Nous sommes début juin 2034. Le soleil se couche et la chaleur accable encore les sols de France : c’est le coup d’envoi du match d’ouverture de la Coupe du monde en Arabie saoudite. L’occasion d’enlever la couche de poussière qui s’est accumulée sur un objet un peu oublié : la télévision. Il y a bien longtemps que le sport a déserté ces écrans trop encombrants, remplacés dans les usages par l’ordinateur, le smartphone, les projections holographiques des montres connectées et les rétroprojecteurs de poche. Autant d’objets qui ont rendu obsolètes les chaînes de télé traditionnelles. Face au désamour de la jeune génération pour les téléviseurs dans les années 2020, les diffuseurs ont donc progressivement abandonné ou déplacé leurs droits sportifs sur des plateformes en ligne, avec leur algorithme taillé sur mesure et leur personnalisation infinie. Mais la Coupe du monde, c’est la grand-messe, la tradition. Une occasion sociale plus qu’un événement sportif.
Rassurez-vous, nous sommes encore loin de ce futur semi-dystopique, même si les premiers signes sont bien là. “Chez moi, la télé, c’est juste un écran géant, nous explique Laurent Salvaudon. Je ne l’utilise que pour les gros matchs, et encore, je chromecaste. Sinon : tablette, ordi, basta.” À 41 ans, cet ancien de Canal+ et RMC Sport, où il a particulièrement œuvré pour le développement de l’offre sur YouTube et Twitch, est pourtant bien placé pour savoir que le sport est un pilier des grilles télé, surtout les événements majeurs comme la Coupe du monde, tous les quatre ans. Pour Pierre Rondeau, économiste du sport et fin connaisseur des droits TV du football, “quand on parle de sport à la télé, il ne faut pas tout mettre dans le même sac. Les compétitions majeures, les équipes de France, les événements internationaux attireront toujours du monde. Mais pour les championnats, les évènements plus mineurs, on sent un désintérêt, une lassitude. Il y a tous les jours du sport à voir, tout le temps… Or, en économie, ce qui est rare est cher.”
La façon de consommer le sport change
Depuis quelques années, les têtes pensantes du football s’inquiètent : la façon de consommer le sport change. “Des réflexions et des publications ont commencé à sortir au moment du Covid, entre l’émergence du projet Superligue européenne [un projet de compétition concurrent à la Ligue des champions, réunissant les meilleures équipes européennes dans un championnat, ndlr] et la chute de Mediapro en France”, appuie Pierre Rondeau. Au-delà des inquiétudes liées au piratage et à la consommation illicite des contenus sportifs, via le streaming et l’IPTV – selon une étude de l’Arcom sur la consommation de contenus sportifs par les Français parue en 2024, 28% de ceux qui regardent du sport en direct le font, au moins partiellement, de manière illégale – on s’interroge surtout sur l’intérêt pour le football. En 2020, l’association européenne des clubs (ECA, devenue EFC) sort un rapport alarmiste sur le “fan du futur” : moins de 30% des 16-24 ans se disaient alors fans de football. “J’ai cinq enfants d’âges différents, ils n’ont pas la patience de rester 90 minutes à regarder un match, lâche alors Andrea Agnelli, ancien président de la Juventus et haut-placé à l’ECA. On doit s’adapter aux habitudes des futurs supporters.”
Malgré tout, la télé reste encore bien installée dans les salons. Toujours selon l’Arcom, elle est largement utilisée par ceux qui regardent du sport (95%), loin devant l’ordinateur (56%). Mais quid de la génération qui vient ? La télé tombe à 64% chez les 15-24 ans, suivie par le smartphone (34%). En outre, cette tranche d’âge regarde plus de contenus hors-direct (28% au moins 3 fois par semaine) que de matchs en live (24%). “Il n’y a pas vraiment de conflit entre la télé et Internet, ce sont juste deux modes de consommation différents, analyse Quentin “Quento” Mengual, streameur et créateur de contenus sport. Les abonnements sont assez chers, c’est difficile pour tout le monde d’avoir accès à tous les matchs, donc les gens se tournent vers des débriefs accessibles gratuitement sur internet.” Pour lui, Internet possède “un ton, une liberté sur les formats, les sujets abordés… C’est peut-être plus facile d’accès pour les jeunes.” Lui-même a l’expérience des deux côtés, participant à des émissions sur la Chaîne L’Équipe et ayant commenté, la saison dernière, la Ligue 1 chez l’éphémère diffuseur DAZN. Lorsque ces derniers achètent les droits du championnat de France lors de la saison 2024-25, ils le font avec une vision proche de la culture Twitch : diffusion à la carte sur leur plateforme, certains streameurs au commentaire, et même un chat pour réagir en direct aux matchs et aux émissions. Un choc de cultures : “Beaucoup de gens nous ont dit : on paye pas 30 ou 40 balles par mois pour avoir des commentateurs de jeux vidéo”, se souvient alors Quento.
Source:
www.gqmagazine.fr



