de l’institution lorsqu’apparaissent de nouvelles informations.
La meilleure défense commence par la réforme intérieure
Aucune stratégie de sécurité ne peut compenser durablement l’injustice, le chômage, la corruption ou l’effondrement des services publics. Une population qui constate que ses problèmes sont reconnus et traités devient moins vulnérable aux récits de rupture.
La création d’emplois, l’égalité territoriale, la transparence, l’indépendance de la justice et l’efficacité administrative ne sont pas uniquement des objectifs sociaux. Elles constituent la première ligne de défense contre les opérations de déstabilisation. Réduire une vulnérabilité est souvent plus efficace que poursuivre tous ceux qui tentent de l’exploiter.
L’État résilient n’est pas celui qui affirme ne posséder aucune faiblesse. C’est celui qui peut les identifier, les reconnaître publiquement et les corriger avant qu’elles ne deviennent des armes dirigées contre lui.
Protéger l’espace informationnel sans créer un ministère de la vérité
La lutte contre la désinformation ne doit pas donner à l’État le pouvoir de décider arbitrairement quelle opinion est acceptable. Une telle politique détruirait précisément la confiance qu’elle prétend protéger.
Il faut plutôt imposer la transparence des publicités politiques, identifier les réseaux de comptes fictifs, révéler les financements cachés, développer l’éducation aux médias et soutenir le journalisme professionnel. Les plateformes numériques doivent préserver les données nécessaires aux enquêtes et signaler les comportements artificiellement coordonnés.
L’objectif n’est pas d’interdire le débat, mais de permettre au public de savoir qui lui parle, avec quels moyens et au service de quels intérêts.
Ne jamais confondre opposition, critique et trahison
L’une des erreurs les plus dangereuses consiste à qualifier toute opposition de subversion. Une société privée de critique devient plus fragile, car ses problèmes s’accumulent jusqu’à exploser. Il faut maintenir des distinctions juridiques et politiques claires entre une opinion critique, un contact étranger légitime, un financement déclaré, une opération clandestine et une coordination destinée à causer un dommage stratégique.
Ce qui transforme une activité en menace n’est pas seulement son contenu, mais la combinaison de l’intention, de la dissimulation, de la coordination et du préjudice. En supprimant ces distinctions, l’État risque de fabriquer lui-même la radicalisation qu’il prétend combattre.
Une opération hostile peut d’ailleurs atteindre son objectif grâce à la réaction excessive de la puissance ciblée. Les arrestations collectives, la censure généralisée, les accusations sans preuves et la diffusion de versions officielles rapidement démenties accélèrent la perte de confiance.
La résilience nationale repose sur une confiance vérifiable
Les États ne s’effondrent pas simplement parce qu’un adversaire dispose d’une propagande efficace. Ils s’affaiblissent lorsque leurs citoyens ne trouvent plus de voie crédible pour obtenir justice, améliorer leur situation ou participer à la décision publique.
La meilleure protection réside dans des institutions capables de répondre, une justice indépendante, une presse en mesure de corriger ses erreurs et une population possédant les outils nécessaires pour vérifier l’information. Lorsqu’apparaissent simultanément des vagues de désinformation, des cyberattaques, des pressions économiques, des violences politiques et des tentatives d’instrumentalisation sociale, il faut effectivement tirer la sonnette d’alarme.
Mais cette alerte doit conduire à une enquête rigoureuse, à une coopération institutionnelle et à des réformes concrètes, non à une panique collective.
Conclusion : reconnaître le moment où une crise devient une menace nationale
Le critère le plus sérieux repose sur la réunion de trois éléments : une vulnérabilité intérieure exploitable, un comportement coordonné susceptible d’être attribué à un acteur organisé et un effet stratégique intentionnel sur la souveraineté ou la stabilité du pays.
Si l’un de ces éléments manque, l’hypothèse d’une opération extérieure doit rester ouverte, mais non considérée comme démontrée. Lorsqu’ils sont réunis, l’État ne se trouve plus face à une simple crise sectorielle. Il affronte une menace nationale qui exige une réponse associant sécurité, justice, politique économique, communication publique et protection des libertés.
L’objectif ne doit jamais être de placer la société sous surveillance permanente, mais de lui donner les moyens de reconnaître la manipulation, de corriger ses faiblesses et de défendre son unité sans renoncer à la démocratie. Car la première victoire d’une stratégie de déstabilisation est obtenue lorsque l’État, croyant se défendre, détruit lui-même la confiance et les principes qui assuraient sa cohésion.
À propos de l’auteur : Isaac Hammouch est journaliste, écrivain et essayiste, spécialiste des relations internationales et de la géopolitique contemporaine. Il publie dans plusieurs médias belges, européens et internationaux.




