Roubaix est une terre ouvrière façonnée par l’industrie textile et le brassage de soixante-dix communautés. La vie des habitants y a longtemps été régie par le paternalisme patronal avant d’être désertée par le travail. Aujourd’hui marquée par un taux de pauvreté de 60 %, la ville fait face à la stigmatisation : trop pauvre, trop « muslim ». Des poncifs qui occultent une culture de résistance profondément enracinée.
Des affrontements physiques contre les milices racistes jusqu’à l’élaboration de contre-projets d’urbanisme populaire à l’Alma-Gare, les habitants ont répondu « terme à terme » à la violence et à la dépossession. Comme le rappelle Saïd Bouamama, cette créativité politique a parfois pris des formes aussi audacieuses que symboliques : « On avait produit un faux titre d’identité qui s’appelait la carte de citoyen. (…) On a demandé à tout le monde d’utiliser cette carte de citoyen qui définissait la nouvelle citoyenneté, et effectivement, ça a été utilisé par des dizaines de milliers de personnes. (…) Ça a été tellement diffusé et tellement important qu’on a eu droit à une intervention de l’État (…) On nous a demandé d’arrêter immédiatement parce que les gens l’utilisaient pour entrer à l’Assemblée nationale, pour faire leur chèque, pour rentrer dans tous les espaces. »
Cette souveraineté habitante, transmise de génération en génération, s’affirme face à un urbanisme de dépossession visant à modifier la sociologie du territoire.
Si l’abstention demeure une constante depuis plus de 30 ans dans les quartiers prioritaires — culminant régulièrement au double de la moyenne nationale — le scrutin de 2026 marque une rupture. Sous l’impulsion d’une dynamique citoyenne inédite, des figures de l’Alma-Gare ou du Pile, à l’instar de Florian Vertriest ou Hakim Khiter, investissent l’Hôtel de Ville. En s’emparant de délégations régaliennes comme l’Urbanisme ou la Rénovation urbaine, ces élus de terrain, qui vivaient hier sous la menace des pelleteuses, pilotent désormais la ville.
Reste à savoir si le cadre institutionnel leur laissera la liberté de devenir de véritables concepteurs démocratiques de la ville. Car la transformation à l’œuvre à Roubaix n’est pas un cas isolé : elle constitue l’épicentre d’une onde de choc qui, de Bagnolet à Vaulx-en-Velin, de Marseille à Saint-Denis, redessine en ce printemps 2026 le visage politique des quartiers populaires.
Comme le souligne la sociologue Jeanne Demoulin, si l’ascension de nouveaux élus dans les quartiers marque une avancée réelle, elle révèle aussi les limites persistantes de l’accès au pouvoir pour les classes populaires : « Un grand nombre d’élus accèdent à des délégations majeures : urbanisme, finance, ou au poste de maire. Cependant ce sont principalement des personnes appartenant aux catégories professions intellectuelles, cadres intermédiaires, rarement des personnes de classes populaires. (…) En Seine-Saint-Denis, on l’a observé à la suite des élections de 2026 : 13 maires racisées, dont deux femmes, et la quasi-totalité occupe des fonctions de cadres. Donc effectivement, l’accès des personnes de classes populaires à ces mandats-là est encore une longue marche à poursuivre. »
Avec
Mohammed et Yacine, habitants de HemAbdelwahab Zahiri, chargé de mission Politiques éducatives à la Direction de l’éducation et de la jeunesse de la ville de Roubaix.Said Bouamama, sociologue indépendant, militant du Front Uni des Immigrations et des Quartiers Populaires (FUIQP)Julien Talpin, chercheur en science politiqueRenaud Epstein , sociologue des politiques urbaines et de la rénovation des quartiers populaireJeanne Demoulin, sociologue, ses travaux portent les quartiers populaires et les dynamiques de mobilisation et d’émancipation dans ces territoires
Bibliographie
Cossart, Paula ; Talpin, Julien · Luttes urbaines, participation et démocratie d’interpellation à l’Alma‑Gare · Éditions du Croquant ·Bouamama, Saïd · Les classes et quartiers populaires · Éditions du Cygne · 2009Epstein, Renaud · La rénovation urbaine : démolition‑reconstruction de l’État · Presses de Sciences Po · 2013Demoulin, Jeanne ; Bacqué, Marie‑Hélène · Élus des banlieues populaires · PUF · 2016
Source:
www.radiofrance.fr



