« Aujourd’hui, c’est sous les yeux de tous que le pouvoir est devenu mafieux » : ce sont les premiers mots de Roberto Scarpinato au début de notre entretien dans l’une des salles d’audience du tribunal judiciaire de Paris. Je venais de lui rappeler qu’en 2011, dans Le Dernier des juges, il avait annoncé une « mafiosisation du monde », soulignant que « la méthode mafieuse ne se résume pas simplement à une réalité criminelle : elle constitue également une façon ancienne d’exercer le pouvoir, usant d’un cocktail mortel de pouvoir légal et illégal ».
Évoquant d’emblée Donald Trump et Benyamin Nétanyahou, leur négation radicale du droit international et l’absence de limite à leur volonté de puissance, Roberto Scarpinato explique ensuite comment, de son poste d’observation de procureur spécialisé dans la lutte contre la criminalité mafieuse, il a vu la mafia traditionnelle se transformer, se notabiliser et s’institutionnaliser, gangrénant le cœur du système économique : « Le capitalisme mafieux est devenu une composante structurelle du capitalisme tout court. »
Sénateur de la République italienne pour le Mouvement Cinq Étoiles, après avoir dû prendre sa retraite de la magistrature en 2022, Roberto Scarpinato se définit comme « un patriote de la loi ». « Si la loi n’est pas la même pour tous, il n’y a pas de démocratie », résume-t-il simplement, en racontant comment il poursuit son combat antimafieux dans l’enceinte parlementaire, parlant « le langage de l’homme d’État » face à des représentants du pouvoir en place qu’il sait être des corrompus. Vivant sous escorte policière permanente, ce Sicilien décrit ainsi sa vie comme « un parcours de guerre », déterminé par la nécessité de choisir son camp, entre opprimé·es et oppresseurs, assassins et victimes.
Après les assassinats de ses collègues Giovanni Falcone et Paolo Borsellino en 1992, il prit leur relève, réussissant à confondre la « haute mafia » jusque dans les plus hautes sphères de la politique italienne et terminant sa carrière comme procureur général de Palerme. Ce combat se poursuit aujourd’hui face à Giorgia Meloni, la présidente d’extrême droite du Conseil des ministres, dont l’ascension a commencé sous le parrainage de Silvio Berlusconi. Roberto Scarpinato décrit l’importance de la récente bataille menée pour qu’elle perde le référendum qui voulait mettre fin à l’indépendance de la magistrature italienne.
Au-delà de son alarme universelle, qui éclaire le propos de son remarquable essai sur pouvoir et criminalité, Le Retour du Prince, cet entretien est l’occasion d’adresser un message à la politique française. En effet, l’engagement professionnel de Roberto Scarpinato n’aurait pas été permis sans la Constitution de la République italienne, promulguée le 27 décembre 1947, qui a instauré une véritable indépendance de la magistrature : les procureur·es du parquet ne dépendent pas du pouvoir exécutif, mais appartiennent au même corps que les magistrat·es du siège, et la police judiciaire mène ses enquêtes sous leur seul contrôle.
Sauf à enfreindre la Constitution, le pouvoir politique ne peut donc aucunement interférer dans le travail de la magistrature, qui peut ainsi librement enquêter sans lui rendre compte. Pour Roberto Scarpinato, la situation française, dans laquelle le parquet dépend du pouvoir exécutif, est de ce point de vue une anomalie démocratique qui nuit à la bonne marche de la justice et, surtout, entrave ses enquêtes sur la haute criminalité, au carrefour des mondes politiques et des milieux économiques. « Il faudrait donner à la magistrature française, recommande-t-il, les mêmes garanties que la Constitution italienne offre à sa magistrature. »
Source:
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